Danemark : Des milliers de musulmans expulsés d’un « ghetto dur » pour passer sous le seuil des 30 % d’habitants « non occidentaux »

Des milliers de citoyens, musulmans pour la plupart, seront expulsés de leur logement d’ici à 2030, à Copenhague, en vertu d’une loi qui ne fait l’objet d’aucun débat dans la campagne électorale pour les législatives du mois de mars.

Majken Felle n’est pas disposée à abandonner son logement. Comme bon nombre de ses voisins du quartier de Mjolnerparken, à Copenhague, cette professeure de 48 ans a reçu des dizaines de lettres l’avertissant qu’elle allait bientôt devoir déménager : le bloc d’appartements dans lequel elle habite a été choisi pour être revendu à un investisseur privé. Ces ordres d’expulsion s’inscrivent dans le cadre d’une législation controversée imposant d’abaisser sous 30 %, dans certaines zones du pays, la proportion d’habitants « non occidentaux ». « De toute évidence, je suis un dommage collatéral », s’exclame Felle. « Expulser une citoyenne danoise de souche comme moi, ce n’est pas le but. Mais même une loi aussi ouvertement raciste a ses limites », juge-t-elle.

En 2018, le gouvernement de coalition formé par les conservateurs et les libéraux a fait voter une loi destinée à mettre fin aux « sociétés parallèles au Danemark ». Chaque mois de décembre, le ministère de l’Intérieur et du Logement publie une liste de ce qu’il appelle les « zones de transformation » – connues jusqu’à l’année dernière sous le nom de « ghettos durs ». Mjolnerparken est l’une d’entre elles.

Pour qu’un quartier reçoive cette qualification, il doit compter plus de 1.000 habitants et répondre à plusieurs critères fondés sur des indicateurs socio-économiques, éducatifs ou liés à la criminalité. L’un de ces critères ressort néanmoins du lot : plus de la moitié des résidents doivent être « non occidentaux », même s’ils sont nés au Danemark. « Le terme “non occidental” sert d’euphémisme à “musulman”  », soutient Lamies Nassri, directrice du Centre danois pour les droits des musulmans, depuis son bureau de Copenhague. Environ 6 % des 5,8 millions d’habitants du Danemark sont de confession musulmane.

Depuis l’arrivée au pouvoir, en 2019, de la social-démocrate Mette Frederiksen, les mesures anti-immigration ont encore été durcies. « Ces dernières années, la situation n’a fait qu’empirer », résume Felle. Malgré les innombrables critiques qu’il a reçues de la part d’organisations internationales telles que les Nations unies ou le Conseil de l’Europe, le Danemark n’a pas l’intention de faire machine arrière. Aucun des principaux partis politiques du pays scandinave ne défend, en pleine campagne pour les élections législatives de mars prochain, l’élimination de ce que les Danois appellent “la loi anti-ghettos” , et depuis son arrivée au pouvoir il y a plus de trois ans, le gouvernement social-démocrate a approuvé des conditions extrêmement strictes pour les demandes d’asile, de permis de séjour ou de nationalité danoise.

Racisme et islamophobie

A Mjolnerparken, où plus de 80 % des 1.700 habitants sont considérés comme « non occidentaux », Felle s’arrête pour discuter avec pratiquement chaque personne qu’elle croise. Presque tous ont du nouveau à lui apprendre sur leur situation. Cette éducatrice de la petite enfance est devenue une référente pour les habitants du quartier : sa lutte incessante pour éviter que quiconque se fasse expulser de chez soi lui a valu l’admiration de ses voisins. La professeure fait partie des résidents de Mjolnerparken qui ont intenté une action en justice contre le ministère de l’Intérieur et du Logement, sur laquelle devra statuer l’une des deux Hautes Cours du Danemark.

