Couvés à l’extrême dans leurs maisons-cocons, en manque d’air pur et d’activité physique : Qui sont ces nouveaux « enfants d’intérieur » ?

En ce dimanche après-midi, le jeune Tom, qui joue sagement sur le tapis d’un appartement cosy au pied de ses parents, est-il au fond si différent de… son hamster, petite boule velue qui grignote dans sa cage dotée d’attractions multiples ? Ou de ce superbe Ficus Lyria, près de la fenêtre, aux feuilles bien vertes amoureusement lustrées par sa mère ? De même qu’il y a des animaux et des plantes d’intérieur, Tom est «un enfant d’intérieur», une espèce (trop ?) protégée qui prospérerait dans les villes du XXIe siècle. Trop fragile, comme sa bestiole domestique, pour être exposée aux dangers que recèle forcément le monde du dehors… Trop «décoratif», comme la coûteuse feuillue exotique, pour aller salir ses mignonnes baskets blanches dans les flaques d’un mois de novembre…

L’«indoor child»

Le terme d’«indoor child» est apparu pour la première fois en 2006, dans les travaux des géographes néerlandais Lia Karsten et Willem Van Vliet, travaillant alors sur la place de plus en plus congrue dévolue aux enfants et à leurs jeux dans les métropoles modernes. Ils appelaient déjà à un urbanisme qui pense prioritairement le sujet… Quinze ans plus tard, le sociologue Clément Rivière, dans un ouvrage paru en 2021, Leurs enfants dans la ville , confirme le phénomène : «Les usages des espaces publics par les enfants sont de moins en moins intensifs dans les sociétés urbaines occidentales.»

Traduisez en langage courant : dans les villes, il y a de moins en moins d’enfants dehors. Et encore moins d’enfants sans chaperon, baguenaudant entre eux au retour de l’école, partant pour un petit tour avec les copains au square ou en mission éclair solo chez le boulanger pour acheter la baguette familiale… Disparus, les joueurs de billes ou les championnes d’élastique des trottoirs. Pourquoi sont-ils désormais claquemurés  ?

La psychothérapeute Isabelle Filliozat, auteure de Comprendre et éduquer son enfant confirme : «Voilà la journée type d’un enfant urbain en 2022 : il est conduit à l’école le matin, rapidement, parfois en voiture ; il passe la journée en classe avec de courtes récréations où il est parfois même interdit de jouer à chat ; il est ramené chez lui dès la sortie d’école ; il fait ses devoirs et/ou joue ensuite, toujours enfermé et sous surveillance. S’il a des activités “en dehors”, c’est encore au-dedans : musique, danse, escrime, judo… se pratiquent en lieu clos sous la supervision d’adultes.» Un emploi du temps où l’intéressé ne peut quasiment jamais prendre une bouffée d’air frais (même si ce dernier n’est pas forcément ultrapur) ni un «shot» de lumière du jour directe… Bref, une forme de confinement qui ne dit pas son nom  !

Les peurs contemporaines à la manœuvre

La faute au tout numérique ? Aucun des spécialistes du sujet ne fait ici particulièrement le procès habituel des écrans. Les jeux vidéo aggravent certes la tendance : le morne toboggan en plastique de l’aire de jeu est un faible concurrent face à une «Pokemonerie» quelconque sur Switch, le bout de pelouse du parc bien pâlot face à une activité physique «fun» guidée par la console avec les jeux Instant Sports ou Ring Fit Aventure. Mais la digitalisation des loisirs n’explique pas seule le phénomène du petit mutant d’intérieur.

Nos peurs contemporaines sont aussi à la manœuvre. «Nous vivons dans une société obsédée par l’hygiène et la sécurité, dénonce Isabelle Filliozat. On redoute qu’un enfant fasse une mauvaise rencontre au-dehors, en oubliant que la plupart des abus ont lieu dans le cercle familial. On s’inquiète qu’il chute de vélo quand il peut tomber sur du porno via Internet dans sa chambre…»

Nos enfants seraient donc en simili QHS, pas si sécurisé que cela, parce que nous vivons dans l’angoisse du prédateur et de l’accident ? Assez paradoxalement, alors que l’éducation semble plus libérale que jamais, les enfants de 2022 semblent effectivement moins libres que leurs géniteurs au même âge. Tous les parents interrogés dans le livre de Clément Rivière, cité ci-dessus, se souviennent d’avoir eu une enfance plus autonome que leurs propres rejetons. «Les enfants des années 40, 50, 60… avaient beaucoup plus d’espaces de liberté», note Isabelle Filliozat. Aujourd’hui, on permet certes aux petits de parler à table, de crier autour des adultes qui dînent ou discutent entre eux, mais dans la maison, entre quatre murs. Or, un cri qui se répercute dans un lieu clos est beaucoup plus stressant que le même, à l’extérieur».

