Congo : Des chercheurs français se penchent sur les « kulunas », l’un des principaux dangers des années à venir

Deux chercheurs français viennent de publier une étude sur les « kulunas » (gangsters) pour Global Initiative Against Transnational Organized Crime. Ils alertent sur le fait que ce pourrait être un des principaux dangers des années à venir pour la RDCongo.

Selon Marc-André Lagrange et Thierry Vircoulon, si le banditisme est une affaire qui remonte aux années 50 à Kinshasa, le nombre et les activités des « kulunas » se sont développés depuis le début des années 2000, quand de nombreux jeunes sans travail sont arrivés des provinces (la majorité de la population kinoise a moins de 25 ans). Ils ont connu un nouveau regain ces deux dernières années en se répandant hors des quartiers les plus pauvres de la capitale congolaise (12 millions d’habitants, la plus grande ville d’Afrique centrale) et dans les principales villes de RDCongo.

Partenariats avec des policiers

Selon les deux chercheurs, une grande partie de leurs activités, à côté du vol et des attaques, est consacrée à défendre leur territoire contre les « kulunas » d’autres quartiers, qu’ils affrontent violemment. Des gangs de « kulunas » établissent parfois des alliances entre ceux mais celles-ci sont généralement volatiles. En revanche des « partenariats » plus permanents sont établis avec des policiers.

Les gangs de « kulunas » sont souvent acceptés par la population de leurs quartiers, à laquelle il fournissent un rôle de protection alors que la police ne le fait pas.

Pour entrer dans un gang, un jeune doit subir des tests avant d’être accepté à l’essai. Beaucoup de jeunes qui se tournent vers les gangs le font après avoir été eux-mêmes victimes d’attaques, dans l’espoir de trouver chez les « kulunas » la protection que ni la police, ni la justice n’assurent. En outre, ajoutent les auteurs, appartenir à un gang donne accès à un statut.

Les « kulunas » ne sont pas des asociaux, soulignent les auteurs: ils vivent avec leur famille, ont souvent un petit emploi. Leur culture tourne autour d’une musique rap inspirée du « gangsta rap » des Etats-Unis, exaltant la violence, le sexe et la virilité.

Au service de politiques

Des gangs ont été engagés (à raison d’environ un euro par jour et par personne) par des partis politiques, surtout en périodes électorales, pour saboter les réunions publiques de leurs adversaires. Selon les auteurs, Jean-Pierre Bemba y a ainsi eu recours en 2006 – et leur a fourni des armes – ainsi que Joseph Kabila lors des élections de 2011. Durant la période 2016-2018 où Joseph Kabila s’est maintenu illégalement au pouvoir, les « kulunas » ont souvent été utilisés comme auxiliaires de police, indique l’étude. L’UDPS des Tshisekedi, ajoute-t-elle, recrute, elle, ses casseurs sur base ethnique, parmi les « wewas » (transporteurs à moto, souvent Kasaïens). En cas d’arrestation des « kulunas », des pressions politiques obtiennent leur libération.

Mais c’est la police qui est « probablement le plus important partenaire criminel » des « kulunas », indiquent les auteurs. Policiers et militaires sont payés pour ignorer les activités criminelles des gangs, leur fournir des armes, revendre des biens volés, protéger les « kulunas », les faire libérer, voire les aider à combattre un groupe rival.

Opérations Likofi pour les réprimer

La lutte officielle contre le phénomène a été essentiellement répressive. Joseph Kabila avait d’abord lancé une répression classique en 2007, avant de passer, en 2013, à quatre Opérations Likofi. Lors de celles-ci, la police passait à tabac des jeunes suspects et en exécutait sommairement certains (parfois publiquement); celle de 2013 s’est soldée par au moins 51 exécutions sommaires et 31 disparitions forcées.

Les « kulunas » avaient alors en masse traversé le fleuve et gagné Brazzaville, ce qui avait déclenché, un an plus tard, en raison de la hausse de la criminalité dans le pays voisin, l’expulsion de 60 000 personnes originaires de RDCongo et une forte tension diplomatique entre les deux pays.

Quelques policiers ont été sanctionnés par la justice congolaise pour les meurtres des Opérations Likofi – mais seulement des sous-fifres. Le chef de la police est en revanche visé par des sanctions internationales pour punir ces faits,  depuis 2016.

En 2020, une opération anti-« kulunas » du gouvernement provincial de Kinshasa a abouti à l’arrestation de plus de 600 jeunes gens, ensuite déportés en province pour des camps de rééducation par l’agriculture.

Selon les auteurs, ces opérations n’ont cependant pas permis de faire baisser le niveau de violence des « kulunas », ce qui a poussé la population, à certains endroits, à lyncher des jeunes gens qu’elle soupçonnait d’être des bandits. Les auteurs plaident pour la fin du recours au meurtre contre les « kulunas » et pour la création d’emplois pour les jeunes.

La Libre Belgique