Croyances politiques de luxe : le néo-progressisme intersectionnel, nouvel accessoire des VIP

Les convictions « woke » ont souvent comme principal intérêt de permettre à des catégories privilégiées d’afficher leur statut VIP à un coût très faible pour elles, tout en faisant payer un lourd tribut aux catégories populaires

26 septembre 2021
Sandrine Rousseau fait campagne sur des thèmes de l’idéologie Woke.

Atlantico : Sandrine Rousseau s’est dite fière de vivre avec « un homme déconstruit », Anne Hidalgo a dit qu’elle ne « ferait pas campagne » sur le wokisme. Le sujet est donc désormais dans le débat public. Le néo-progressisme intersectionnel est-il en passe de devenir le nouvel accessoire politique d’une certaine élite française ? A quel point risque-t-il de parasiter l’élection présidentielle française ?

Pierre Valentin : Pour parler de la portée du wokisme sur la campagne éléctorale, commençons déjà par un peu de sociologie électorale. Le sondage IFOP de février dernier est riche en enseignements. 13% des Français adhèrent à l’utilisation de « l’écriture inclusive ». La « proportion de Français ayant une bonne connaissance du concept et estimant qu’il correspond à une réalité dans la société française » est de 15 % pour « le privilège blanc », 14 % pour « le racisme systémique », et 11 % pour « la masculinité toxique ». Ce n’est pas rien, et il est logique que certains partis de gauche envoient des signaux à cet électorat.

Le portrait type du militant woke selon ce même sondage est une femme qui a voté Jean-Luc Mélenchon ou Benoît Hamon en 2017 et possède aujourd’hui des affinités politique avec LFI ou EELV. Elle a entre 18 et 35 ans, vient évidemment des classes aisées, et s’avère diplômée (ou en passe de le devenir). Cette population est surreprésentée sur les réseaux sociaux, notamment Twitter d’où elle peut exercer une pression très forte sur les candidats de gauche pas assez woke à son goût.

Cependant, cette radicalisation de militants sur Twitter peut également poser des problèmes aux partis qui flirtent avec le wokisme. Sandrine Rousseau par exemple, acculée par Sonia Mabrouk lors d’un entretien sur Europe 1, lâche : « le voile est un vêtement sexiste » (qu’elle n’interdirait pourtant pas). Les Français, qui globalement réclament dans leur grande majorité de la fermeté vis-à-vis de l’islamisme et de l’insécurité culturelle, obligent manifestement la candidate écologiste à tordre une partie de son logiciel de sacralisation de « l’Autre » et des minorités. Le problème cependant est que cette tentative d’« en même temps » ne peut que rendre furieuse sa base militante numérique qui n’a pas manqué de la traiter « d’islamophobe ». Idem pour Mélenchon – qui tente d’envoyer sporadiquement des signaux plus universalistes aux français tout en essayant de rester « décolonial » auprès de certains militants.

Ainsi on voit l’équation insoluble se profiler pour ce genre de candidats : soit perdre sa base militante – c’est-à-dire ceux qui vont vous retweeter, coller vos affiches, distribuer vos tracts, mettre de l’ambiance à vos meetings – soit perdre toute chance d’avoir l’assentiment d’un large nombre de Français. Dans les deux cas, et même avec un seuil électoral pour le second tour qui baisse, on voit difficilement comment des candidats même partiellement « wokisés » pourraient gagner aux présidentielles. En 2022 en tout cas.

Ce problème se présente évidemment chez tous les candidats, mais l’écart entre ce que veut la base militante et le reste du peuple n’est jamais aussi grand. Il s’agit ici d’un gouffre. Le wokisme paie le prix de sa propre radicalisation incessante. Rappelons qu’à ce stade la « percée » de Rousseau se résume à 2% d’intentions vote si elle gagne la primaire, contrairement à Yannick Jadot qui est à 6%.

De ce point de vue, l’apparition du wokisme comme sujet de campagne en France pourrait être – au moins pour 2022 – une meilleure nouvelle pour les partis de droite que pour ceux de gauche. La gauche est divisée sur ces sujets, notamment entre électeurs âgés et jeunes. La droite, elle, est unie sur cette question et adore en parler pour motiver sa base, même si la question de l’insécurité et de l’immigration restera prioritaire dans cet électorat.

Le doctorant américain Rob Henderson a développé le terme de « luxury beliefs » , les croyances de luxe. Peut-on considérer que le mouvement woke rentre effectivement sous ce label ?

