Comment la fachosphère a tenté de tuer “Rodeo”

Le premier long métrage de Lola Quivoron est sorti sous les foudres d’une campagne de haine absurde, car totalement décorrélée du sujet du film, qu’aucun de ses principaux détracteurs n’atteste d’ailleurs avoir vu.

Il s’agirait d’abord de définir de quoi l’on parle, bien qu’une telle précaution n’ait pas encombré les grands esprits que l’on a vus se défouler ces derniers mois sur Lola Quivoron et son film. Rappel des faits : la réalisatrice présente à Cannes en mai une fiction dans le milieu du cross bitume, un sport populaire en banlieue, consistant à exécuter des acrobaties à moto sur des routes de campagne vides de circulation. Le film ne montre aucun “rodéo urbain” mettant en danger des piétons. À l’occasion d’une interview avec Konbini, Lola Quivoron est néanmoins interrogée sur ce sujet. La vidéo la voit défendre l’idée que les accidents dus à cette pratique seraient “souvent” causés par les policiers.

On ne reviendra pas en détail sur les innombrables attaques qui ont ciblé la réalisatrice depuis. L’important est simplement de retenir que, dès lors, Rodeo s’est malgré lui confondu avec une polémique qui n’était pourtant à aucun moment son sujet, et qui a de très loin saturé le maigre espace médiatique qui aurait pu lui être alloué, jusqu’à sa sortie en salle mercredi dernier.

Ne pas alimenter la polémique

Cette sortie, le distributeur, les Films du Losange, et son attachée de presse, Monica Donati, l’ont bien sûr anticipée en sachant à quel point le film était attendu au tournant : “On a pris soin dès la fin de Cannes de ne pas alimenter la polémique. Lola Quivoron, malgré les sollicitations, n’a répondu à aucun média, à aucune invitation et à juste tenu à se défendre avec clarté dans une tribune parue fin juillet et reprise par Le Parisien” .

Des précautions qui resteront néanmoins peu audibles face au volume et à l’agressivité des attaques. En août, la jeune revue satirique La Furia, fondée en novembre dernier par trois stars de la fachosphère, lance un hashtag de boycott sur les réseaux, repris plusieurs centaines de fois. Sa directrice, Laura Magné, a refusé de nous répondre quand nous lui avons demandé si un·e membre de la rédaction avait vu le film.

Plus violent, mais surtout potentiellement beaucoup plus néfaste vu l’audience du média, est le “coup de gueule” diffusé par Cyril Hanouna en intro de l’émission du 6 septembre de Touche pas à mon poste, veille de la sortie du film. L’animateur y traite Quivoron d’“abrutie” et appelle ses téléspectateur·trices à faire une “bonne action” en n’allant pas voir cette “merde”. Un édito d’une violence et d’une vulgarité inouïes, qui a d’autant plus pris de court l’équipe que des discussions avaient eu lieu dans les jours précédents afin d’envoyer les acteur·trices en plateau : “Ils avaient initialement accepté de les recevoir et exprimé leur enthousiasme. Puis, ils ont voulu avoir Lola, et ça, nous avons refusé, parce qu’elle s’était déjà assez exprimée et avait d’autres engagements”, explique Donati. La communication s’est stoppée sur ce désaccord, mais, à aucun moment, l’émission n’a prévenu qu’une telle attaque aurait lieu. La production n’a pas souhaité nous répondre.

Des raids sur AlloCiné

C’est enfin sur AlloCiné que les raids, coordonnées ou non, ont fait le plus de mal au film, qui affichait en début de semaine une moyenne de notes spectateur·trices alarmante (1 étoile). “Ils n’ont pas fait leur travail de modération”, estime le producteur et distributeur du film Charles Gillibert, qui considère qu’une part massive de ces notes ne provient pas de spectateur·trices et relève de la pure diffamation. Il a depuis interpellé la plateforme, qui a affiché un message de mise en garde. La note est aujourd’hui un peu plus haute (1,8 étoile).

Gillibert soutient que cette campagne a engagé des responsabilités plus larges : “Nous n’avons constaté aucune solidarité de la profession. Cette campagne met pourtant en cause des choses qui nous concernent tous, à commencer par le droit à la fiction.” Il soulève aussi la responsabilité des nouveaux médias, qui ont détourné leur traitement du film au profit “d’un agenda commercial, dans le cas du site qui a diffusé la vidéo, qui a manipulé les propos à des fins de viralité”, et pour d’autres, plus gravement, d’un “agenda politique, dans le cas de TPMP, qui s’appuie sur la polémique pour consolider son approche populiste.”

Si quelques détracteurs – comme le compte notoirement anti-cinéma d’auteurs @DestinationCiné, qui s’acharne sur le sujet depuis des semaines -, se satisfont aujourd’hui et non sans morgue de chiffres désignés comme catastrophiques, la distribution se permet de nuancer ce constat trop facile. “On s’oriente vers 23 000 entrées en première semaine, soit possiblement 60 000 à 70 000 à l’arrivée, ce qui, pour un premier film à petit budget et sans stars, est plutôt au-dessus de la moyenne”, avance ainsi Gillibert. Des prédictions néanmoins optimistes, mais qu’on lui souhaite d’exaucer.

Les Inrocks