Assise sur l’un des rares bancs qui subsistent à Mjolnerparken, une réfugiée des Balkans, qui préfère rester anonyme, confie qu’à son arrivée, dans les années 90, elle a trouvé que « le Danemark était l’endroit idéal pour vivre. Tolérant, respectueux, et offrant des possibilités pour s’épanouir. » Avec l’aide de Felle, qui assure la traduction du danois vers l’anglais, la citoyenne nous explique qu’aujourd’hui, le racisme et l’islamophobie « se sont énormément développés, y compris chez des personnes qui ne se considéreraient jamais comme racistes ». Elle ne se résout absolument pas à devoir abandonner son logement : « C’est là que mon mari a passé ses derniers jours, avant de mourir prématurément. Cette maison a une énorme valeur sentimentale pour moi. » Elle se rappelle cet entretien d’embauche, il y a quelques années, où, quand elle a précisé avoir deux enfants, elle s’est entendue répondre : « Avec un tel nom de famille, je pensais que vous en aviez au moins une douzaine. »

« Moi, je ne me sens pas victime de discrimination », affirme Aya Chabbary, une adolescente d’origine marocaine qui rejoint la conversation après s’être approchée pour saluer Felle. « C’est peut-être parce que je suis encore très jeune », ajoute-t-elle. Chabbary a tout de même participé à une manifestation, il y a quelques mois, après que la Commission danoise pour la lutte des femmes oubliées – récemment créée par le gouvernement social-démocrate – a recommandé d’interdire le voile islamique dans les écoles.

Une action en justice

La législation prévoit l’élimination, dans les « zones de transformation » – au nombre d’une douzaine, selon la dernière liste en date –, de 40 % des logements publics, une forme de propriété très répandue dans ce pays scandinave et qui, jusqu’à présent, garantissait l’accès aux appartements à louer. Les organisations sans but lucratif qui gèrent les appartements situés dans ces quartiers doivent élaborer un plan afin de se conformer aux exigences définies avant 2030.

A Mjolnerparken, elles ont décidé que deux des principaux immeubles de logements seraient revendus à un investisseur privé. Au total, les résidents de 260 appartements ont reçu un avis les informant qu’ils devraient quitter leur logement et qu’ils seraient réinstallés dans un logement social d’un autre quartier de la capitale danoise. L’action en justice engagée permet aux habitants, du moins temporairement, de ne pas se soumettre aux ordres d’expulsion. Dans le quartier de Vollsmose, dans la ville d’Odense, des centaines de logements ont déjà été démolis.

Les résidents de 260 appartements ont reçu un avis les informant qu’ils devraient quitter leur logement et qu’ils seraient réinstallés dans un logement social d’un autre quartier de Copenhague.

Les résidents de 260 appartements ont reçu un avis les informant qu’ils devraient quitter leur logement et qu’ils seraient réinstallés dans un logement social d’un autre quartier de Copenhague.

Mjolnerparken est une sorte de lotissement dans lequel les immeubles en brique rouge sont entourés de cours et, encore récemment, de jardins et de parcs. Mais depuis cet été, des barrières empêchent l’accès à une grande partie de ces espaces communs, dans lesquels de profonds trous ont été creusés. L’entreprise de logements sociaux qui gère le quartier aurait apparemment entamé des travaux de rénovation. « Ils avancent à la vitesse d’un escargot », estime Felle. « Clairement, ils comptent nous rendre la vie la plus difficile possible. » On aperçoit, accrochées à quelques fenêtres, des pancartes portant des inscriptions telles qu’« Egalité devant la loi » ou « Non au nettoyage ethnique ».

« Des citoyens de seconde zone »

Comme nous l’explique par téléphone, depuis Londres, Susheela Math, l’avocate qui défend les résidents de Mjolnerparken contre le ministère de l’Intérieur et du Logement, la classe politique danoise assure que ces mesures ne sont pas discriminatoires, mais que « l’objectif est d’améliorer le niveau de vie dans ces zones ». Selon elle, « il est évident que ces personnes sont traitées comme des citoyens de seconde zone et que cette loi ne fait que les stigmatiser et les marginaliser ». Math, employée de la fondation Open Society, assure avoir pour objectif de porter l’affaire jusqu’à la Cour de justice de l’Union européenne et d’obtenir des juges européens qu’ils déclarent la loi danoise contraire à la directive européenne sur l’égalité raciale. « Cette décision serait très importante pour l’Europe dans son ensemble », soutient Math. « En effet, on voit que d’autres pays, comme la Suisse, envisagent d’adopter des mesures très similaires. » Deux rapporteurs des Nations unies, sur les discriminations raciales et sur le droit à un logement convenable, interviennent dans ce procès en faveur des habitants de Mjolnerparken.

