Coutances (50) : Une association ayant permis l’adoption de 1.600 Africains accusée d’avoir volé les “orphelins” à leur famille

«Les Enfants de la Reine de Miséricorde» a permis depuis 1990 l’adoption de près de 1.600 enfants en Éthiopie et au Burkina Faso. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux portent plainte, convaincus que cette association les a sciemment déclarés orphelins. Des accusations infondées, assurent les mis en cause.

C’est un véritable séisme dans le monde de l’adoption. Deux jeunes femmes nées en Éthiopie et adoptées en France, ainsi qu’un parent adoptif, viennent de déposer plainte pour « abus de confiance et escroquerie » contre l’association « Les Enfants de la Reine de Miséricorde », basée à Coutances (Manche). Ils sont convaincus que des membres de cette association se sont arrangés pour rendre certains enfants adoptables, parfois en falsifiant des documents pour modifier leur âge, parfois en fabriquant de faux courriers. Mais surtout bien plus grave : en ne mentionnant pas que l’un, voire les deux parents biologiques de ces enfants, était encore en vie ! C’est en tout cas la conviction de Julie Foulon, elle-même adoptée à l’âge de 6 ans, et auteur du livre autobiographique « Sara et Tsega », qui a, semble-t-il, libéré la parole de plusieurs autres adoptés et familles.

« Ces accusations ne correspondent à aucune réalité ! Notre association a toujours accompagné les enfants qui souhaitaient retrouver leurs familles biologiques. Chaque fois que nous avons eu la moindre information, nous l’avons aussitôt transmise aux adoptés et à leurs familles adoptives », réagit vivement François Vivier, le président actuel des Enfants de la Reine de Miséricorde.

«L’orphelinat, puis l’association m’ont sauvé»

Créée en 1990 par Christine et Gilbert Bayon, cette association a permis l’adoption de près de 1 600 mineurs en Éthiopie et au Burkina Faso. Le couple, qui affiche sa foi profonde en l’Église catholique, entend alors venir en aide à la fois aux enfants en détresse et aux familles françaises désireuses d’adopter. « Je ne comprends pas du tout le sens de cette plainte. Franchement, je peux témoigner de l’inverse. Moi, l’orphelinat, puis l’association m’ont sauvée. Ces gens ont consacré leur vie à nous assurer une vie meilleure. Si certains adoptés veulent porter plainte, qu’ils le fassent contre les autorités éthiopiennes peut-être, mais pas contre l’association qui est venue en aide à des mères qui n’avaient pas d’autres choix pour nous sauver », martèle Almaz Dalmont, une jeune femme elle aussi adoptée.

Comme Almaz, ils sont nombreux à monter au créneau ces derniers jours pour défendre sans ambiguïté la loyauté et le dévouement des fondateurs de l’association et de leur équipe. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Une ombre vient brutalement d’apparaître dans ce tableau quasi idyllique. À la suite de la première plainte, plusieurs adoptés et des familles annoncent en effet qu’ils s’apprêtent à leur tour à engager d’autres procédures.

« L’association nous a longtemps découragés de faire des recherches sur nos adoptions. Mais je suis convaincue à présent que l’association a menti aux parents adoptifs sur le fait que les parents biologiques de certains enfants étaient vivants ! La vérité, c’est qu’on a brisé des vies en Éthiopie pour rendre des parents heureux en France », explique Annabelle, une autre jeune femme adoptée qui a elle aussi désormais la preuve de ce qu’elle a longtemps été seule à clamer : que son père et ses frères biologiques étaient bel et bien vivants au moment de son adoption…

«Pourquoi n’ont-ils pas réagi aux signes alarmants ?»

