Cyclisme : A la recherche du héros noir

Qu’est devenu l’Erythréen Daniel Teklehaimanot, premier coureur noir du continent à avoir bouclé le Tour, en 2015? Sa disparition des écrans radars a coïncidé avec l’espoir brisé du cyclisme africain.

Sur les photos, un coureur très grand dans un maillot blanc à pois rouges, une foule qui le grignote de ses baisers. En 2015, l’Erythréen Daniel Teklehaimanot est une attraction: le premier coureur noir africain à disputer le Tour de France depuis la création de l’épreuve en 1903. Le premier à porter, pendant quatre étapes, la tunique de meilleur grimpeur. «Mais Daniel semble avoir disparu», s’inquiète aujourd’hui son mentor, Michel Thèze, qui l’avait repéré sur une course au Maroc puis préparé à devenir professionnel.

L’espoir en 2015: «L’Afrique arrive à vélo!»

A ses heures, l’entraîneur français se repasse les directs télé de ce Tour historique, saisit en photo les meilleurs moments et les envoie à son élève prodige. «Sans réponse. Je crois qu’il ne lit plus sa messagerie Facebook. Je me demande où est passé Daniel.» Six ans après ses exploits, Teklehaimanot reste introuvable et sa disparition coïncide avec la relégation d’un cyclisme africain qui semblait pourtant en pleine ébullition, capable de trouver sa place parmi le cyclisme mondial. Fin 2018, l’Erythréen a rompu son contrat professionnel avec l’équipe Cofidis. La saison suivante, il s’était signalé en Guadeloupe dans un club amateur.

Son âge (32 ans) peut lui permettre de briguer quelques succès en plus, de rouler aux Jeux de Tokyo et de Paris, de terminer en apothéose aux Championnats du monde 2025, qui devraient se dérouler pour la première fois en Afrique – au Maroc ou au Rwanda. Mais il ne répond plus sur son numéro de téléphone italien. Ses amis s’inquiètent, d’autres spéculent, dans un climat de grandes tensions en Erythrée, ce pays de 3 millions d’habitants au bord de la mer Rouge: le régime restreint les communications avec l’international, réprime ses opposants et mène la guerre au Tigré, sur le sol éthiopien.

«Il travaille dans des bureaux pour la fédération cycliste», fait savoir un familier du peloton africain. Un ancien employeur confie: «Il avait souvent des problèmes de visa et nous ne savions jamais quand il pourrait sortir de son pays.» Mystère en Europe. Légende en Afrique. «C’est grâce à lui que je me suis mis au vélo et que j’ai commencé à croire en moi», témoigne Natnael Tesfatsion, son cadet de onze ans, engagé sur le Tour d’Italie.

Cappuccino et croissants au chocolat

Deux autres coureurs veillent sur ce mythe vivant. Merhawi Kudus, de l’équipe Astana, a lui aussi pris part au Tour 2015, mais en s’élançant 44 minutes après Daniel Teklehaimanot sur le contre-la-montre d’ouverture: il est le second Noir africain du Tour. Natnael Berhane, sous contrat avec Cofidis, est à ce jour le dernier coureur érythréen à avoir participé au Tour, en 2019. Il a manqué de peu d’être le premier en 2014. L’histoire a fait de Teklehaimanot une sorte de Neil Armstrong du cyclisme; eux sont restés ses Buzz Aldrin et Michael Collins. Berhane souligne l’évidence: «Daniel a joué un rôle pour nous tous.» Avant d’admettre qu’il est lui aussi «sans nouvelles».

A Johannesburg, Songezo Jim se rappelle que le bon vieux temps sentait le cappuccino et les croissants au chocolat. Il est une autre figure de cette génération, le premier Noir d’Afrique du Sud engagé dans Milan-San Remo, le Tour des Flandres, le Giro, la Vuelta… «J’étais coéquipier de Daniel et son voisin à Luca, en Toscane, raconte-t-il. Nous nous arrêtions boire le café au retour de l’entraînement. Je crois que nous avons ouvert une porte pour les coureurs africains, mais l’histoire est loin d’être terminée.»

