CRS 8 : L’unité de choc qui révolutionne l’intervention dans le chaudron des cités

Retranchés derrière une barricade de fortune faite de poubelles et de palettes en bois, une dizaine d’hommes en chasubles simulent un guet-apens. En face, au détour d’un immeuble blanc, surgissent une quinzaine de policiers taillés comme des gladiateurs. Casqués, protégés façon Robocop et revêtus d’une tenue bleu nuit assez indéfinissable pour semer le doute chez l’adversaire. Ils avancent lentement, en petites formations, le temps d’analyser la situation.

Sans broncher, ils essuient une pluie de projectiles avant que l’explosion d’une grenade ne sonne une charge foudroyante. D’un pas leste, en dépit de leurs 23 kg d’équipements, les agents d’intervention, bâton à la main, enfoncent la barricade. Le temps d’un souffle, ils fondent sur les «casseurs», noyés dans le gaz, qui détalent en ordre dispersé pour éviter de se faire passer les menottes. L’exercice, réglé au millimètre sur le site ultra-sécurisé de Bièvres, est l’une des marques de fabrique de la compagnie républicaine de sécurité numéro 8, alias la «CRS 8».

Ces «CRS d’exception» sont engagés de manière prioritaire sur des crises de forte intensité.

À rebours d’une doctrine de maintien de l’ordre traditionnelle, qui a longtemps figé des unités en position statique derrière un mur de boucliers et à tenir les manifestants à distance en lançant du fumigène, la CRS 8 est l’illustration d’une nouvelle philosophie, où le mouvement et le contact sont la règle. La recette a fait ses preuves, il y a un an, dans le quartier des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes (Essonne), lorsque des voyous locaux, qui menaient des opérations de guérilla urbaine depuis plusieurs jours, ont été balayés par la technique dite du «rouleau compresseur».

Les sections ont progressé au pas de course à travers toute la cité, sans s’arrêter, jusqu’à ce que les jeunes partent en débandade, s’engouffrant dans des voitures pour s’enfuir de leur propre quartier», sourit un officier de cette unité, portée sur les fonts baptismaux par le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux.

Au Val-de-Reuil (Eure), la CRS 8 a mis fin, d’un trait de plume, à une bouffée de violence opposant la communauté africaine à la communauté kurde lancée dans une expédition punitive pour se venger de l’agression d’un de ses membres – 60 jours d’ITT – après qu’il a été frappé à la tête. Équipés de bâtons, de barres de fer et de battes de base-ball, les protagonistes se sont retrouvés comme «encagés» puis désarmés par les effectifs surgissant de toutes parts. À la Grande-Borne à Grigny (Essonne), au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie (Yvelines) ou plus récemment à la Guillotière à Lyon, la CRS 8 a signé des faits d’armes en mode «action rapide» ayant résonné jusque sous les lambris du ministère de l’Intérieur. Idem en Corse, ils ont été dépêchés en avion en mars dernier pour mettre fin aux émeutes de Bastia après l’agression mortelle d’Yvan Colonna à la prison d’Arles. Les heurts avaient fait 93 blessés, dont 70 parmi les forces de l’ordre ciblées par 650 engins incendiaires avant le retour au calme.

En petit comité, Gérald Darmanin ne tarit pas d’éloge sur cette unité de choc qu’il érige comme modèle et qu’il a lui-même installée, le 1er juillet 2021, à Bièvres, là où sont déjà basés les policiers d’élite du Raid. «C’était juste un mois après la calamiteuse séquence des Grésilles, à Dijon, opposant pendant plusieurs jours d’émeutes 150 Tchétchènes à des jeunes maghrébins du quartier, raconte un expert du maintien de l’ordre. À l’époque, les policiers avaient réagi trop tard et en nombre insuffisant. L’État en était ressorti affaibli.» Place Beauvau, un tel camouflet ne pouvait rester sans une réponse forte.

Mobilisables en moins de quinze minutes

L’idée de muscler l’ordre public était d’autant plus impérieuse que les émeutes de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) en 2005, où les casseurs avaient fait feu sur la police, étaient encore dans tous les esprits et que la préfecture de police de Paris avait ouvert la voie en créant les brigades de répression de l’action violente (Brav) pour briser l’élan des «gilets jaunes». «Nous sommes partis d’une page blanche avant de mettre sur pied une unité spécialisée dans le maintien, le rétablissement de l’ordre et la prise en compte des violences urbaines en mode dégradé, c’est-à-dire quand les effectifs déployés ne sont plus en capacité de tenir le terrain , confie au Figaro le commandant Jean-Louis Sanchet, charismatique patron de la CRS 8 et ex-béret vert issu des commandos marine de Montfort.