Des accusations que corroborent certains parents adoptifs, comme cette maman qui souhaite rester anonyme, mais assure qu’elle soutiendra sa fille adoptive si elle porte plainte à son tour : « Quand notre fille est arrivée en France, on nous a dit qu’elle avait 5 ans et demi. On a compris peu à peu qu’elle avait en réalité 9 ans… Imaginez les conséquences terribles qu’un tel écart entraîne sur la scolarité et l’épanouissement d’une jeune fille. Je veux bien croire que l’association au début ait fait preuve de naïveté, mais pourquoi au fil du temps n’ont-ils pas réagi aux signes alarmants qui se multipliaient ? »

Cette même maman estime qu’il existe beaucoup d’éléments troublants. Elle se souvient : « Avant l’arrivée de notre fille, on a dû verser 20 000 francs à l’époque. Et quand on a vu la petite débarquer à l’aéroport, elle était en haillons, la tête pleine de poux. Au fil des mois, elle nous a dit qu’elle ne mangeait même pas à sa faim dans l’orphelinat où elle attendait d’être adoptée. » Quand cette famille française a découvert que cette enfant avait des frères, elle assure avoir voulu les parrainer en leur envoyant de l’argent. « Après quelques années, on a découvert par hasard que cet argent ne leur parvenait plus… Personne ne nous avait prévenus », s’étonne toujours cette mère.

Le président de l’association incriminée est stupéfait par ces accusations, qu’il qualifie d’absolument « injustes et infondées » : « Nous n’avons ni la capacité, ni surtout le droit d’enquêter sur les conditions d’adoptabilité d’un enfant. Les seules informations dont nous disposions, ce sont celles que nous transmettaient la famille et les autorités éthiopiennes. Si une femme vous dit qu’elle est la tante de l’enfant, alors qu’elle est sa mère, si les autorités valident cet état de fait, comment, nous, aurions-nous pu savoir ? Ces accusations risquent en plus de déstabiliser des adoptés là où la confiance est essentielle. Notre association, c’est précisément tout l’inverse de ces accusations. » Une opinion que ne partage absolument pas Annabelle. « Non, ce n’est pas l’intérêt de l’enfant qui primait, mais celui des familles en demande d’enfants », martèle la jeune femme.

Au carrefour de toutes ces histoires individuelles complexes et parfois douloureuses, l’association de Coutances a-t-elle contribué à en aggraver certaines par ses manquements ou ses silences ? C’est désormais à la justice de le dire.

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Je devais dire à tout le monde que ma mère était morte » – Julie, adoptée en Éthiopie à 6 ans

Julie Foulon affirme avoir été arrachée à sa famille en Éthiopie pour se retrouver à l’âge de 6 ans chez des parents adoptifs, dans la Manche. L’enfant devait garder le secret que sa maman était en vie. Témoignage choc d’une fausse orpheline qui a saisi la justice.

L’histoire de Julie Foulon, 24 ans, dépasse l’entendement. Née en Éthiopie, elle est arrivée en France à 6 ans, pour y être adoptée par l’intermédiaire de l’association Les Enfants de Reine de Miséricorde. Elle et sa petite sœur de 4 ans étaient déclarées orphelines. Mais elle affirme aujourd’hui que le décès de leur maman biologique a été… inventé !

« J’ai des souvenirs très heureux de ma petite enfance en Éthiopie. Mais un jour, notre père est mort dans un accident de voiture. Ma mère était dévastée. Elle restait soudain seule avec cinq enfants encore à charge », rembobine la jeune femme. C’est alors que se joue un événement qui va bouleverser la vie de Julie. « Des hommes blancs sont venus à la maison. Ils ont échangé avec ma mère. Et une semaine plus tard, elle nous a réveillées en pleine nuit, pour nous accompagner à un bus… »

L’orphelinat, avant l’avion pour Paris

Selon Julie, d’autres enfants adoptés évoquent ce même bus aujourd’hui. « Je me souviens surtout que l’un des hommes pendant cette période m’a une fois emmenée à l’écart pour m’expliquer qu’il faudrait désormais que je dise à tout le monde que ma mère était morte. Et que si je ne le faisais pas, il y aurait des problèmes », témoigne Julie, affirmant que le même silence a été imposé à sa petite sœur. « Quant à ma mère, elle m’a simplement dit qu’on allait étudier en Amérique et qu’on se retrouverait évidemment plus tard, quand j’aurai 18 ans », ajoute la jeune femme.