Ce terme est très intéressant. Je pense que les élites de tout temps ont toujours cherché à se distinguer, et que l’idéologie woke est une opportunité propice pour le faire. Plus cette dernière est compliquée, mieux c’est, car cela permet d’agrandir la distance entre l’initié et le non-initié, l’« éveillé » et l’endormi. Le wokisme est justement très paradoxal dans la mesure où il se gargarise d’être conscient de son propre pêché. La force du woke vient de la mise en avant de sa propre faiblesse. Un membre d’une classe supérieure peut mépriser les classes inférieures en faisant étalage de sa connaissance d’une théorie qui explique, pour faire simple, qu’il est mauvais. Mais lui au moins, en est conscient, ce qui fait sa supériorité.

D’ailleurs, les sociologues Jason Manning et Bradley Campbell élaborent une thèse similaire à celle de Rob Henderson dans leur excellent ouvrage The Rise of Victimhood Culture. Ils y affirment : « Les personnes en quête de mobilité ascendante sont particulièrement susceptibles d’imiter la culture de la strate à laquelle elles souhaitent accéder. Les personnes ambitieuses qui n’adoptent pas les éléments de la culture du statut supérieur risquent de voir leur mobilité limitée, car les conflits et les préjugés culturels entravent leurs relations avec les enseignants, les employeurs etc. La connaissance de la culture de la victimisation, y compris son jargon moral et ses règles sur ce qui peut et ne peut pas être dit, peut donc agir comme ce que les sociologues appellent un capital culturel. »

C’est d’ailleurs l’erreur d’analyse qu’effectuent beaucoup de personnes qui ne voient dans le wokisme qu’un phénomène très éphémère et peu significatif : dans la mesure où cette idéologie est très populaire chez les jeunes des classes aisées, (c’est-à-dire les élites de demain en politique, en art, dans les médias, etc.) elle a d’excellentes chances de « dégouliner » sur les classes inférieures avec le temps, car ces dernières chercheront peut-être à en acquérir les codes pour espérer une promotion sociale.

Quelles conséquences l’utilisation de ces questions au sein des élites peut avoir sur les classes populaires ?

Nous ne parlons pas ici dans le vide, nous avons l’exemple états-uniens sous les yeux. Or, qu’est-ce que les Etats-Unis de 2021 ? Un pays au clivage peuple/élites renforcé, à tel point que tout y est politisé : même les marchands de glace (Ben&Jerry’s) prennent position sur la question du racisme systémique.

Imaginons que dans deux ou trois ans l’usage de l’écriture inclusive soit la nouvelle norme dans les classes aisées, ce qui est une réelle possibilité. Imaginez ensuite le mépris qui s’ensuivra pour les « sans-dents », déjà confrontés aux difficultés d’apprentissage dans la langue, qui ne sauront pas acquérir ce nouveau capital culturel…

En Amérique, la situation semble produire un fort ressentiment de part et d’autre car, comme le notaient en 2018 deux universitaires de Stanford, c’est désormais « l’hostilité envers l’autre parti qui rend les gens plus enclins à participer » au processus électoral américain. Et les GAFAM, vilipendés pour leur censure de Trump et de nombreux conservateurs, sont haïs par une bonne partie de la population. Ainsi, 65% des électeurs républicains ont une opinion négative des entreprises de technologie comme Google, Amazon, ou Facebook, ce qui représente un bond de 28 points en seulement dix-huit mois. L’attrait du vote contestataire s’accentue logiquement, et, à mon sens, n’a pas fini de s’accentuer dans la mesure où le wokisme n’a pas fini de progresser.

De plus, comme le notent Campbell et Manning, la tentation est grande de tomber dans ce qu’ils appellent une « concurrence victimaire ». Imaginons un scénario où une femme, aisée, qui sort de Harvard, vilipende un vieux mâle blanc rural des classes populaires américains pour ses « privilèges ». Le culot de l’accusation peut pousser ce dernier à la renverser : « mes parents n’ont jamais eu de quoi vivre convenablement et moi non plus, tandis que vous êtes née avec une cuillère en or dans la bouche, je suis la vraie victime et vous la vraie privilégiée ». Qu’il ait raison ou tort n’est pas vraiment la question, le plus frappant est qu’il ait intégré le paradigme de la concurrence victimaire.

Ainsi, on aperçoit en France à droite des phrases qui n’auraient jamais eu lieu sans la culture de la victimisation contre laquelle la droite est censée lutter : « on m’a censuré donc c’est que j’ai forcément raison », « ce qu’ILS ne veulent pas que vous sachiez » ou encore « malgré le silence des médias ». L’aspect complotiste du wokisme qui se marie très bien avec la victimisation est donc d’ores et déjà présent à droite. Pour citer le dernier ouvrage d’Eugénie Bastié, « chaque camp accuse l’autre d’avoir gagné la bataille des idées ». Voici la preuve que l’on veut tout faire pour ne pas paraître « dominant », il faut au contraire être « dissident », et non « mainstream ». L’avenir nous dira si les classes populaires et la droite sauront se débarrasser de ce paradigme.

“atlantico