Contre-histoire littéraire de l’immigration

De plus en plus d’écrivains racontent la vie des hommes et des femmes arrivés en France du Maroc ou d’Algérie, après la colonisation. Des destins que la littérature a longtemps tus. Enquête.

Mehdi Charef s’est longtemps senti très seul. Arrivé d’Algérie en France à l’âge de 10 ans, devenu affûteur à l’usine pour aider sa famille, il publie son premier roman « le Thé au harem d’Archi Ahmed » (Mercure de France), en 1983. L’année de la marche pour l’égalité et contre le racisme, dite « Marche des Beurs ». Charef y raconte le quotidien de Madjid, jeune immigré algérien qui pousse sur le béton d’une cité HLM entre Nanterre et Gennevilliers. L’écrivain Jules Roy, pied-noir, s’enflamme dans « le Nouvel Observateur » : « Le style de ce bouquin brûle la conscience, ça claque, ça chiale comme dans les romans de Chester Himes où Harlem déborde. » […]

Quarante ans après la parution du « Thé au harem d’Archi Ahmed », Mehdi Charef doit se sentir beaucoup moins seul. Une nouvelle génération – de Nina Bouraoui à Fatima Daas en passant par Faïza Guène ou Alice Zeniter – a repris le flambeau, imposant avec force et talent dans le paysage éditorial les thèmes défrichés par Charef : la « nostalgérie », les séquelles de la colonisation, le sentiment d’écartèlement entre deux appartenances, les quartiers délaissés, le racisme… Des questions que l’on retrouve, en cette rentrée, dans les livres de Kaoutar Harchi, Lilia Hassaine, Nedjma Kacimi et chez Mehdi Charef lui-même. Vient en effet de paraître « la Cité de mon père », troisième tome de sa trilogie autobiographique.

Dans ce volume au titre pagnolesque, l’écrivain-réalisateur raconte l’installation de sa famille dans une HLM en périphérie de Paris, au début des années 1970. Il s’attarde dans les premières pages sur la fierté de son père devant son nom inscrit sur la boîte aux lettres : « Il a réussi, mon papa. L’exil qu’il nous a fait subir, les bidonvilles, la sordide cité de transit, il sait que tout ça, on en a souffert. Il s’en sent responsable. C’est sa honte : toutes ces années d’humiliation, de culpabilité l’ont rendu silencieux », note Charef qui a choisi de consacrer sa vie à mettre des mots sur ces non-dits.

« Au lycée, certains gamins me traitaient d’‛enfant des allocs, se remémore-t-il, lors de notre discussion au téléphone. Dire que j’ai écrit pour me venger serait trop violent. Je voulais faire comprendre pourquoi on était venus en France » […]

J’écris pour rendre la violence, pour venger ma race » – Kaoutar Harchi

L’histoire de l’immigration connaît au contraire un regain littéraire, salutaire contrepoint aux chapitres expéditifs des manuels scolaires et aux représentations médiatiques souvent caricaturales.« Ça m’émeut que de jeunes écrivains s’en emparent à leur tour, dit Charef. Ils évoquent moins les choses matérielles – la baraque, le bruit du marteau-piqueur… – et explorent davantage ce qu’on n’osait pas aborder à mon époque : les sentiments, la sexualité. Nous aussi, nous avons des histoires d’amour. »

La nouvelle vague affiche également une dimension plus politique et revendicative. Première, deuxième, troisième génération… Les décennies passent, les discriminations demeurent. Contrôles au faciès, violences policières… Légitimement la colère monte.

Quand on la rencontre chez son éditeur, Kaoutar Harchi l’expose sans ambages : « J’écris pour rendre la violence. » Pour « venger ma race », comme l’a dit avant elle Annie Ernaux. « J’écris aussi en opposition à cette idée longtemps dominante que le problème serait ma culture, poursuit l’autrice. J’ai écrit ce livre contre la culture que l’on me prête. » Chercheure en sociologie née en 1987, Kaoutar Harchi a déjà publié des essais et plusieurs romans, mais s’aventure pour la première fois dans le genre autobiographique. « Comme nous existons » est le récit très sobre de son enfance dans un grand ensemble de l’est de la France, auprès de ses parents, Hania et Mohamed, immigrés marocains qui gagnent leur vie en faisant le ménage dans des bureaux. On y lit, vers la fin : « Et au bout de ma honte, la honte d’être une fille qui pensait à écrire, je me figurais leur fierté de voir ce que j’avais fait de leur nom. Je me disais : ils verront où je l’ai porté, placé en haut d’une couverture, visiblement. (…) cela viendrait prouver que rien dans la vie de Hania et de Mohamed ne fut fait vainement. »

