Covid : Entre pro et anti-vaccins, les échanges se tendent

Alors que le variant Delta fait planer la menace d’une nouvelle vague dès cet été, la pression sur les non-vaccinés monte d’un cran. Au bureau, à la maison ou sur les réseaux sociaux, les échanges entre ceux qui ont sauté le pas et ceux qui s’y refusent se tendent rapidement.

« Et vous, comptez-vous vous faire vacciner ? » Ludivine (1), psychologue en Bourgogne, pose souvent la question à ses patients. Et, quelle que soit la réponse, tâche d’écouter sans juger. Cette vaccinée de la première heure est en revanche nettement moins compréhensive quand la réticence provient de professionnels en contact avec des personnes vulnérables.

« L’autre jour, pendant une session avec des éducatrices, j’ai suggéré que le vaccin allait nous permettre de nous passer du masque en septembre, raconte-t-elle. L’une d’elles a répliqué : “Ça ne passera pas par moi !” Non seulement, on va devoir continuer à porter le masque, mais en plus, elle met en danger les personnes handicapées auprès desquelles elle travaille. » Sur le coup, elle n’a fait aucune remarque. « À quoi bon ? Les positions sur ce sujet sont trop tranchées, cela va forcément déboucher sur un conflit. »

Combien de scènes de tension similaires se sont-elles déroulées ces dernières semaines, alors que la dégradation de la situation épidémique accroît la pression sur les réfractaires à la vaccination, en particulier chez les soignants ? Infirmière dans un Ehpad en Moselle, Mélodie, elle aussi, a renoncé au dialogue. « Dans mon établissement, les rares infirmières ou aides-soignantes qui ne veulent pas se faire vacciner flottent dans le complotisme et bien souvent, votent aux extrêmes, explique la jeune femme. Je n’ai pas envie de discuter avec elles. »

La liberté de dire non

Si la rupture entre vaccinés et non-vaccinés se calque parfois sur des oppositions politiques, elle est avant tout sociologique, selon l’épidémiologiste Yves Buisson. « Chez les soignants, le refus vient souvent des gens moins instruits ou moins haut dans la hiérarchie », rappelle ce membre de l’Académie nationale de médecine. Une résistance qui peut en partie se comprendre : « Ces personnes ont fait tout ce qu’on leur demandait depuis un an et demi. Pour la première fois depuis longtemps, elles ont la liberté de dire non. »

Une liberté que revendique Camille, pour qui la vaccination est « une folie expérimentale alors que 99,5 % des gens guérissent de la maladie et qu’il existe des traitements ». Cette professionnelle du tourisme, qui refuse d’être taxée d’« irresponsabilité » et d’« égoïsme », clame : « On ne veut pas nous entendre mais nous sommes des citoyens à part entière ».

Si leur manque d’altruisme leur est souvent reproché, les réfractaires, eux, dénoncent l’intolérance de leurs « adversaires ». Pour Sandrine, retraitée en Camargue, « il est particulièrement difficile de discuter avec les pro vaccins, tellement formatés par les médias” mainstream” qu’ils sont devenus sourds à toute autre information ».

Pas le même langage

Pour le sociologue Gérard Mermet, si ces deux « camps » ont tant de mal à communiquer, c’est parce qu’ils ne parlent pas le même langage. « Les personnes qui défendent la vaccination se basent sur des arguments scientifiques, les opposants sur des impressions, des craintes, jusqu’au complotisme le plus irrationnel », résume-t-il, parlant de « fracture morale ».

« Finalement, chacun considère qu’il est dans le camp du bien et que ce sont les autres qui dysfonctionnent », confirme l’historien Laurent-Henri Vignaud, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Bourgogne. Au risque que cette condamnation morale n’aboutisse à une forme de chasse aux sorcières.

