Crise alimentaire mondiale sans précédent : Des soulèvements populaires sont à craindre dans de nombreux pays

Le conflit ukrainien va bouleverser les échanges mondiaux de produits agroalimentaires et amplifiera probablement les pressions inflationnistes. Des soulèvements populaires et des crises alimentaires sont à craindre dans de nombreux pays.

Les Etats-Unis envisageraient de subventionner les importations de biens alimentaires pour les pays qui importent le plus. Cette mesure évoquée mardi lors de la table ronde organisée par la commission des affaires économiques du Sénat par Thierry Pouch, chef économiste aux chambres d’agriculture, a bien sûr pour but d’éviter des soulèvements populaires parmi les pays les plus fragiles.

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Déjà, dimanche dernier, des manifestants en Tunisie reprochaient au gouvernement les pénuries de semoule, de farine, d’huile et de sucre. « Aujourd’hui, 30 % des exportations mondiales de blé peuvent disparaître du jour au lendemain », a alerté Sophie Primas, la présidente de la commission.

La guerre en Ukraine, après l’invasion des troupes russes, va sans doute provoquer un séisme sur les marchés agroalimentaires mondiaux. Ce conflit n’a fait qu’amplifier la hausse des cours des matières premières générée par la reprise post-Covid et va probablement renforcer les pressions inflationnistes dans les prochains mois. La destruction de l’outil de production, des infrastructures portuaires et ferroviaires en Ukraine, sans oublier le départ au front des agriculteurs ukrainiens sont autant de mauvaises nouvelles. Si l’Ukraine se situe au 17e rang des pays exportateurs mondiaux de produits agroalimentaires (20,7 milliards d’euros en 2020), a constaté Vincent Chatellier, ingénieur à Inrae, lors de cette table ronde. La Russie se classe, quant à elle, au onzième rang (27 milliards d’euros). Ce n’est pas négligeable.

Retour du protectionnisme

L’inquiétude est d’autant plus grande que le conflit va aboutir à des changements profonds dans les flux commerciaux de matière agricoles. La Russie a introduit des restrictions aux exportations de céréales vers quatre républiques ex-soviétiques afin d’éviter des pénuries et une explosion des prix. Moscou a aussi exhorté les producteurs d’engrais à suspendre les exportations, menaçant de faire encore augmenter les coûts des nutriments pour les agriculteurs du monde entier. En Argentine le gouvernement s’apprête à augmenter de 31 % à 33 % les taxes à l’exportation sur la farine et l’huile de soja. La Moldavie, la Hongrie et la Serbie ont interdit certaines exportations de céréales, tandis que le géant indonésien des huiles comestibles resserre les contrôles sur les expéditions d’huile de palme.

Pour le Fonds monétaire international (FMI), les effets du conflit pourraient être dramatiques. Les perturbations de la saison agricole de printemps pourraient ainsi mettre en péril la sécurité alimentaire mondiale. L’Ukraine et la Russie, à elles deux, détiennent environ un tiers du commerce mondial de blé. La majeure partie du blé ukrainien est exportée en été et en automne. Plus la guerre dure, plus les exportations vont être compromises, avec un impact pour les réserves actuelles et futures, avertit le Fonds. « La guerre en Ukraine signifie la faim en Afrique », a déploré dimanche Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI.

Deux brèches dans la mondialisation

« Trois semaines après le début de la guerre en Ukraine, les répercussions se font déjà sentir au Moyen Orient et en Afrique du Nord. La faim menace cette région qui importe 50 % de son blé de Russie et d’Ukraine », alertait mardi l’ONG Care. Pour le Programme alimentaire mondial, les perturbations auront des effets immédiats pour des pays comme l’Egypte. L’impact va être fort en Afghanistan, en Ethiopie, en Syrie, et au Yémen. L’Egypte dépend à 85 % de la Russie et de l’Ukraine pour son blé. Le pourcentage atteint 74 % pour la Turquie, 51 % pour le Liban et 41 % pour la Tunisie. Les marchés émergents connaissent une flambée des prix des denrées alimentaires plus importante que lors du « printemps arabe » de 2011, indiquait Albert Edwards, économiste de la Société Générale dans sa dernière analyse hebdomadaire.

Pour l’heure, il est difficile de prévoir encore précisément ce qui va réellement se passer. Jusqu’où ira la montée des prix des matières premières telles que le pétrole, le gaz et les denrées alimentaires ? Personne ne s’avance. Pour 2022, ça devrait passer, mais la question reste ouverte pour l’an prochain. Une chose est sûre pour Thierry Pouch, le conflit ukrainien constitue la deuxième lame de fond qui va bouleverser la mondialisation des échanges agricoles. « Ce sont 2 brèches irréversibles dans une mondialisation » qu’il va falloir repenser.

Les Echos