« Dans 10 ans, la moitié des agriculteurs sera à la retraite »

« D’ici à 2026-2030, on aura le plus grand plan social que la France n’ait jamais connue ». A l’heure de se projeter dans le futur, Benjamin Duriez, directeur de la fédération Terre de Liens ne masque pas son inquiétude. La raison ? Dans dix ans, « 45 % des 400.000 agriculteurs français seront à la retraite ». Avec les questions que cela soulève : Qui pour reprendre leur exploitation ? Comment éviter qu’elles ne soient urbanisées ?

Bernard Cottier, installé dans le petit village de Rosières en Haute-Loire, a retourné maintes fois le problème dans sa tête avant de prendre la décision de raccrocher. Mais après 25 ans de dur labeur, il aspirait grandement à passer la main, mué par « la lassitude » et la fatigue. « Je voulais toutefois avoir la garantie qu’on ne fasse pas n’importe quoi de mes terres après mon départ à la retraite », glisse-t-il, bonnet vissé sur la tête et regard tourné vers la pluie. Pas question de laisser mourir son exploitation bio : 5 hectares de framboises, mûres, groseilles et cassis, destinés principalement au marché du frais.

L’enfant du pays a pourtant dû faire preuve de patience et s’est parfois découragé. Les premières annonces passées auprès de la chambre d’agriculture ont fait chou blanc. Aucune réponse, ce qui n’a rien de surprenant. En France, le chiffre est éloquent : 100 fermes disparaissent chaque semaine faute de repreneur.  « Le problème des terres devient prégnant. Ceux qui en héritent ne sont pas ceux qui produisent », constate Benjamin Duriez.

La relève assurée par les néoruraux ?

Le nombre de volontaires, prêts à reprendre le flambeau, a considérablement chuté jusqu’en 2010. Les raisons sont multiples. « En premier lieu, les agriculteurs eux-mêmes déconseillent à leurs enfants de le faire, poursuit-il. L’agriculture n’est pas rémunératrice. On travaille beaucoup mais on vit surtout de subventions. Au final, c’est décourageant ». Sans compter le « véritable parcours du combattant » que doivent traverser les candidats à l’installation.

La fédération Terre de liens, dont la mission est de lutter contre la disparition des terres agricoles, a lancé au mois de novembre une plateforme Objectif Terre pour mettre en relation les « cédants » et « nouveaux installants ». L’objectif est également d’accompagner les volontaires à condition qu’ils portent un projet tourné vers le bio et l’agriculture paysanne. 1.200 annonces ont ainsi été mises en ligne ces quatre derniers mois. Surprise : près de 200.000 personnes les ont consultés. Principalement des néoruraux « dégoûtés de la ville » et en quête de sens. « Preuve que la demande était là », souligne Benjamin Duriez, ajoutant que « 60 % des nouveaux installants ne sont pas issus du milieu agricole ».

Faciliter la transition

Émeric Duclaux, 28 ans, en est la parfaite illustration. C’est lui qui a repris les terres de Bernard Cottier au 1er janvier. Diplômé en agronomie, le jeune homme natif du Bugey (Ain), a longtemps bourlingué avant de poser ses valises en Haute-Loire. Il a d’abord œuvré dans l’humanitaire au Panama, en Ouganda et aux Philippines avant de monter un projet d’agriculture urbaine à Lyon. « J’avais toujours dans l’idée de travailler la terre pour y planter des arbres mais j’avais du mal à trouver un endroit où m’installer », explique-t-il.

Le garçon a épluché les annonces pendant deux ans, écumant les quatre coins de France. Il s’est rendu en Bretagne et dans les Pyrénées-Atlantiques afin de dénicher une petite parcelle de paradis, un endroit « isolé des grands bassins de ville ». Sans succès. Jusqu’à ce qu’il tombe sur l’annonce de Bernard. Émeric a eu le coup de cœur. « C’était une installation clé en main qui tournait », précise-t-il. Le jeune homme y voit l’opportunité de saisir sa chance. D’autant que son budget est limité : 100.000 euros d’investissement sur quatre ans. « Il y a aura 30.000 euros pour la plantation et l’irrigation, autant pour le matériel et encore autant pour les prochaines plantations des fraises par exemple », détaille-t-il.

L’ampleur de la tâche ne lui fait pas peur. En juillet, il récoltera ses premières framboises. « Chaque hectare peut produire entre 7 et 14 tonnes de fruits. Mais je vise une production de 4 tonnes dans les premières années », annonce-t-il prudemment mais déterminé à réussir. Logeant à quelques centaines de mètres des parcelles, Bernard n’est jamais très loin pour l’aider à prendre ses marques, réparer le matériel agricole et lui montrer la voie. Depuis, les deux hommes ont noué une solide amitié.

20 Minutes