Croatie : Confinement, quarantaine, patient zéro, comment Dubrovnik gérait les épidémies dès le Moyen Âge

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Entre le XIVe et XIXe siècle, la république de Raguse était pionnière en matière de lutte contre les épidémies. Un moyen de préserver sa population ainsi que sa vitalité économique.

La plus ancienne mesure de quarantaine remonte à 1377, avec un décret obligeant tous les voyageurs en provenance des régions potentiellement contaminées à être confinés pendant trente jours à Cavtat ou dans l’île de Mrkan avant de pouvoir débarquer à Dubrovnik, alors appelée république de Raguse.

Un budget très important affecté à la prévention

Dans cette cité-État [créée en 1358, elle sera annexée par Napoléon en 1808], qui vivait alors du transport maritime, du commerce et de l’artisanat, et qui entretenait des relations commerciales avec le reste du monde, ces mesures étaient aussi bien une question de santé publique que de survie économique. Pendant des siècles, Raguse a bâti un système de santé efficace au point que, lors de l’épidémie de peste qui frappe la région pendant cinq années meurtrières à partir de 1782, la ville compte moins de 15 morts.

Or, dans les environs de Dubrovnik, les chiffres sont effrayants : on recense 130.000 victimes dans l’arrière-pays bosniaque, des dizaines de milliers dans la Dalmatie vénitienne, alors qu’il n’y a quasiment pas de victimes à Dubrovnik intra-muros. Il faut dire qu’à l’époque, la ville était à la pointe de la modernité en matière de gestion des épidémies. Et elle y affectait un budget très important.

Mesures de quarantaine et de confinement

Dubrovnik compte parmi les premières villes à avoir compris l’importance de l’hygiène dans la prévention des maladies infectieuses et des épidémies. Certaines dispositions, dont l’éloignement obligatoire des lépreux loin de la ville, figureraient dans le statut de la ville dès 1272. Outre les mesures de quarantaine et de confinement, la désinfection des aliments, des navires et des bâtiments était généralisée.

Le cordon sanitaire établi autour de la cité-État s’est également révélé être une arme très efficace contre la peste. Il impliquait la fermeture des frontières et la division de la république en huit arrondissements. Un inspecteur sanitaire, issu de la noblesse, appelé “veliki kacamorat ”, était chargé de surveiller la mise en œuvre des mesures sanitaires dans son arrondissement.

Si un paysan voulait descendre en ville, le kacamorat lui délivrait une sorte de laissez-passer, sur lequel étaient précisés sa date d’arrivée et son village d’origine. À la sortie de la ville, on ajoutait sur le document l’heure du retour. Grâce au suivi des cas contacts et autres mesures pour contrer l’épidémie, la république de Raguse a été épargnée par la peste aux XVII e et XVIII e siècles.

Les échanges commerciaux n’ont jamais été interrompus puisque la circulation de marchandises se faisait sur des axes bien établis dont il était interdit de s’éloigner. Chaque détour par rapport à l’itinéraire prévu était sanctionné.

Les autorités sanitaires de la république de Raguse recommandaient d’aérer les logements, de privilégier les bains de soleil, de désinfecter à l’eau salée, au vinaigre ou à l’eau bouillante. Si quelqu’un mourait de la peste chez lui, on procédait à l’inventaire de sa maison : les biens étaient sortis dans la cour pour désinfection avec du vinaigre et de l’eau bouillante.

Certains objets étaient décontaminés avec des fumigations à base de plantes médicinales. Des femmes ayant survécu à la peste étaient chargées de la désinfection. Pour contrôler la propagation des maladies transmises par les animaux, le bétail à vendre devait être baigné dans des bassins construits à cet effet. La peste se transmettant par les puces des rats, il fallait désinfecter la laine, la fourrure et les textiles, tous les matériaux susceptibles d’être contaminés.

Les fakini (“porteurs”) qui manipulaient les marchandises s’occupaient de leur fumigation. Comme ils étaient constamment en contact avec des marchandises potentiellement contaminées, ils passaient une grande partie de leur vie en quarantaine. Le commerce n’a jamais été interrompu, alors que ni les vendeurs ni les acheteurs ne pouvaient toucher à la marchandise. La moindre infraction aux mesures imposées pouvant entraîner une contamination était lourdement sanctionnée.

Une veille sanitaire grâce à un réseau d’informateurs

Une veille sanitaire grâce à un réseau d’informateurs Dubrovnik s’était également doté d’un réseau d’informateurs qui assuraient une veille sanitaire. Les citoyens de la république informaient les autorités de la ville dès l’apparition d’un cas de peste, maladie souvent cachée. Ce qui permettait d’intervenir en amont.

Dès le XIV e siècle, la ville avait mis en place un bureau sanitaire généreusement financé par la cité-État. Cette institution permanente destinée à la lutte contre la peste et d’autres maladies infectieuses disposait de moyens considérables. Rien n’était laissé au hasard. Le personnel du service sanitaire maniait de grands bâtons pour séparer les gens et les tenir à distance dans les lieux de confinement.

Par exemple, lorsque les nobles ragusins portaient la dîme aux janissaires représentant le sultan [afin de pouvoir circuler sur les territoires ottomans], comme ces derniers venaient de pays potentiellement contaminés par la peste, les nobles étaient tenus à distance avec des bâtons. Belle démonstration de distanciation sociale, des siècles avant le Covid.

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