Les deux petites filles sont alors acheminées vers un orphelinat. « On ne comprenait absolument pas ce qu’on faisait là. Il y avait là de nombreux enfants, dont certains disparaissaient d’un jour à l’autre sans que l’on sache pourquoi. Et puis un matin, ça a été notre tour. On nous a rasé la tête et enfilé des doudounes. »

Julie et sa petite sœur prennent l’avion direction Paris, encore convaincues qu’elles partent « en Amérique ». « À l’arrivée, un couple de Blancs s’est avancé vers nous. Ils avaient l’air submergés par l’émotion. Ils ont tout de suite été très chaleureux avec nous. Mais nous, on comprenait de moins en moins ce qui se passait. On ne parlait pas un mot de leur langue. Ils nous ont ramenés chez eux dans la campagne normande. Mais rien n’avait de sens. On n’aimait pas leur nourriture, on ne savait pas qui ils étaient. C’était comme l’enfer. »

Silence forcé

Les semaines, les mois s’égrainent. « J’attendais juste que notre mère se manifeste. Et le mieux, en attendant, était de faire ce qu’on attendait de nous. On était donc très sages. Puis, ces gens à un moment nous ont demandé de les appeler maman et papa. C’était très étrange mais enfin pourquoi pas, si ça leur faisait plaisir… Car, il y avait toujours ce secret absolu : ne pas dire que ma mère était vivante pour ne pas provoquer de problèmes. » Julie raconte qu’elle prenait soin de respecter ce silence forcé : « Quand mon père adoptif me demandait de raconter mes souvenirs, je racontais des anecdotes sur mon père biologique. Mais sitôt qu’il m’interrogeait sur ma mère, je me renfermais. Je ne disais jamais rien la concernant… Au fond, on vivait ici comme si on était à l’orphelinat, mais avec deux éducateurs. »

Et puis à l’âge de 9 ans, soudain, au cours d’une énième discussion avec son père biologique, Julie laisse, comme une bombe, éclater la vérité : « Ma mère est vivante ! » À partir de là, l’adolescence de la jeune fille va peu à peu se fissurer. « J’ai fait une fugue et puis plus tard, une tentative de suicide. » Elle n’est cependant pas seule car, même meurtris par cette situation, ses parents adoptifs sont convaincus que Julie n’affabule pas et vont donc, avec elle, chercher à savoir ce qui s’est passé. « Même là, il a encore fallu encore plusieurs années et la pression de mon père adoptif pour que l’association admette enfin à mi-mots que notre histoire était compliquée », raconte la jeune femme.

«On a rendu des enfants orphelins pour qu’ils deviennent adoptables»

Que fallait-il entendre par là ? Y a-t-il des informations qui avaient été dissimulées à Julie, à sa famille adoptive ? Et si oui, par qui ? C’est pour trouver des réponses à toutes ces questions qu’elle se lance aujourd’hui dans une procédure judiciaire, qui pourrait faire couler beaucoup d’encre.

Et pour cause… Pendant toutes ces années, perdue au fond de l’Éthiopie, leur mère était non seulement vivante mais n’aurait eu de cesse de chercher un moyen de rentrer en contact avec ses petites ! Le miracle va venir d’une femme de la diaspora à qui cette maman demande de retrouver ses deux petites filles, et qui y parvient. Après de difficiles recherches notamment via les réseaux sociaux, cette femme rentre en contact avec Julie, et va surtout permettre en 2017 un premier échange par écrans interposés entre Julie, sa sœur et leur mère biologique.

C’est un véritable miracle et pourtant… le choc, de tout ce qu’on leur a caché, est d’une violence inouïe : « On était en colère. On s’était préparée à l’accabler, à lui demander des explications sur les raisons pour lesquelles elle nous avait abandonnées comme ça. Et tout à coup, ça a été la stupéfaction. On a découvert une mère aimante et anéantie qui ne comprenait pas, elle non plus, comment on en était arrivées là, qui avait pu nous abuser à ce point. »

Ce sont désormais les questions auxquelles devra répondre la justice, puisque Julie vient de porter plainte pour « escroquerie et abus de confiance » contre l’association. La jeune femme assure même que depuis qu’elle a témoigné, plusieurs adoptés et parfois leurs familles racontent des situations comparables, certains portant au passage des accusations de malversations et d’usage de faux. « On a rendu des enfants orphelins, accuse Julie, juste pour qu’ils deviennent adoptables. Pour répondre aux attentes de familles françaises, en leur cachant à elles aussi parfois l’âge véritable des enfants et souvent le fait que l’un de parents biologiques, voire les deux, n’était pas morts. À présent, je veux simplement connaître la vérité. »

Le Parisien