OneCoin : Escroquerie à la cryptomonnaie, retour sur l’arrestation rocambolesque de l’ancien chef des services secrets luxembourgeois (Màj)

12/07/2021

La BRI a usé d’une débauche de moyens pour arrêter l’ancien chef des services secrets luxembourgeois, visé par une enquête de la justice américaine concernant une escroquerie autour d’une cryptomonnaie. Loufoque, l’interpellation risque de soulever des questions de droit, mais aussi un débat économique autour de la dérégulation financière.

À première vue, c’est une opération policière exemplaire, résultat d’une coopération remarquable entre la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) française et le FBI américain. C’est du moins comme cela que les journaux luxembourgeois et la presse régionale française implantée en Lorraine ont présenté l’arrestation, le 29 avril dernier, à Joudreville (Meurthe-et-Moselle), de l’ancien chef des services de renseignement luxembourgeois, Frank Schneider.

Celui-ci est visé par une enquête judiciaire aux États-Unis pour sa possible implication dans une très vaste escroquerie aux cryptomonnaies connue sous le nom de OneCoin , dont l’ampleur atteindrait au bas mot 3,5 milliards d’euros, et qui aurait fait des milliers de victimes. Actu Lorraine a récemment fait le récit de cette arrestation à grand spectacle : « Un ancien espion luxembourgeois a été interpellé dans le nord de la Lorraine après une enquête conjointe entre les agents du FBI et la police française »,pouvait-on lire.

Et l’article se poursuit ainsi : « Non, vous ne lisez pas le pitch d’une série américaine diffusée sur Netflix. Les faits se sont bien déroulés le 29 avril dernier, à Joudreville. Frank Schneider, ex-espion des services secrets du Luxembourg, était recherché par le FBI américain et un juge de New York pour une possible implication dans une arnaque à la cryptomonnaie. Dans cette affaire appelée OneCoin, des centaines d’investisseurs auraient été piégés à hauteur de plusieurs milliards de dollars. Un véritable crime en col blanc qui aurait été réalisé par un ancien espion sachant disparaître facilement.  L’interpellé est aguerri et méfiant. “Il possédait de nombreux points de chute et connaissait les méthodes des forces de l’ordre par cœur”, explique le commissaire divisionnaire Maurice Alibert de la direction territoriale de la police judiciaire de Nancy. Néanmoins, la BRI de Metz est parvenue à interpeller le suspect dans une villa à proximité immédiate du Luxembourg. Une arrestation qui est le fruit d’un travail entre le FBI et la police judiciaire de Nancy. »

Et pour célébrer cette remarquable coopération, les policiers français et leurs homologues américains ont même accepté de se faire photographier ensemble, comme pour souligner que leurs recherches de l’espion luxembourgeois ont été très difficiles et que l’arrestation était un fait d’armes exemplaire.

Et chacun y est allé de son petit couplet d’autocongratulation.  « Nous sommes très heureux d’être là et nous remercions nos collègues français. Au-delà de protéger les citoyens américains et français,ce travail réalisé en commun nous permet de protéger tout le monde », a déclaré l’officier de liaison du FBI à l’ambassade de France à Paris.

Et de son côté, Maurice Alibert, commissaire divisionnaire, directeur du SRPJ de Nancy, s’est montré, lui aussi, très fier de l’interpellation, la présentant devant micros et caméras (voir ci-dessous) comme s’il s’agissait d’un véritable exploit : « [Il a fallu] travailler sur les points de chute supposés de l’individu, voir un petit peu ses habitudes, et surtout le localiser avec certitude parce que, pour procéder à son interpellation, il fallait que les opérateurs de la BRI soient très calfeutrés, ne soient pas détectés au niveau de leur présence, parce que la commune où il avait l’un de ses points de chute est quand même un petit village. Donc il a fallu travailler sur le terrain avec d’extrêmes précautions, et se montrer très réactifs en phase d’interpellation. »

Et le responsable policier français s’est dit lui aussi « très satisfait de cette collaboration », ajoutant : « Généralement, nous travaillons avec les collègues belges, allemands ou encore luxembourgeois. Donc pour cette première, c’est un réel plaisir ».

Le site d’informations Luxembourg Times a lui-même servi le même récit, indiquant qu’une délégation de policiers du FBI était récemment venue à Nancy pour féliciter leurs homologues français de leur fait d’armes exceptionnel.

