Comment les banques marocaines profitent du désengagement français en Afrique

Les banques marocaines ont procédé à de nombreuses acquisitions sur le continent, notamment en Afrique de l’Ouest. Une stratégie impulsée depuis une quinzaine d’années par le Royaume chérifien, sur fond de recentrage des banques françaises sur l’Europe.

Les banques françaises risquent-elle de devenir des outsiders en Afrique ? Cette hypothèse semble se confirmer d’année en année. Selon le rapport annuel de la commission bancaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), paru à la mi-août, les mastodontes français ne représentent ainsi plus que 12 % des parts du marché bancaire ouest-africain en 2021, alors qu’ils contrôlaient près de 27 % du marché en 2007.

Dans le même temps, les groupes marocains gagnent du terrain. En 2021, Attijariwafa Bank, Bank of Africa, et la Banque Atlantique (filiale du groupe marocain Banque Populaire), les trois acteurs principaux du secteur bancaire chérifien, contrôlaient près de 22 % de ce marché de 120 millions d’habitants, contre 10 % en 2007.

Réglementation plus contraignante

Une performance qui s’opère sur fond de désengagement progressif des banques françaises en Afrique. Si Société Générale profite de son ancrage historique pour renforcer son réseau sur le continent, les autres géants français ont amorcé un retrait progressif de l’Afrique au lendemain de la crise des subprimes. Un mouvement largement dû à l’évolution du contexte réglementaire.

« Depuis la crise de 2008, les banques françaises sont soumises à des règles plus strictes en terme de bilan, explique Jamal El Mellali, analyste spécialisé dans les banques de la zone EMEA au sein de l’agence Fitch. Elles avaient plusieurs options pour s’adapter à ce nouvel environnement : ralentir leur développement sur leur marché local, distribuer moins de dividendes, ou céder des filiales dans des pays plus risqués ». Les groupes bancaires français ont donc opté pour cette troisième option.

Stratégie nationale

Les établissements marocains vont alors être les grands gagnants de ce repli partiel. Attijariwafa bank – né en 2005 de la fusion de deux établissements et dont la holding royale est l’actionnaire principal – rachète en 2008 l’ensemble des filiales ouest-africaines de Crédit Agricole, qui a aussi annoncé la cession de sa participation dans Crédit du Maroc à la holding marocaine Holmarcom en avril 2022.

« Crédit Agricole S.A. entend continuer à participer au développement du Maroc, pays dans lequel il demeure présent au travers des entités Wafasalaf dans le Crédit à la consommation et Wafa Gestion dans l’Asset Management, en partenariat avec Attijariwafa bank, ainsi qu’au travers ses activités de banque de financement », précise une porte-parole.

De son côté, BPCE a annoncé en 2017 son intention de se recentrer sur l’Europe et l’Asie. Son portefeuille africain est quasi exclusivement cédé à la Banque Populaire du Maroc, à l’exception du groupe BTK, racheté par l’Etat tunisien. De son côté, tout en maintenant une présence en Afrique de l’Ouest, BNP Paribas s’est retiré de plusieurs pays dont le Gabon ou le Mali.

Autant de mouvements qui assoient l’importance des banques marocaines, qui ont refusé de commenter. « Les banques ont un poids important dans l’économie du pays, explique Jamal El Mellali. Les actifs détenus par les banques représentent 130 % du PIB du pays, ce qui est supérieur à la moyenne des pays en développement ». En comparaison, ce ratio est de 104 % en Egypte, et de 90 % en Tunisie.

Relais de croissance

Fort de leurs bases domestiques, les établissements mettent de plus en plus le cap sur le continent. Compte tenu de la croissance atone au Maroc – 0,9 % en moyenne entre 2016 et 2020 – ils voient en effet dans le continent un relais de croissance. « Nous suivons nos clients (particuliers et entreprises) et nous privilégions les marchés où nous pouvons créer de la valeur grâce à l’expérience que nous avons accumulée dans notre marché national », explique banquier local, qui préfère garder l’anonymat.

A cela s’ajoute un autre facteur de croissance : la faible pénétration bancaire du continent, avec un taux de bancarisation d’à peine plus de 15 %. Là aussi, les banques marocaines entendent profiter de leur expérience sur le marché marocain, où le taux de bancarisation est passé de 25 % en 2005 à 55 % en 2021.

Enfin, la démographie est porteuse. Selon les récentes projections des Nations unies, le continent devrait doubler sa population d’ici à 2050, passant d’un milliard d’habitants aujourd’hui à près de 2,4 milliards. Pour profiter de ces facteurs, les banques marocaines n’achètent pas seulement des filiales de banques françaises. En 2017, Attijariwafa bank a acquis Barclays bank Egypt et cette année, elle a ouvert une succursale au Tchad.

La recette fonctionne. Les filiales africaines représentent ainsi près de 21 % des bénéfices nets de la Banque Populaire, 34 % de ceux d’Attijariwafa bank, et quasiment la moitié des profits de Bank of Africa. « Les marchés africains offrent des rendements plus élevés, mais les risques sont plus élevés », précise Jamal El Mellali, soulignant que le taux de créances non performantes des banques marocaines avoisine les 10 % en 2021.

Pour autant, les établissements du royaume restent portés sur les développements à venir en Afrique. En marge de son retour au sein de l’Union Africaine en 2017, après plus de trente ans d’absence, le Maroc a en effet déposé une demande d’adhésion à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Une intégration qui doit lui permettre de profiter d’une zone de libre-échange entre 15 pays générant un PIB de plus de 600 milliards d’euros.

Les Echos