Dans le dossier Alstom-General Electric, la France boit le calice jusqu’à la lie

La déconfiture financière de General Electric va entraîner la cession de ses activités énergie en 2024, dont celles reprises à Alstom en 2014. En signant la vente quand il était à Bercy, Emmanuel Macron a donc parié sur le mauvais cheval… en plus d’avoir laissé filer à l’étranger des activités stratégiques pour la France.

Tout ça pour ça ! À peine sept ans après avoir racheté de manière ultra-agressive les activités énergie d’Alstom, General Electric (GE) compte déjà les revendre… Non sans les avoir passées à la lessiveuse des restructurations et des délocalisations. Un nouveau désastre pour l’industrie française.

Le 9 novembre 2021, le PDG de GE Larry Culp a en effet annoncé la scission en 3 entités de l’ancien géant du capitalisme américain, qui se recentre sur l’aviation – notamment la fabrication de moteurs dont il est leader mondial. En parallèle, ses activités de santé (imagerie médicale) seront logées dans une nouvelle filiale, dont le groupe entend conserver environ 20 % à terme. Enfin, ses différentes filiales opérant dans l’énergie (GE Renewable Energy, GE Power et GE Digital) seront fusionnées dans une société qui a vocation à être cédée en 2024.

Ce mouvement capitalistique inquiète au plus haut point les représentants des salariés de GE en France, dont les effectifs sont principalement répartis entre les activités santé (un peu moins de 3 000) et surtout énergie (environ 8 000). « Le temps est compté pour les 11 000 salariés en CDI actifs restants de GE en France », lance Philippe Petitcolin, de la CFE-CGC. « Cette nouvelle annonce va s’accompagner d’une part, de nouvelles restructurations pour soutenir le cours de Bourse jusqu’à la scission effective (le 1er janvier 2023 pour la division santé et le 1er janvier 2024 pour la division énergie) et d’autre part, d’un recentrage du groupe sur les États-Unis ».

Selon lui, « le risque de nouvelles suppressions d’emplois pour les entités françaises est très important, tant dans les compétences « corporate » (paie, RH, information…) », que dans celles héritées d’Alstom tels « le nucléaire, les réseaux électriques ou les énergies renouvelables (hydroélectricité, éolien) ». Du côté de Sud Industrie, le délégué syndical Alexis Sesmat ne se fait pas davantage d’illusions : « La mission de Larry Culp est de remonter le cours de l’action de GE. Doit-on dès lors craindre une vente à la découpe ? Malheureusement, on n’est plus surpris de rien avec GE. S’il faut vendre les bijoux de famille, ils pourraient être prêts à le faire… ».

VISION FINANCIÈRE DE COURT TERME

Difficile pour les syndicats de ne pas broyer du noir tant General Electric a démontré ces dernières années n’être guidé que par une vision stratégique de court terme purement financière, au détriment de son développement industriel. « Le fond de l’affaire General Electric, c’est que ce groupe est confronté à un mur de dettes, et leurs échéances de remboursement s‘accélèrent, donc ils cèdent des actifs », explique Olivier Marleix, député LR d’Eure-et-Loir et fin connaisseur du dossier. Au moment de l’arrivée de Larry Culp à la tête du groupe en 2018, General Electric venait de déprécier pour 23 milliards dollars d’actifs dans ses comptes, soldant des années d’errements stratégiques, et croulait encore sous près de 115 milliards de dollars de dettes. Par conséquent, Larry Culp a beaucoup vendu – notamment les activités de leasing d’avions pour 30 milliards de dollars – et a accéléré les coupes dans ses effectifs : en sept ans, ils se sont réduits de 300 000 à 160 000 dans le monde. Les centres de décisions ont été déplacés vers des pays à la fiscalité avantageuse, tels la Suisse et Dubaï, ou ont été rapatriés aux États-Unis. Pour le reste, les délocalisations vers la Chine, l’Inde et la Turquie se sont multipliées.

Et la France de finir bredouille de cette grande réorganisation territoriale. « Par exemple, l’activité de supraconducteurs, qui ne compte certes que quelques dizaines de personnes, mais est un élément différenciateur essentiel dans la fusion nucléaire et la fabrication des éoliennes, a été fermée en France, et reconstruite aux États-Unis », déplore Alexis Sesmat. « Il faut bien comprendre que nos principaux concurrents sont d’autres filiales du groupe ! On se demande chaque jour qui va nous piquer notre boulot en interne », témoigne aussi Philippe Petitcolin. Les dirigeants de GE France, tel Hugh Bailey, soupçonné de conflits d’intérêts car il était le conseiller d’Emmanuel Macron à Bercy quand ce dernier a signé le deal Alstom-GE ; ou Jérôme Pécresse, le mari de la candidate à la primaire de droite, ancien cadre d’Alstom conservé après la reprise par GE, en sont visiblement réduits à enregistrer les décisions prises à Boston.

PROMESSES NON TENUES

Ainsi, très peu des engagements pris par GE auprès de l’État français lors de la signature de la vente d’Alstom en 2014 ont été respectés. Finis les promesses d’un nouveau projet industriel ou de 1 000 emplois créés, on en est désormais à négocier pour limiter l’hémorragie. « Il est difficile d’évaluer notre niveau de sidération. Lors des comités paritaires de suivi des accords, Bercy prend des notes et ne met jamais la pression à GE pour qu’ils respectent leurs engagements », explique Philippe Petitcolin. Les syndicats ont certes obtenu de limiter le PSE de 800 à 500 départs dans les usines de production de turbines à gaz qui se trouvent à Belfort. Mais la saignée reste de très grande ampleur avec notamment 200 suppressions de postes prévues dans le nucléaire et 750 dans les énergies renouvelables. Deux branches qui appartenaient jadis à Alstom et qui sont pourtant stratégiques. Concernant le nucléaire, EDF s’est toutefois déjà positionné pour reprendre les activités de GE. Un point positif pour les salariés qui « sont contents de quitter GE et espère qu’ils seront mieux traités chez EDF », explique Philippe Petitcolin, même si le nombre d’emplois sauvegardés n’est pas encore connu.

FIASCO INDUSTRIEL

En revanche, pour ce qui concerne la branche énergies renouvelables – dans laquelle sont logés l’éolien, l’hydroélectricité et les réseaux électriques – les restructurations opérées par la direction de GE depuis 2018 ont été telles que les perspectives sont très sombres. « On a beaucoup perdu dans cette histoire : Alstom était par exemple à la pointe de la technologie hydraulique, mais vu ce qui est prévu, sa capacité sur ce secteur sera quasiment réduite à néant », peste Philippe Petitcolin. Au total, « sur le périmètre d’Alstom, on a perdu au moins 4 000 emplois industriels depuis 2014 à cause des suppressions d’emplois et des délocalisations », déplore Olivier Marleix. Bref, « nos dirigeants ont fait l’énorme erreur d’adosser Alstom à un grand groupe en fin de vie, ce qui a en réalité précipité notre industrie dans des difficultés plus importantes », ajoute le député. Un deal sur lequel la France a donc été perdante sur toute la ligne.

Marianne