Mais la version présentée par la police française de l’arrestation de Frank Schneider, présenté comme un fugitif, apparaît étonnante pour plusieurs raisons. D’abord, Frank Schneider est un agent, en vérité, assez peu… secret. Ancien chef des services de renseignement du Luxembourg, il est connu dans ce pays comme le loup blanc car il a fait parler de lui en de nombreuses circonstances.

Avec deux autres agents du Service de renseignement de l’État du Luxembourg (SREL), il a ainsi été l’un des accusés vedette d’un procès qui a tenu le pays en haleine pendant plusieurs années : les trois agents étaient soupçonnés d’avoir procédé en janvier 2007 à des écoutes illégales, sans avoir reçu l’autorisation du ministre d’État de l’époque, qui n’était autre que Jean-Claude Juncker ; et accusés d’avoir participé au détournement d’un CD crypté, surnommé « Frisbee », supposé contenir des révélations explosives sur une conversation secrète entre le Grand-Duc Henri du Luxembourg et le même Jean-Claude Juncker, au sujet des attentats dits du « Bommeleeër », une série d’attaques terroristes ayant frappé le grand-duché de Luxembourg entre 1984 et 1986. Mais le témoignage de Jean-Claude Juncker lors du procès s’est avéré parcellaire et hésitant. Et, pour finir, les trois agents des services secrets ont bénéficié d’une relaxe.

À écouter Me Emmanuel Marsigny, qui est l’un des avocats français de Frank Schneider, le mot « étonnant » est un peu faible pour qualifier la version policière de l’arrestation, avec la débauche de moyens à laquelle elle a donné lieu par la BRI. Il estime lui qu’elle est même « totalement surréaliste » pour de nombreuses raisons. Primo, parce que l’intéressé habite, au vu et au su de tout le monde, la petite localité de Joudreville depuis près de vingt-cinq ans, à deux pas de la frontière avec le Luxembourg ; et qu’il y va tous les jours, sans se cacher, pour amener son enfant à l’école. Secundo parce que si le FBI et la BRI connaissaient son adresse à Joudreville, c’est tout bonnement que lui-même l’avait communiquée à la justice américaine.

Frank Schneider © RTL

Frank Schneider

Alors, pourquoi la BRI a-t-elle déployé de tels moyens ? Et pourquoi le FBI est-il venu à Nancy pour féliciter ses homologues français, comme s’ils avaient conduit une action héroïque contre un personnage prétendument en fuite – quand bien même il ne l’est pas ? Quand on connaît le détail de l’histoire, cela prête plutôt à sourire, même si l’affaire OneCoin se révèle une vaste et spectaculaire escroquerie.

Dans le courant des années 2010, quand il quitte les services secrets luxembourgeois, Frank Schneider fait ce que font beaucoup d’anciens policiers de son genre : il utilise ses compétences et ses réseaux en créant une société d’intelligence économique. Et vers la fin de 2014, il compte parmi ses clients Ruja Ignatova, qui est à l’origine de cette pyramide de Ponzi qu’a constituée la cryptomonnaie OneCoin, et qui commence à être visée par des enquêtes de la justice américaine.

Dans un premier temps, Frank Schneider n’est pas lui-même visé par ces enquêtes judiciaires. Mais en octobre 2017, tout s’accélère car la prénommée Ruja disparaît, et tout le monde ignore si elle est morte ou si elle se cache.

La justice américaine élargit donc ses recherches et multiplie les actes de procédures contre tous ceux qui ont approché Ruja : contre son frère notamment. C’est alors, fin 2019, début 2020, qu’elle commence à s’intéresser aussi à l’ex-agent luxembourgeois, pensant qu’il sait peut-être ce qu’est devenue son ancienne cliente, et qu’il a une idée de la destination des fonds qui se sont volatilisés.

Frank Schneider prend un avocat célèbre pour défendre sa cause aux États-Unis, en l’occurrence Robert Bennett, qui a été le conseil de Bill Clinton. Mais il ne s’inquiète pas outre mesure car il n’est pas convoqué par la justice américaine. Selon l’avocat français Emmanuel Marsigny, son client retrouve même un peu de sérénité vers mars avril 2020 puisque, sur fond d’envolée de la pandémie, la justice américaine est alors au point mort.

