Coronavirus : Des milliers d’expatriés à travers le monde contraints de fuir leurs foyers d’adoption

Licenciés sans préavis à cause de la crise économique provoquée par la pandémie, ces expatriés installés de longue date à Hong Kong ou à Singapour ont vu leur vie basculer en quelques semaines.

En 2005, ma famille a quitté un petit pavillon au bord de la rivière Wey, dans le sud de l’Angleterre, pour une maison des années 1950 sur l’île de Lantau, à Hong Kong. Des palmiers ont remplacé le saule au fond de notre jardin et la mer de Chine méridionale s’est substituée à l’affluent de la Tamise le long duquel nous nous étions promenés toute ma vie.

En peu de temps, nous avons trouvé un nouveau rythme dans la métropole affairée: nous nous sommes habitués au kitsch excentrique des cafés à l’ancienne appelés cha chaan tengs, ainsi qu’à l’odeur du poisson séché sur les marchés et au fracas quotidien et assourdissant des marteaux-piqueurs.

Deux mois pour commencer une autre vie

Au fil du temps, nous nous sommes fait de nouveaux amis venus du monde entier et avons adopté de nouvelles traditions : un déjeuner de dim sum le week-end et une randonnée dans les montagnes le 26 décembre. Nous avons regardé des danses du lion lors du Nouvel An lunaire et célébré le festival automnal sur la plage au milieu des lampions. Mais comme pour des millions de personnes dans le monde, la pandémie a bouleversé ma situation familiale.

Quand le Covid-19 a commencé à se propager, les voyages en avion ont tout de suite été interrompus. En raison des confinements sur tous les continents et de la fermeture des frontières, les achats de billets d’avion ont chuté de 96 % et il est vite apparu que mon père, qui est pilote, risquait d’être licencié.

Le 21 octobre, Cathay Dragon a été “éliminée” dans le cadre d’une restructuration qui a supprimé les emplois de 2.500 membres du personnel navigant, dont des pilotes. La compagnie aérienne où il avait travaillé pendant près de vingt ans n’existait plus, signant la fin de notre vie dans une métropole où nous étions désormais comme chez nous.

En l’espace de deux mois, mes parents, comme tant d’autres personnes dans le monde, ont été poussés à s’extraire d’une vie pour en recommencer une autre. Ils ont dit adieu à leurs amis tout en gérant la logistique liée au départ et le stress de perdre un emploi, mon père sachant par ailleurs que c’était sans doute son dernier job.

Quarante ans passés à l’étranger, dont vingt-trois à Hong Kong

Nous nous sommes empressés de retourner une dernière fois à tous les endroits que nous avions aimés au fil des ans : pique-niques à Peng Chau, fruits de mer à Sai Kung, trajets en tramway jusqu’au sommet de Victoria Peak… Nous avions aussi une liste d’objectifs à cocher, des choses que nous avions toujours voulu faire sans jamais prendre le temps. Depuis octobre, nous avons visité les îles reculées de Tai Po et Tap Mun, dîné sur un sampan près du quartier de Causeway-Bay, où la silhouette de Hong Kong servait de décor au chef cuisinier qui nous a mimé un homard avant cuisson.

À de nombreux égards, nous avons eu de la chance que nos problèmes soient principalement émotionnels. Mes parents savaient bien que quitter Hong Kong serait une épreuve et ne pas avoir le choix était peut-être la seule façon de procéder. Mais pour d’autres expats, les problèmes sont plus complexes. Andrew Henderson n’a pas vécu dans son pays natal depuis qu’il a quitté la triste ville minière de Fife, en Écosse, à l’âge de 20 ans.

Il est parti travailler dans le secteur de l’exploration pétrolière en Chine, au Canada, en Afrique et au Moyen-Orient (Syrie, Jordanie et Égypte). Il a plus tard décroché une licence pour piloter des jets privés et des avions commerciaux aux États-Unis, puis il a travaillé pour Alitalia et Cathay Dragon.Il a passé près de quarante ans de sa vie à l’étranger, dont vingt-trois à Hong Kong.Ses trois enfants sont nés à Hong Kong et sa femme, qui est allemande, n’a évidemment aucune affinité avec Édimbourg, où ils prévoient de s’installer prochainement.

Les deux garçons d’Andrew sont dans une année d’examens, c’est pourquoi la famille – qui a la résidence permanente à Hong Kong – a décidé de rester jusqu’à l’été afin qu’ils terminent cette étape de leur scolarité sans interruption. Mais cela sous-entend de payer de leur poche 5.500 livres [soit 6.200 euros] par mois en frais de scolarité et de déménager dans un logement plus petit, le loyer de leur appartement étant jusque-là pris en charge par l’employeur.

Si des Britanniques perdent leur poste de personnel navigant, ils risquent de perdre leur logement s’ils ne peuvent pas rembourser leur prêt immobilier. Mais pour la plupart, ils n’auront pas à changer de lieu de vie, souligne Andrew au sujet de son licenciement à l’étranger pendant la pandémie. Ils ne perdent pas toute l’infrastructure qui les entoure. Mais nous, nous perdons tout, nous changeons de logement, [les enfants] changent d’école, et surtout, nous perdons tous nos amis,l’entourage sur lequel nous pouvions compter.”

Parfois, on préfère se trouver dans le pays dont on a la nationalité

Kevin, banquier d’affaires pendant trente-cinq ans, a vécu au Japon à la fin des années 1980, quelque temps à Hong Kong au début des années 1990 puis à Singapour, où il s’est reconverti dans la FinTech. Il a dû quitter l’Asie dans des conditions difficiles. Dix heures après que le pays a mis en place un confinement strict, le 7 avril, il a été contacté par l’un de ses directeurs qui l’a informé de son licenciement immédiat.

Sa liste de démarches à accomplir était impressionnante: résilier le bail de sa maison sur Emerald Hill, résilier les contrats d’électricité et autres services, régler son solde d’impôts, vendre les meubles et trouver un déménageur – le tout en vingt-huit jours.Kevin a aussi dû licencier son employée de maison. Originaire des Philippines, elle comptait sur ce travail pour obtenir son visa singapourien et, faute de trouver une autre famille, elle aurait fini dans un dortoir en attendant son expulsion.

À Singapour, ces endroits sont devenus des nids à Covid-19. Toutes ces étapes auraient été éprouvantes en temps normal, mais elles relevaient quasiment de l’impossible pendant le confinement.Après de nombreux courriels et appels téléphoniques exaspérés au ministère du Travail, Kevin a été autorisé à rester trois semaines supplémentaires à Singapour.

Le 26 mai, quand il a pris place à bord d’un vol de Singapore Airlines à destination du Royaume-Uni, il a ressenti “toutes sortes d’émotions, mais surtout un grand soulagement”, témoigne-t-il. “J’étais soulagé d’être de retour dans mon pays. Parfois,on veut se trouver dans le pays dont on a la nationalité.

Ce n’est pas pour autant que Kevin, Andrew Henderson et ma famille ne se lanceraient pas de nouveau dans l’expatriation. Organiser son rapatriement pendant une pandémie et observer la désintégration rapide de racines qui semblaient solides a été difficile, c’est indéniable. Mais dans l’ensemble, les aspects positifs de la vie à l’étranger surpassent de loin les points négatifs, en dépit de ce moment désagréable à passer.

The Telegraph