Forte de 226 policiers triés sur le volet, parmi lesquels figurent des anciens des forces spéciales, la CRS 8 s’articule autour de deux unités, Alpha et Bravo, se relayant chaque semaine afin d’assurer une continuité des opérations 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. «En cas d’alerte, même au milieu de la nuit, nous avons une obligation de départ en moins de quinze minutes, explique le commandant Sanchet, qui affiche trente-deux ans de police. Comme les pompiers qui sautent dans leurs bottes pour partir sur un feu, nos effectifs passent à l’armurerie et foncent vers les camions pour intervenir sur les violences urbaines. En cela, nous agissons comme le service d’appui mobile d’urgence (Samu) de l’ordre public.»

Engagée de manière prioritaire sur des crises de «forte intensité», autant dire en plein chaos, la CRS 8 peut être appelée à la rescousse par les commissariats qui disposent tous d’un numéro d’urgence relié à la direction générale de la police nationale. «Discrète sur ses méthodes, l’unité gage la réussite de ses missions sur un déploiement de ses forces en modules hypermobiles pour contourner et déborder l’adversaire, aller au contact et interpeller», souffle un cadre de la «8» dont le physique, comme le verbe, pourrait faire songer à celui d’un entraîneur de rugby. «Chaque opérateur est responsable de son “sozi”, à savoir son “secteur d’observation-zone d’intervention”, renchérit le commandant Sanchet. À la différence d’une unité classique, nous travaillons sur une reconquête du terrain en toute sécurité, à 360 degrés et en 3 D (profondeur, largeur, hauteur). En face, l’effet produit est souvent celui de la sidération, voire de l’effarement.»

Athlétiques, ceux que la hiérarchie présente volontiers comme des «CRS d’exception» ont été sélectionnés à l’issue d’une batterie de tests physiques poussés pour éprouver leur endurance, leur vitesse ou encore leur puissance. Pratiquant chaque matin du sport, dont de la boxe, tous s’entraînent à longueur d’année sur des parcours d’habilité motrice, sautent des haies et courent sur des poutres en équilibre. Le tout chronométré et en tenue d’intervention. Des séances de tir en situation de stress et des franchissements d’obstacles complètent la mise à niveau. «Ceux qui ne sont pas dans les clous sont éjectés, car ils mettraient tout le groupe en danger», souffle un gradé. À la «8», où une centaine de candidats se sont bousculés depuis janvier pour 22 postes à pourvoir, règne la méthode du «drill», qui vise à répéter encore et encore chaque «geste réflexe», jusqu’à ce qu’il soit restitué de manière mécanique sur le terrain.

Dans le cadre d’un atelier sur les gestes techniques professionnels d’intervention, les CRS travaillent le scénario dit «de l’arrachage», qui vise à séparer et embarquer en un temps record les protagonistes d’une rixe chauffés à blanc par des jeunes de cités. «Cela arrive notamment autour des points de deals, où des bandes adverses envoient des “émissaires” pour semer la zizanie et faire venir la police pour ruiner le business, souffle un policier. Dans ces cas-là, il est primordial de mener une action “coup de poing” pour éviter de devenir une cible. L’inertie est synonyme de danger. Si on reste dans ce que nous appelons un “pot de pus”, c’est-à-dire une zone à risques, nous ne sommes plus en capacité de gérer l’intervention.» C’est d’ailleurs pourquoi le chauffeur du car manœuvre dans le même temps pour être prêt à quitter le périmètre une fois l’opération terminée.

À Roubaix (Nord), fin août, les gars de la «8» avaient reçu une pluie de pavés, tuiles, parpaings, blocs de béton, jetés avec l’intention de tuer, depuis les immeubles environnant. Un peu à manière des forces spéciales et des services d’élite de la police, l’unité travaille en amont pour éviter le pire. À la base, une «cellule renseignement» documente sans relâche des «dossiers d’objectifs», où apparaissent notamment les cartes satellitaires et interactives de tous les quartiers dits «de reconquête républicaine» de la région parisienne.

Sur le terrain, les sections d’interventions sont appuyées par des drones sonorisés et équipés de caméras infrarouges ainsi que par quinze binômes «observateurs-tireurs», des «BOT» ultra-furtifs qui grimpent sur les toits pour observer et identifier les émeutiers potentiels à 100 mètres de distance avec la lunette de leur fusil de précision. Quand la situation se tend, les CRS évoluent avec des boucliers et des casques balistiques. Dans chaque camion prompt au départ, tout un attirail est prêt à être dégainé, dont les décriés lanceurs de balles de défense, un lot de 130 grenades, dont certaines, assourdissantes, ont déjà explosé en crachant 160 décibels aux oreilles des black blocs.

En cas de coup dur, des secouristes opérationnels CRS (Soc) se tiennent prêts à soigner les blessés sur les champs de bataille, avec des garrots et des pansements «israéliens» pour stopper immédiatement les hémorragies. Des scènes d’insurrections, comme celles des «gilets jaunes», qui avaient fait vaciller la République le 1er décembre 2018 aux pieds de l’Arc de triomphe, hantent encore les unités. Plus que jamais, la rue risque de reprendre l’allure d’un champ de bataille, et les «spartiates» de la «8» seront en première ligne.

Le Figaro