Covid-19 : une journée dans un accueil de jour à Paris, aux côtés des femmes que la crise sanitaire a mises à la rue

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Face à l’arrivée de nouveaux publics précarisés et à l’incertitude des mois à venir, l’équipe de la Halte Femmes, gérée par l’association Aurore, redoute une pénurie des hébergements d’urgence.

La déchirure sur l’épaule droite de son imperméable noir et sa couleur légèrement ternie sont les seuls stigmates visibles d’une vie passée dorénavant dehors. Claire*, 47 ans, est une ancienne professeure devenue coach sportive il y a quelques années. Mais la pandémie de coronavirus a eu raison de son auto-entreprise et, depuis, elle passe de nombreuses nuits dans la rue. Selon les associations caritatives, un million de Françaises et de Français ont basculé dans la pauvreté depuis le début de la crise sanitaire, rapporte Le Monde. Grâce au “bouche-à-oreille” et aux “bons tuyaux entre femmes errantes”, Claire a pu trouver de l’aide à la Halte Femmes en mars dernier. C’est l’un des 214 accueils gérés par l’association Aurore, qui héberge toute l’année des femmes précaires. Franceinfo y a passé la journée du 12 novembre 2020.

Un accueil “inconditionnel” même en temps de Covid

Sans discontinuer depuis l’ouverture à 9 heures, des femmes traversent d’un pas discret la grande halle aux arches métalliques avant de s’asseoir à une des quinze tables disposées dans un coin. En temps normal, seul le prénom est demandé à l’entrée de l’association. Mais Covid-19 oblige, dorénavant, il faut ajouter son numéro de téléphone à côté. Ici, aucune question n’est posée sur son identité. “Nous accueillons les femmes uniquement sur du déclaratif, explique Béatrice Paviot Hidalgo, directrice d’activité dans l’association. C’est un accueil inconditionnel offert à toute femme qui se présente à nous.” 

Seules ou accompagnées de leurs enfants en bas âge, elles viennent passer la journée ici. “C’est un peu comme une famille pour moi”, confesse Emilienne, 54 ans, une habituée des lieux. Elle a quitté son pays natal, la Côte d’Ivoire, en 2001, en y laissant son fils qu’elle n’a jamais revu depuis. Sans papiers et sans travail, elle dort à droite à gauche, chez des “compatriotes” ou à l’hôtel quand elle peut, évitant le plus possible la rue. “Ça me fait du bien de venir là, de parler avec des gens”, explique-t-elle timidement.

Parmi les femmes qui fréquentent cet accueil de jour, 80% sont subsahariennes issues de l’immigration comme Emilienne. Les 20% restants sont des Européennes en “situation régulière” et “souvent fragiles psychologiquement”, détaille Béatrice Paviot Hidalgo. Emmitouflée dans son manteau violet, Emilienne restera toute la journée assise dans un coin avant de repartir en fin d’après-midi avec un repas dans son sac.

Personnel de l'association Aurore nettoyant la partie restauration après le déjeuner, à Paris, le 12 novembre 2020. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Un accueil “inconditionnel” qui a failli ne plus être possible durant ce second confinement. La Halte Femmes a dû quitter temporairement le passage Raguinot, dans le 12ᵉ arrondissement de Paris, pour pouvoir continuer à recevoir une soixantaine de personnes par jour tout en respectant une distanciation physique. Avec l’aide de la mairie de Paris, toute l’équipe s’est installée au Carreau du Temple, dans le 3ᵉ arrondissement, début novembre.

Lors du premier confinement, qui a été “bien plus drastique”, l’équipe pouvait seulement y distribuer des repas. “Avec ce second confinement, nous avons retrouvé nos missions d’accompagnement et de suivi social, expose Béatrice Paviot HidalgoEt nous pouvons également mieux anticiper d’éventuelles mises à la rue de personnes devenues précaires avec les confinements”. 

“La chute dans la précarité est une violence pour ces femmes”

Les heures passent et la Halte ne désemplit pas. A quelques mètres des tables, quatre box ont été installés pour recevoir en toute discrétion les femmes venues voir un des travailleurs sociaux, chapeautés par Solange.Travailleuse sociale à la Halte Femmes depuis 2007, Solange voit arriver depuis avril-mai un public de femmes qui ne fréquentait pas les accueils de jour. “Elles sont de plus en plus nombreuses à vivre dans la rue.”

“Etudiantes, retraitées, intermittentes du spectacle, auto-entrepreneuses ou bien encore intérimaires dans la restauration-hôtellerie, elles sont plus nombreuses que lors du premier confinement. La plupart étaient déjà dans une situation fragile économiquement avant que cette crise sanitaire ne les pousse vers la rue.”Solange 

à franceinfo

Enfilade de box où les travailleurs sociaux de l'association Aurore reçoivent les personnes souhaitant une aide sociale, à Paris, le 12 novembre 2020. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Comme cette jeune fille de 19 ans qui n’a pas vu son contrat renouvelé dans le restaurant où elle travaillait. “Jusqu’à présent, elle était hébergée chez des amis. Mais, sans revenu, elle se retrouve à la rue”, explique Solange, qui vient d’échanger avec elle. “Nous avons fait une demande au 115, le Samu social. Elle devrait avoir une solution d’hébergement d’ici 4 à 5 jours” assure, confiante, Solange, qui se dépêche de remplir la douzaine d’autres demandes d’hébergement quotidiennes avant 16 heures.

“Cette chute dans la précarité” est une “violence” pour toutes ces femmes,observe Nicolas Hue, directeur d’activité chez Aurore depuis 2016. Comme pour Nina*, 43 ans, qui ne comprend pas ce qui lui arrive et qui vient ici pour la première fois.