Jim a lui aussi observé, vécu, subi l’essor du cyclisme africain et sa relative chute. En 2012, son équipe, MTN, embauchait 17 coureurs du continent, dont 8 Noirs. Ils ne sont plus que deux (dont un Africain blanc) sur un contingent de 27, alors même que le groupe sportif est désormais patronné par Qhubeka, une ONG qui distribue des bicyclettes en Afrique. Les dirigeants sont régulièrement accusés d’avoir utilisé ces coureurs pour se faire connaître, puis de les avoir laissés à l’abandon. Les managers rétorquent que, à travers leurs sponsors, l’équipe continue de «courir pour une cause plus grande que les victoires». Cette année, Qhubeka Assoc a sélectionné pour la première fois un Sud-Africain noir, Nicholas Dlamini, sur le Tour.

La paperasse comme barrière

«Il est tout à fait possible de monter une équipe 100% africaine et compétitive», assure Songezo Jim. A 30 ans, l’ex-professionnel a créé une «académie» dans le township de Masiphumelele, près du Cap. Il y prodigue des séances d’entraînement, des ateliers de réparation et du soutien scolaire pour 40 jeunes de 11 à 19 ans. «Je veux qu’ils sachent s’en sortir dans la vie, explique-t-il. A terme, j’aimerais aussi que l’un d’eux monte sur le podium du Tour, sur les Champs-Elysées. Il y a eu Chris Froome [le Britannique né au Kenya s’est imposé à quatre reprises] mais ce n’est pas pareil. Je ne parle pas de la couleur de peau, mais du fait que Froome n’a pas connu la même enfance, le même parcours, les mêmes difficultés que nous. C’est très différent du rôle qu’a rempli Daniel Teklehaimanot. Lui, il a créé un espoir.»

Les équipes ne veulent pas passer de temps à régler la question des visas” – Rob Hunter, agent de coureurs africains

En 2007, le sprinter sud-africain blanc Rob Hunter devenait le premier ressortissant du continent à enlever une étape du Tour. Reconverti en agent de coureurs, il entend réparer une lourde injustice. «Depuis Teklehaimanot, la situation des cyclistes noirs ne s’est pas améliorée», dit-il. Hunter calcule: plus de 500 coureurs inscrits au WorldTour, la première division mondiale, mais cinq Africains noirs seulement.

Interrogé sur le racisme comme possible facteur de ces statistiques, il précise: «A compétences égales, une équipe européenne préfère embaucher un Italien ou un Français qu’un Erythréen. Mais à compétences inégales aussi! Cette discrimination ne s’appuie pas tant sur la couleur de peau que sur le refus de traiter des démarches administratives. Les équipes ne veulent pas passer de temps à régler la question des visas. Pourtant, ce n’est pas si compliqué. L’Ethiopien Tsgabu Grmay réside en Espagne, l’Erythréen Natnael Berhane, en Italie. En fin de compte, le choix des équipes consiste bel et bien en une discrimination.» Rob Hunter estime que «Teklehaimanot a eu sa chance» mais que ses successeurs «se retrouvent sur la touche» aujourd’hui.

Enfin, Asmara décroche

Le téléphone a fini par sonner vers Asmara. Berhane avait accepté de confier le numéro de son compatriote évaporé. Il est 19h30 dans la capitale de l’Erythrée. Sa voix, enfin. Quelque chose s’est cassé dans sa gorge. Teklehaimanot était surpris et étrangement soulagé: «Je n’ai pas parlé à qui que ce soit en Europe depuis plus d’un an.» Comme s’il voulait moins fuir qu’être rattrapé, moins oublié que rappelé à nos mémoires. «J’ai quitté les réseaux sociaux, c’était pénible. Mais j’aimerais bien qu’on me propose un nouveau contrat.» En deux minutes de conversation affable et pressée, il demande des nouvelles de ses proches, de l’ancien mentor Michel Thèze qu’il avait essayé d’appeler en vain, quand celui-ci entraînait l’équipe de l’île Maurice.

Désormais père de famille, Daniel Teklehaimanot refuse de parler de retraite: «Je continue de m’entraîner. Quand je vois des plus jeunes, j’essaie de leur transmettre mon expérience. La pandémie a tout ralenti, mais je me considère encore comme coureur cycliste. Peut-être que je reviendrai dans le peloton en Europe. Sinon, ce sera la fin pour moi et, après tout, j’aurais pu faire des choses dans ma carrière.»

Le Temps