« Les non-vaccinés deviennent des boucs émissaires qui seraient seuls coupables de l’épidémie et qu’on va traquer », avertit l’historien. « Au Moyen Âge, on a jeté des gens dans des puits parce qu’on les considérait comme responsables de la peste », met aussi en garde Annick Opinel. Pour cette historienne et philosophe des sciences, la radicalisation des discours de part et d’autre est alimentée par un sentiment d’urgence inédit : « D’habitude, les enjeux de la vaccination sont plus abstraits, cette fois-ci, on peut les voir de nos propres yeux : ce sont les terrasses et les cinémas qui ont rouvert, la vie qui a repris… Un tel effet de réel ne s’était pas vu auparavant, et nourrit le dépit des vaccinés. »

Un dépit qui, sur les réseaux sociaux, se transforme souvent en colère. « Franchement les antivax… Vous n’en avez jamais marre d’être cons ? », s’emporte un internaute sur Twitter, répondant au message d’un utilisateur assurant que la mort du généticien Axel Kahn, atteint d’un cancer, a été « accélérée par la vaccination ».

Le droit de se poser des questions

« Je vous présente une vraie sotte, dotée de deux neurones seulement », commente un autre, en réaction à la vidéo d’une aide-soignante opposée à l’obligation vaccinale. « Le problème, c’est que les réseaux sociaux ont supprimé toute hiérarchie entre les informations, pointe le docteur Olivier Jourdain, auteur d’Enquête au pays des ­antivax (Plon). Un article d’une revue scientifique va être mis sur le même plan qu’un message anonyme. » Le médecin tient cependant à distinguer les anti-­vaccins et les hésitants, revendiquant le droit de s’interroger.

« Je comprends tout à fait qu’on puisse se poser des questions, mais dans ce cas-là, il faut chercher des réponses ! », s’agace Agnès Abt-Salmer. Cette Française installée en Russie, très active sur Facebook pour défendre la vaccination au sein de la communauté expatriée de Moscou, avoue « finir par être violente dans (ses) propos ».

« Sur les réseaux sociaux, les conversations se résument à des arguments et contre-arguments, sans que chacun se lise vraiment, regrette-t-elle. Heureusement, en société, nous sommes plus respectueux les uns des autres… »

D’autant que les sceptiques ne sont pas toujours là où on les attend. Chloé vient de découvrir que son compagnon faisait partie des hésitants. Peur des effets secondaires, inquiétudes sur le « manque de recul »« Après tout ce qu’on a subi depuis un an et demi, on a la chance d’avoir un vaccin et lui, il ne la saisit pas », s’agace cette Parisienne qui a mis ce sujet de côté, pour éviter une nouvelle dispute.

« C’est déstabilisant de constater que des personnes raisonnables, habituellement favorables aux vaccins, s’y opposent cette fois-ci, souligne Annick Opinel. S’il n’est pas difficile de balayer les discours complotistes, il est plus compliqué de contrer une résistance plus modérée. »

Car c’est là une spécificité de cette crise, qui fait jaillir des dissensions insoupçonnées. « Il n’y a pas deux camps qui s’affrontent, mais une multiplicité de points de vue qui divergent sur certains points, relativise Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe. Certes, cela ne simplifie pas les relations, mais cela signifie aussi qu’il peut y avoir des passerelles… »

Vaccination, où en est-on ?

Au 8 juillet, 52,75 % de la population française a reçu au moins une dose de vaccin contre le Covid-19 et 39,33 % est entièrement vaccinée, d’après le ministère de la santé.

Chez les jeunes, 17 % des adolescents entre 12 et 17 ans, et 48,17 % des 18-29 ans ont reçu une première dose.

Chez les plus âgés, les plus de 75 ans sont 85,3 % à être au moins partiellement vaccinés. 89 % des résidents en Ehpad ont reçu au moins une dose du vaccin et 83 % présentent un schéma vaccinal complet.

Parmi les professionnels, ceux exerçant en Ehpad étaient 61 %, au 5 juillet, à avoir reçu au moins une dose. Le chiffre monte à 81 % chez les professionnels de santé libéraux. Au 31 mai, selon les dernières données publiées par Santé publique France concernant les professionnels exerçant en établissement (hôpitaux ou cliniques), ils étaient 63,5 % à être au moins partiellement vaccinés.

(1) Les prénoms ont été modifiés à la demande des interlocuteurs.

La Croix