Cette architecte d’intérieur, d’origine polonaise, est arrivée en France il y a deux ans. Auto-entrepreneuse, ses contrats se sont faits plus rares avec l’arrivée du coronavirus. “Quand j’ai voulu faire les démarches pour toucher l’aide de l’Etat versée aux auto-entrepreneurs, mon numéro d’Ursaaf n’était pas valide”, explique-t-elle, en étalant tous ses papiers administratifs sur la table. “Je parle mal français, les gens ne me croient pas quand je leur explique ma situation car je ne ressemble pas à une sans-abri, avec des vêtements sales et sentant l’alcool”, détaille la quadragénaire parée d’une robe léopard et de baskets rose fluo. 

“Je ne veux plus dormir dans la rue comme cet été où, durant trois nuits, je n’ai pas fermé l’œil de peur de me faire agresser.”Nina 

à franceinfo

Si ces femmes osent venir demander de l’aide, ce n’est pas une démarche facile pour elles, reconnaît Nicolas Hue. “Depuis cet été, nos équipes de maraude rencontrent des personnes qui, ayant perdu leur logement alors qu’elles travaillent, dorment dans leur voiture.” Pour la plupart, ces femmes sont “en dehors des radars” des associations caritatives. “Or, il est nécessaire de déstigmatiser la demande d’aide sociale afin que nous puissions intervenir avant la bascule”, alerte Nicolas Hue.  

La crise ramène également à la Halte celles qui avaient réussi un temps à s’en sortir. “Comme toutes ces mamans qui faisaient le ménage dans les hôtels ou les bureaux et qui ont dû s’occuper de leurs enfants lors du premier confinement”, raconte Nicolas Hue. “Depuis, les hôtels n’ont pas rouvert, certaines entreprises sont restées en télétravail et elles sont retombées dans la précarité et reviennent nous voir.” 

“La pandémie ne va pas changer leur projet de vivre en France”

Toutes ces femmes, venues aujourd’hui chercher un peu de chaleur humaine le temps de quelques heures, peuvent également solliciter la psychologue clinicienne Marie-Pierre Bonnot, présente deux jours par semaine. Si le lieu ne se prête pas à entamer une thérapie “car les femmes viennent à la Halte quand elles veulent”, précise la psychologue, elles peuvent spontanément partager leurs angoisses, dont celles liées à la crise sanitaire.

C’est chez les femmes ayant récemment perdu leur logement que Marie-Pierre Bonnot la ressent le plus. “Avec ce deuxième confinement, beaucoup de personnes qui travaillaient de façon non déclarée et qui avaient réussi à trouver une sous-location ou une colocation ont perdu leur source de revenu et leur hébergement. Ces personnes sont submergées par l’angoisse supplémentaire d’être touchées par le syndrome de désocialisation.”

Cependant, la pandémie n’est pas le principal sujet abordé lors de ces échanges en tête à tête. “Les gens dans la rue sont déjà dans un confinement extérieur. L’angoisse liée à la crise sanitaire touche peu les personnes déjà précaires”, explique Marie-Pierre Bonnot.

“Coupés de tout lien social et n’ayant pas la télévision, les gens dans la rue sont épargnés par l’abattage médiatique qui pourrait nourrir cette angoisse.”Marie-Pierre Bonnot, psychologue clinicienne chez Aurore 

à franceinfo

“Et puis, ces personnes ont connu tellement pire dans leur pays que finalement la pandémie ne leur fait pas peur et ne va pas changer leur projet de rester vivre en France”, souligne la psychologue.

La crainte d’un avenir encore plus sombre

Des cris d’enfants résonnent sous l’immense toit de la halle. Depuis le début du second confinement, de plus en plus de mamans avec leurs bébés, parfois tout juste nés, viennent frapper aux portes de la Halte. “Du fait de la tension dans les hôpitaux qui voient arriver un plus grand nombre de malades du Covid, ces jeunes mères sans domicile fixe qui viennent d’accoucher sont obligées de quitter rapidement l’hôpital. Et nous allons avoir besoin de places d’hébergement pour les recevoir”, anticipe Nicolas Hue. Ce dernier est sur “ses gardes” pour la période à venir.

“Nous n’avons malheureusement pas encore vu le fond de la vague qui se prépare. Cette seconde vague de personnes rendues précaires par les six mois qui viennent de se passer.”Nicolas Hue, directeur d’activité chez Aurore 

à franceinfo

Ce qui fait également redouter à Béatrice Paviot Hidalgo une “concurrence entre les publics accueillis”. “Aujourd’hui, toutes nos demandes vont vers le Samu social qui garantit une inconditionnalité d’accès à un hébergement, que le demandeur soit en situation irrégulière ou non, indique la directrice d’activité. Mais, avec l’arrivée d’un plus grand nombre de personnes en précarité, je crains un accroissement de la pénurie d’hébergements d’urgence gérés par le 115, qui est déjà en tension sur Paris.” 

Les rayons du soleil commencent à décliner. Il est bientôt 16 heures, les mères rhabillent leur bébé et remballent leur sac. L’accueil de jour ferme dans quelques minutes, bien avant la tombée de la nuit pour que les femmes puissent retourner en toute sécurité là où elles dorment. L’équipe échange un dernier mot avant de se quitter quand Claire réapparaît après avoir déjoué la vigilance du gardien. Elle fonce droit vers Solange, son sac de sport rempli à craquer sur l’épaule. Elle semble préoccupée et insiste auprès de la travailleuse sociale. Calmement, celle-ci lui explique qu’elle pourra revenir demain. Sans un mot, Claire repart dormir dans une des rues de la capitale.

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées.

Source: FranceInfo