Crash de FTX : Sam Bankman-Fried, chevalier noir de la crypto

Sur cette photo d’archive prise le 09 février 2022, Samuel Bankman-Fried, fondateur et PDG de FTX, témoigne lors d’une audience de la Commission sénatoriale de l’agriculture, de la nutrition et des forêts sur le thème “Examiner les actifs numériques : Risks, Regulation, and Innovation”, au Capitole à Washington, DC.

Le jeune dirigeant de la plateforme d’échange de cryptomonnaies FTX aux ambitions messianiques a coulé son empire en moins d’une semaine.

Un plan filmé au drone permet d’admirer son penthouse surplombant les eaux turquoise bahaméennes. Une légère brise lèche quelques palmiers et fougères tropicales qui n’inspirent rien d’autre qu’un paradis terrestre. En janvier dernier, Sam Bankman-Fried a ouvert ses portes à un influenceur pour une courte pastille vidéo. On y découvre ce visage rondouillet, cette épaisse tignasse bouclée et ce look négligé caractéristique des petits génies de la Tech. “J’ai toujours voulu devenir riche”, confie-t-il avec une étrange placidité. “SBF”, 29 ans, pèse alors environ 17 milliards de dollars, et sa plateforme d’échange de cryptomonnaies, FTX, pas loin du double. Ce qui n’est pas une fin en soi. “Je n’ai aucun amour pour l’argent, j’aimerais pouvoir tout donner à des oeuvres caritatives.” Sam se fait le porte-voix de “l’altruisme efficace”, un concept de vie imaginé par son ami et philosophe William MacAskill, qui peut être résumée ainsi : plus on fait d’argent, plus on peut en donner, plus on a un impact sur le monde. CQFD.

Sam Bankman Fried récite façon concours de Miss les causes qui lui sont chères : l’écologie bien sûr, et la santé. “On doit être prêts pour la prochaine pandémie.” Il n’a, à cet instant, partagé “que” 50 millions de dollars de son immense fortune. Mais Sam en a encore sous le pied. Sa peau ne montre aucune trace de bronzage. Il dort peu, passe son temps devant des courbes et des graphiques, ou à jouer au jeu League of Legends ; parfois les deux en même temps. Les Bahamas sont seulement le lieu d’enregistrement de sa société FTX. Ce fils de deux très bons professeurs de droit profite de la souplesse fiscale de l’archipel. Sam pourrait ainsi devenir le premier trillionnaire de la planète, commente l’influenceur avec un ton de voix off publicitaire. L’évolution ultime de l’ancien vendeur de logiciels devenu philanthrope, Bill Gates. Un chevalier blanc.

Plus dure est la chute

Lundi 14 novembre, sur Twitter. SBF écrit une à une les lettres formant l’expression : What happened (Que vient-il de se passer ?). Son empire a coulé par sa faute, et lui se retrouve ruiné. Huit milliards de dollars manquent dans les caisses de la plateforme d’échange. Sam se trouve toujours aux Bahamas, mais sous la supervision des autorités. Une vraie scène d’introduction à une suite de la saga Very bad trip. Beaucoup de petits investisseurs ont également la gueule de bois. Des stars, aussi, dans le monde du sport à l’instar du footballeur américain Tom Brady qui avait confié 600 millions de dollars à FTX. La plateforme où l’on peut acheter du bitcoin, de l’ethereum et des centaines d’autres coins, brassait des milliards d’actifs digitaux auprès de cinq millions d’utilisateurs. Essentiellement pour acheter et revendre plus tard ces mêmes jetons une fois qu’ils ont acquis de la valeur. “Trader”. Car il faut le rappeler : les cryptomonnaies sont encore très peu utilisées pour payer quoique ce soit. Tout le monde est là pour faire de l’argent, Sam le premier.

En 2017, deux ans avant la fondation de FTX, Sam Bankman-Fried fonde Alameda Research dans ce but précis. La société est spécialisée dans le “trading quantitatif”. Elle investit massivement sur les marchés financiers. C’est son bébé, qui lui a permis de faire fortune avec une astucieuse manoeuvre. SBF constate que le bitcoin se vend plus cher en Asie du Sud-Est qu’aux Etats-Unis. Il achète donc sur le second marché la plus célèbre des cryptomonnaies pour la vendre sur le premier. Bankman-Fried accumule ses premiers millions sur une faille du système et lance FTX. Il confie la gestion d’Alameda à Caroline Ellison, rencontrée au sein de la société de négoce Jane Street, leurs premières expériences professionnelles respectives en sortant du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), où ils ont été formés. Les médias américains leur prêtent une relation amoureuse.

