Croatie : Le génie de la route de Napoléon

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1806-1813 – Croatie. Lors des sept années de présence française en Dalmatie, un important réseau routier a été construit pour des raisons stratégiques et militaires. La “route française” attire aujourd’hui les touristes.

Si vous en avez assez de l’épidémie, pourquoi ne pas vous changer les idées en gravissant le massif du Biokovo, qui surplombe la station balnéaire de Brela. Vous y trouverez la “route française”, un chef-d’œuvre du génie civil de l’époque napoléonienne. Si les Français ont mis sept ans à construire cet imposant réseau routier, il demeure que, plus de deux siècles après leur passage dans nos contrées, nous ignorons toujours comment entretenir ce dernier.

Figurez-vous que l’aide pourrait bien venir de France, ou plus exactement du descendant de l’empereur lui-même, son arrière-arrière-petit-neveu Charles Bonaparte, qui s’est fixé comme défi de dresser l’inventaire de l’héritage de son ancêtre aux quatre coins de l’Europe, et ce afin d’inscrire ce patrimoine sur la carte culturelle et touristique de l’Europe. Et le tout, grâce aux fonds de l’Union européenne.

La fascination qu’exerce encore Napoléon sur les touristes amateurs d’histoire est indéniable. Ce dernier reste en effet la personnalité la plus recherchée sur Google après Jésus-Christ. Un atout touristique qui n’a pas échappé à la municipalité de Brela.

Nous nous retrouvons au hameau de Gornji Kricak, au-dessus de Brela, d’où nous partons en voiture pour rejoindre la première étape de la « route de Napoléon », dont la construction commença entre 1808 et 1810. Cette route de montagne, qui serpente sur près de deux kilomètres le long des cols Nevista et Poletnica pour déboucher de l’autre côté du massif du Biokovo jusqu’à Zadvarje, n’a malheureusement jamais été terminée.

Comme l’explique Josko Belamaric, historien de l’art à Split, dans son ouvrage La Route de Marmont à Biokovo, de toutes les routes françaises préservées en Dalmatie, celle-ci est idéale pour qui veut mieux comprendre les techniques employées par le génie civil de l’époque et les différentes étapes de sa construction.

La route a été conçue par Frane Zavoreo [un ingénieur militaire et cartographe, d’origine dalmate au service de la République de Venise, puis de l’Autriche, et enfin de Napoléon], qui en a déterminé le tracé et planifié les travaux de construction, ayant pour ce faire recours aux méthodes les plus modernes du génie civil de l’époque, précise Josko Belamaric.

La corvée obligatoire

La route est un bel exemple de l’utilisation de murets en pierres sèches. Ces
derniers servaient de murs de retenue le long de la route, mais étaient également destinés à protéger les cultures de l’assaut du vent à 400 mètres d’altitude. On peut toujours apercevoir des anciennes oliveraies sur le parcours.

Pendant le règne de Napoléon Ier, la population locale avait l’obligation de travailler sur la construction des routes quatre jours par semaine en échange d’un pain.

C’était la corvée [en français dans le texte], le nom par lequel on désignait à
l’époque la participation obligatoire aux travaux publics. Belamaric cite dans son livre l’appel des autorités françaises à la population dalmate.

La route offre un panorama magnifique sur Brela et la riviera de Makarska jusqu’à Pisak. En face, nous pouvons admirer les îles de Brac et de Hvar, ainsi qu’une partie de la presqu’île de Peljesac. Si Zavoreo a choisi ce tracé uniquement pour son panorama, le général Marmont n’aura sans doute rien trouvé à y redire.

Un ouvrage réalisé en un temps record

Alors qu’à cet endroit la pente du Biokovo est de 57 %, les lacets adoucissent
l’ascension et la route se prête donc agréablement à la randonnée et aux balades à cheval. Tandis que nous continuons notre trajet, la tramontane se lève au large et les ombres se rallongent.

Arrivés à la fin du parcours, là où la route se heurte à la falaise, on comprend mal l’intention de Frane Zavoreo. “Il aurait souhaité réaliser un viaduc à cet endroit”, nous explique Valentina Medic Vitkovic, directrice de l’office du tourisme de Berla.

Difficile de croire qu’un officier d’artillerie originaire de Corse et au talent militaire incontestable ait mené son armée jusque dans ces contrées perdues.

Nous construisons de nouvelles routes qui relieront la Dalmatie à la
Bosnie. Dans vingt jours tout doit être terminé… Peuples de Knin, de Sinj, et
d’Imotski, vous serez les premiers à profiter de ces routes. Nous vous
demandons de bien vouloir retrousser vos manches pour nous aider dans
cette entreprise.

Des maîtres d’œuvre expérimentés vous dirigeront dans cette tâche et sauront apprécier vos efforts. Peuples de Knin, de Sinj et d’Imotski, rendez-vous compte des bienfaits du gouvernement du grand
Napoléon. En quelques années, votre pays changera de visage.”

Napoléon tenait à sa devise : ordre, sécurité et efficacité. En ce qui concerne la construction des routes, indispensables pour le déplacement rapide de ses troupes, il a été efficace. La Dalmatie, région à l’époque reculée et isolée, a eu de la chance avec Napoléon. Merci beaucoup les Français !

Toutefois, ce sont les Autrichiens qui permirent à la population de Brela de
traverser le massif du Biokovo, par le col de Dubci. L’occupation française nous a au moins laissé une attraction touristique, que nous traitons hélas comme les sauvages que nous étions à l’époque, à en croire les mots du général Marmont : “Comme tous les Barbares, [cette population] ne comprend pas les abstractions ; pour la remuer, il faut frapper ses sens et la soumettre à une action matérielle.

Slobodnadalmacija