Loin de servir un livre édifiant sur une « intégration réussie » grâce au travail et au mérite, Kaoutar Harchi traque dans son parcours et celui de ses parents toutes les marques infimes, intimes, de la domination. Ce sont des lycéennes blondes aux yeux bleus qu’elle admire dans un bus et qui viennent se moquer de l’odeur de ses cheveux et de ceux de son amie Khadija. C’est une professeure qui lui confie un livre, avec cette dédicace : « A ma petite Arabe qui doit connaître son histoire ». Ou encore cette amie voilée agressée dans la rue ; l’effroi des mères, dont la sienne, après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, en 2005. […]

Je ne crois pas que nos racines nous définissent », Lilia Hassaine

Née en Algérie en 1969, d’un père algérien et d’une mère française, Nedjma Kacimi a elle aussi choisi d’assumer sa subjectivité dans son premier livre, le très percutant « Sensible », hybridation d’essai et de récit au lyrisme irrévérencieux. Comme Kaoutar Harchi, elle souhaite, nous dit-elle par écrans interposés, confronter son lecteur à la réalité du racisme, « le secouer, le surprendre pour lui faire entendre des faits oubliés ». Dans une série de courts chapitres qui fonctionnent par associations d’idées, de mots et d’images, elle s’adresse à la jeunesse victime de violences policières « pour peu qu’elle porte sur son corps les traces d’un ailleurs et d’un autrefois », évoque le père d’une amie d’enfance qui emploie le mot « bougnoule » ; elle dissèque « l’Etranger » de Camus et son Algérie aux Arabes « inexistants », repense à son directeur de maîtrise – sur « La métamorphose des idées platoniciennes opérée par Plotin » – qui la gratifia d’un « vous parlez bien français dites-moi »

Autant de faits longtemps refoulés par Nedjma Kacimi et que l’affaire Théo, ce jeune homme mutilé par la police, a ramenés à la surface. Alors qu’elle croyait avoir échappé au racisme, Nedjma Kacimi a pris conscience qu’il infiltrait toutes les strates de la société et des psychés. Dans son livre, elle interpelle parfois directement le lecteur – à l’instar, d’ailleurs, de Kaoutar Harchi. « L’idée est d’amener la personne qui me lit à réfléchir à ce qui, dans cette histoire commune, la touche dans sa propre sensibilité », dit Nedjma Kacimi. Détail amusant, elle ne souhaitait pas, au départ, se colleter avec ce sujet :« Je n’avais pas envie d’être ramenée à ça. J’avais d’abord écrit un recueil de nouvelles, mignon et pathétique, qui n’avait rien à voir avec l’immigration et j’avais même pris la peine de le souligner dans une lettre aux éditeurs à qui j’avais envoyé le manuscrit. Comble de l’ironie, mon premier texte publié traite précisément de cette question. » […]

Très vite, Naja, elle, tombe enceinte. Sur une trame diablement romanesque, Lilia Hassaine suit, au fil des décennies, la courbe déclinante de ce « soleil amer », celui des espoirs qui cèdent peu à peu la place à la désillusion, à force de mépris et de relégation. Nour, la plus jeune fille de Naja et Saïd, pense ainsi : « Les peurs de son père, la soumission de sa mère, elle avait tout cela en horreur. Elle n’était pas française, car elle était née en Algérie. Le seul à être français, c’était Amir, né ici, en France, dans ce pays qu’elle avait peur d’aimer. Elle disait qu’il n’y avait rien de pire que d’aimer sans être aimé. »

« J’ai un lien lointain avec l’Algérie, mais j’ai éprouvé le besoin de comprendre cette histoire à laquelle je me sentais étrangère et j’ai écrit ce livre afin de me la réapproprier, commente Lilia Hassaine. Le roman s’ouvre en Algérie, mais c’est une fausse piste car, en réalité, c’est un livre sur la France. » En toile de fond, elle rappelle les événements qui ont jalonné la vie des immigrés et de leurs enfants : la vie dans les bidonvilles et les foyers de travailleurs ; la manifestation du 17 octobre 1961 réprimée dans le sang ; l’instauration de l’aide au retour par Giscard – « 10 000 francs, c’est ce à quoi avaient droit tous ces gens pour laisser derrière eux vingt ou trente ans de vie » – ; l’épidémie de sida dans les banlieues passée sous silence… Le silence se trouve justement au cœur de « Soleil amer », roman construit autour d’un secret.« Les non-dits ont parcouru l’enfance des jeunes issus de l’immigration, analyse Lilia Hassaine. La littérature permet de reconstituer et de reconstruire la mémoire, de combler les trous. Pour autant, je ne crois pas que nos racines nous définissent. Elles sont en nous, créent des failles qu’il faut aimer et chérir, mais il faut aussi regarder vers les cimes. Il y a tout un avenir à écrire et cela passe notamment par la culture, par la littérature. Etre constamment dans la revendication identitaire donne raison à ceux qui, aujourd’hui, parlent de séparatisme. Le meilleur pied-de-nez qu’on peut leur faire, c’est de publier un roman chez Gallimard. » […]

Nouvel Obs