Pour Me Emmanuel Marsigny, ce qui s’est passé est donc incompréhensible. Alors que son client n’a jamais été convoqué par la justice américaine, il est soudainement présenté comme un fugitif – ce qu’il n’a jamais été – et la police française utilise une débauche de moyens pour l’interpeller, au terme d’une demande de détention provisoire. Ce qui a valu à l’ancien agent luxembourgeois d’être aussitôt écroué à la prison de Nancy-Maxéville, dans l’attente d’une demande d’extradition vers les États-Unis, qui a depuis été déposée.

L’affaire, qui va venir mardi matin devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Nancy, ne manque donc pas d’intérêt. Car les avocats de Frank Schneider vont, à coup sûr, ironiser sur les conditions étonnantes de l’arrestation de leurs clients. « Ils ont ramassé un œuf avec une pelleteuse », s’amuse Me Emmanuel Marsigny.

Et puis l’affaire risque de soulever des débats nombreux. Il y a d’abord à l’évidence un débat de droit : Frank Schneider est un citoyen du Luxembourg, pays qui n’extrade pas ses ressortissants vers les États-Unis. Alors, en droit, la France peut-elle le faire, puisque l’intéressé y était domicilié ?

Et puis, il y a un autre débat, économique celui-là : si les cryptomonnaies se sont développées, et si des fraudes gigantesques ont pu du même coup apparaître, c’est d’abord parce que les régulateurs se sont bien gardés de prendre des dispositions énergiques pour les prohiber. Dans un monde dérégulé où rien n’échappe aux lois du profit, même la monnaie, instrument majeur de souveraineté des nations, a été menacée par la vague sans fin des privatisations. Et la situation planétaire de taux d’intérêt proche de zéro ou même négatif a naturellement accéléré de folles spéculations autour des cryptomonnaies.

La justice américaine est donc très loin d’avoir obtenu l’extradition de Frank Schneider – qui ne sera d’ailleurs pas encore au centre des débats de mardi devant la chambre de l’instruction. Mais si un jour un procès devait avoir lieu, il aurait à l’évidence un double enjeu. Ce serait celui d’une escroquerie ; mais ce serait aussi, en arrière-fond, le procès de la folle dérégulation financière qui l’a facilitée, et qui a marqué la vie économique planétaire de ces trois dernières décennies.

Mediapart

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12/06/2021

Deux agents du FBI se sont déplacés à Nancy jeudi pour remercier les enquêteurs français après l’interpellation fin avril d’un ressortissant luxembourgeois dans l’affaire de fraude à la cryptomonnaie dite “OneCoin”, lors d’une rencontre officielle à l’Hôtel de police

À Nancy, on a plus l’habitude des collègues belges, luxembourgeois et allemands. C’est un réel plaisir d’avoir nos collègues américains“, a déclaré le directeur territorial de la PJ de Nancy, Maurice Alibert, saluant, devant la presse, le travail de “renard” de ses équipes.

“OneCoin” est une cryptomonnaie frauduleuse qui a permis d’escroquer ses utilisateurs de plusieurs milliards de dollars entre 2014 et 2019. Le système reposait sur une pyramide de Ponzi qui consiste à rémunérer les investisseurs avec les fonds apportés par les nouveaux entrants.

Un procès tenu en avril 2020 à New York a abouti à la condamnation de plusieurs personnes, dont Franck Schneider, qui vit entre le Luxembourg, Dubaï et la Meurthe-et-Moselle. Les autorités judiciaires ont émis un mandat d’arrêt à l’encontre de cet homme de 51 ans, ex-numéro 3 des services de renseignement luxembourgeois, reconverti dans les affaires.

« L’interpellé est aguerri et méfiant. Il possédait de nombreux points de chute et connaissait les méthodes des forces de l’ordre par cœur », explique le commissaire divisionnaire Maurice Alibert de la direction territoriale de la police judiciaire de Nancy. 

Le 29 avril, il est interpellé par la BRI dans son véhicule, à 2 kilomètres de la frontière luxembourgeoise puis déféré devant le parquet général de Nancy avant d’être incarcéré à Nancy.

Les deux agents du FBI, l’un représentant officiel sur le territoire national, l’autre officier de liaison à l’ambassade de France à Paris, ont tenu à faire le déplacement pour “remercier” leurs homologues et profiter du soleil en visitant la place Stanislas.
Américains et Français se sont ensuite remis médailles et cadeaux, comme un livre sur les 100 ans de la police judiciaire.

RTL