FTX est le deuxième étage de la fusée Bankman-Fried. L’entreprise profite d’une croissance extrêmement rapide grâce au Covid-19, qui déboule à peine quelques mois après sa création en novembre 2019. La crise sanitaire a dopé notre usage du numérique, précieuse échappatoire à l’heure des confinements. Elle a dans le même temps stimulé l’intérêt du public pour les cryptoactifs, vus comme les monnaies futures du Web. Cela tombe bien, les plateformes d’échanges comme FTX, Binance ou Coinbase permettent d’acquérir ces bien digitaux et de les stocker, sans compétence informatique particulière. Ces “facilitateurs” bénéficient aussi, à cet instant, des liquidités importantes sur le marché, qui permettent de les subventionner. En plus d’aider les néophytes, ces plateformes développent aussi de nouveaux produits pour les professionnels du trade, qui se tournent vers la “finance décentralisée”, la DeFi. Résultat : une vague de traders comme Sam déferle sur la crypto. SBF est pour eux un bel exemple de réussite.

Cet alignement des planètes rend en apparence FTX too big to fail (trop grosse pour échouer). Au printemps dernier, elle s’était permis de sauver les copains en grande difficulté, à l’exemple du spécialiste des prêts et de l’épargne de cryptoactifs BlockFi. En août, le magazine économique Fortune réalise sa Une sur Sam : “Est-il le prochain Warren Buffet ?”, ce multi-milliardaire américain, pape de l’investissement depuis plus de 50 ans. Le timing est idéal. La crypto a survécu à un crash printanier, le marché semble s’assainir. Les mauvaises graines comme Do Kwon, cet arrogant entrepreneur sud-coréen qui a réussi l’exploit de plomber une cryptomonnaie “stable”, arrimée sur le dollar, sont hors-service. Les arnaqueurs traqués. Le Congrès américain invite deux fois SBF, cet hiver, afin d’évoquer la réglementation du secteur. Lui promeut en costume-cravate plus de transparence, renforçant sa position d’homme de confiance, auprès de politiques dépassés par le jargon et les arcanes de ce nouveau monde. Dans le secteur, cela fait grincer des dents en revanche. Pour beaucoup de pro-crypto, la blockchain a vocation à bouleverser le système monétaire et financier actuel. Pas à s’y plier.

“J’ai merdé”

Le 2 novembre, un article du site spécialisé CoinDesk s’alarme : “Les liens entre FTX et Alameda Research sont exceptionnellement étroits.” Le média révèle que ses fonds, en cas de pertes, sont majoritairement garantis par la cryptomonnaie FTT, qui appartient aussi à FTX. Une pratique très risquée. Do Kwon et son jeton stable (stablecoin) ont dégringolé à cause d’une raison similaire. Un autre jeton stable, le Tether, le plus utilisé au monde, a été sanctionné après un audit de ses réserves, jugées insuffisantes pour couvrir d’éventuels retraits massifs. Beaucoup comprennent immédiatement la dangerosité de ce mécanisme. Notamment Changpeng Zhao, alias CZ, patron de Binance, ni plus ni moins que la plus importante plateforme d’échange au monde devant FTX. Ce dernier annonce le 6 novembre vendre par sécurité une partie de ses FTT.

Un tas de suiveurs l’imitent (il suffit d’un clic). La valeur du jeton s’effondre, faisant couler Alameda, puis FTX, dans un prévisible effet boule de neige. L’analyste chez IG France Vincent Boy ose la comparaison, auprès de L’Express : “C’est un peu comme si en France la BNP Paribas avait engagé un bank run, une fuite des capitaux, chez la Société générale.” Après être tombé à zéro, SBF s’excuse. “Désolé, j’ai merdé.” Dans le tumulte, des pirates mettent la main sur 600 millions d’euros. Le 11 novembre, la faillite est déclarée. De mauvais gestionnaire, SBF devient en quelques heures soupçonné de fraude. Le New York Times révèle qu’Alameda, qui avait connu d’importantes pertes avant l’été, a été renflouée par des fonds provenant des clients FTX. La rédaction de Fortune doit encore se féliciter d’avoir mis ce point d’interrogation.

La fraude présumée de Sam Bankman-Fried signe aujourd’hui le retour à la case départ pour le monde crypto. Ses valorisations sont revenues à celles d’avant Covid. Les secousses provoquées par la chute de FTX pourraient néanmoins se faire ressentir des semaines, voire des mois. SBF a évaporé des milliards, brisé la confiance des utilisateurs, des investisseurs. “Je ne l’ai jamais senti”, livre l’entrepreneur français Réda Berrehili, qui le compare à Jordan Belfort, le “Loup de Wall Street”. Il se félicite de ne pas avoir donner suite à un possible enregistrement de son jeton Ki sur FTX, comme le désormais chevalier noir du milieu a pu un moment l’envisager.

Maxime Recoquillé

L’EXPRESS