L’arrivée au Danemark, cette année, de dizaines de milliers d’Ukrainiens fuyant la guerre – considérés comme « non occidentaux » – a conduit l’exécutif social-démocrate à entreprendre des réformes expresses afin de pouvoir les loger partout dans le pays, y compris dans des zones telles que Mjolnerparken. « Si des centaines d’Ukrainiens s’installaient dans un même quartier, celui-ci pourrait se retrouver d’un jour à l’autre sur la liste noire », explique Math. Avant ces « zones de transformation », il existait déjà d’autres catégories telles que les « zones de prévention » ou les « communautés parallèles », qui incluent près d’une centaine de quartiers danois.

Les habitants de Mjolnerparken font confiance à la justice pour garder le droit de décider de l’endroit où ils vivent ; ils n’attendent plus rien du monde politique. « La majorité de ceux qui décrivent ces quartiers comme des sociétés parallèles n’y ont jamais mis les pieds », soutient Felle. « Depuis huit ans que j’habite ici, je ne me suis jamais sentie en danger, même pas en rentrant chez moi au petit matin », ajoute-t-elle. L’enseignante ne fait aucun mystère de sa volonté de continuer à se consacrer corps et âme à la défense de Mjolnerparken : « Cela occupe tout mon temps libre, mais la raison est de mon côté, et cela me permet de trouver les forces nécessaires pour continuer. »

Une notion encore renforcée

Non seulement le gouvernement de Frederiksen a fait la sourde oreille aux organismes internationaux qui l’enjoignent de supprimer toutes les références faites aux « citoyens non occidentaux » dans la législation danoise, mais il a encore renforcé cette notion. Le ministère de l’Intégration a créé une nouvelle catégorie, incluse dans les statistiques officielles, qui regroupe les citoyens originaires du Proche-Orient, d’Afrique du Nord, de Turquie et du Pakistan. Les demandes de nationalité danoise introduites par des citoyens relevant de cette catégorie – qui n’inclut pas Israël, l’Ethiopie et l’Erythrée, des pays dans lesquels la population musulmane est minoritaire – doivent faire l’objet d’un contrôle plus approfondi que les autres.

L’exécutif social-démocrate a également conclu un accord avec le Kosovo afin d’y envoyer purger leur peine des prisonniers étrangers condamnés au Danemark, ainsi qu’un autre accord avec le Rwanda afin d’y transférer des demandeurs d’asile dans l’attente de l’examen de leur dossier. Ces plans n’ont pas encore été mis à exécution.

Le Danemark a, de surcroît, été le premier pays de l’Union européenne à annuler les permis de séjour de citoyens syriens, au motif que Damas et les provinces voisines étaient désormais des zones sûres.

Enfin, certaines lois plus controversées adoptées par le précédent gouvernement sont toujours en vigueur. C’est le cas, notamment, de celle rendant la mendicité passible de peines de prison, de celle autorisant la confiscation de bijoux et d’objets de valeur aux réfugiés afin de couvrir le coût de leur accueil, ou encore de celle interdisant le port de la burka et du niqab sur la voie publique.

Ces dernières années, les politiques anti-immigration ont été assumées par la quasi-totalité des partis politiques danois. Elles ne font même pas partie des thèmes prioritaires de la campagne pour les élections de mars prochain. Alors que le Danemark possède l’une des législations les plus restrictives de toute l’Europe, les partis d’ultradroite proposent des mesures telles que le droit, pour les personnes âgées, de refuser les travailleuses sociales qui portent le voile. « Les politiciens danois sont bien conscients du fait qu’ils peuvent attirer les électeurs en tenant un discours islamophobe », considère Lamies Nassri, directrice du Centre danois pour les droits des musulmans.

El Pais