L’enfant d’intérieur se révèle un pur produit de cette Civilisation du Cocon , décrite par le journaliste Vincent Cocquebert dans l’ouvrage éponyme paru en 2021. Ou comment, bien à l’abri d’une «forteresse de coussins», perfusés à Netflix et Frichti, au chaud dans une bulle de confort privée, «nous déployons un véritable arsenal de protections physiques et psychiques pour mettre à distance un monde qui nous oppresse». La pandémie, souvent incriminée, n’aurait été qu’un accélérateur. Isabelle Filliozat complète le tableau avec une petite remarque perfide. «Les parents, aujourd’hui, sont coincés par une double aspiration : passer du temps, tout leur temps libre, avec leurs enfants et se poser un peu parce qu’ils sont épuisés. En clair : ils ont la flemme de bouger, d’embarquer tout le monde en forêt ou pour une grande balade.»

Un impact sur leurs capacités motrices ?

Mais tout cela est-il si grave et ces petits confinés tant à plaindre d’être «cocoonés», si de temps à autre, en vacances, en week-end, ils prennent enfin les bols d’air nécessaires ? Eh bien oui, répondent plusieurs études qui pointent une évolution un brin inquiétante de l’espèce enfantine. Car au-delà des problématiques de défoulement et de prise d’autonomie, ce sont les capacités physiques et comportementales des enfants qui seraient atteintes par leur privation quotidienne d’exercice extérieur et de lumière du jour. L’ergothérapeute en pédiatrie, grande promotrice du «jeu libre et physique» , Angela J. Hanscom, est formelle dans Dehors, les Enfants  !. Alors que les troubles de l’attention ne font que croître, les capacités motrices et physiques des écoliers sont en constante régression. Fatigue à la marche ou à la course, maladresse, troubles de l’équilibre, chutes fréquentes, sangle abdominale en berne, endurance nulle aux petits bobos, bras sans force… Le tableau, corroboré par des études comparatives avec les performances de leurs congénères des années 1980, est assez accablant.

Nous élevons des enfants en sucre ou «en porcelaine» qui s’essoufflent au moindre effort, faute d’entraînement et savent à peine grimper à un arbre. Ce que l’on sait moins, c’est que l’enfant d’intérieur est aussi un candidat idéal à la myopie précoce. Isabelle Filliozat parle de véritable épidémie : 50 % des moins de 20 ans sont désormais myopes en Europe, avance la spécialiste. Le rapport avec de trop peu fréquentes excursions à l’air libre ? «La croissance de l’œil est régulée par la quantité de lumière naturelle que la rétine perçoit chaque jour. Quand cette lumière fait défaut – elle est moitié moins “puissante” à l’intérieur qu’à l’extérieur, cela se mesure – l’œil finit par se déformer, ce qui conduit à la myopie ! Une sortie quotidienne de quarante minutes diminue d’un quart les risques.» Alors ouste, dehors, tout le monde, et le plus possible  !

Quelques pistes à explorer

Découvrir l’école en forêt (ou forest school) et les crèches en plein air : toutes les infos sur lesdecliques.com

Encourager le jeu libre en pleine nature, sans la présence de jouets qui brident l’imagination : le site américain timbernook.com propose beaucoup d’exemples de programmes dont on peut s’inspirer.

Favoriser l’autonomie de ses enfants en ville : freerangekids.com propose de quoi nourrir la réflexion et beaucoup de conseils (en anglais). Un site créé par Lenore Skenazi, l’activiste qui dénonce l’ultraprotection débilitante infligée aux enfants.

Se réconcilier avec la gadoue : la boue contient en effet une bactérie aimable qui booste la sérotonine et donc la joie de vivre. On peut s’inspirer des crèches japonaises qui ont toutes un «bac à boue»… plutôt qu’à sable ! À lire à ce propos, le best-seller américain Dirt Is Good, de Jack Gilbert et Rob Knight.

Le Figaro