Dans le Doubs (25), des intellectuels tentent de redonner du sens à l’universalisme

Organisé dans le Doubs, du 27 au 29 juin, par la Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme, un colloque se donne pour but de définir un universalisme qui ne gomme pas les particularismes. Une ligne de crête défendue par le ministre de l’éducation Pap Ndiaye, lors d’une table ronde inaugurale.

D’un colloque à l’autre… En janvier dernier, Jean-Michel Blanquer avait pris part en Sorbonne à une rencontre consacrée à la lutte contre le wokisme. Six mois plus tard, c’est son successeur, Pap Ndiaye, qui est intervenu, lundi 27 juin, à la Saline royale d’Arc-et-Senans (Doubs), pour interroger de façon plus ouverte la notion d’universalisme.

Entre identités et universalisme, Pap Ndiaye sur la ligne de crête

Deux colloques, deux axes de débat, deux ministres aux visions divergentes. Alors que Jean-Michel Blanquer a toujours affiché un attachement sans concession à l’universalisme républicain, Pap Ndiaye refuse l’alternative à ses yeux simpliste entre montée des identités et logique universaliste.

Une meilleure prise en compte des questions de genre et du handicap

Ce spécialiste de l’histoire des Noirs est ainsi convaincu que l’affirmation d’identités « fines », basées sur l’expérience commune de la discrimination, voire du racisme, « pousse à s’unir pour revendiquer, au nom de l’universel ». Une démarche « légitime mais aussi nécessaire à la vie démocratique », car elle fait « surgir des questions de genre, d’identité sexuelle, de handicap, historiquement mal traitées par la grammaire politique française », soutient le ministre.

Pap Ndiaye a toutefois conscience de marcher sur « une ligne de crête ». Car, plusieurs intervenants l’ont souligné, aujourd’hui plus que jamais, les identités ont tôt fait de se fermer sur elles-mêmes, tandis que l’universalisme, martelé par certains de façon abstraite, relève parfois avant tout d’une crispation à l’égard de l’islam.

La réapparition du terme « race » dans le champ de la recherche

Une chose est sûre, ce principe se voit attaqué de toutes parts. Et pas seulement par ceux qui le considèrent comme une construction occidentale, ou voient en lui une belle idée dévoyée par des siècles de colonisation et d’esclavage, un idéal servant à masquer une hégémonie des Blancs. Alors que ces dernières années, le terme de « race », infondé biologiquement, a été adopté par nombre de chercheurs pour désigner un fait social, alors que l’antisémitisme s’est propagé au sein de populations en provenance d’univers arabes et/ou musulmans, certains mouvements se réclamant de l’antiracisme, tel le Parti des indigènes de la République, rejettent cet héritage de la Révolution.

Ils préfèrent se focaliser sur les identités particulières et vont même jusqu’à organiser des réunions réservées aux « racisés »« L’antiracisme ne fait alors pas que se morceler : il alimente par sa fragmentation des processus de disqualification où il semble perdre son âme et ses dimensions universelles », considère le sociologue Michel Wieviorka, qui codirige la Plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme, à l’origine de ces trois journées de colloque.

Défiance française

« L’anti-universalisme prend parfois une tournure anti-démocratique, qui n’a que faire de l’égalité des droits, observe Ariane Chebel d’Appollonia, politologue à l’université Rutgers, dans le New Jersey, aux États-Unis. On le voit dans le mouvement suprémaciste blanc d’un côté, parfois aussi, de l’autre, dans le mouvement des études post-coloniales qui s’est développé outre-Atlantique. Pour les tenants les plus radicaux de cette approche, qui peu à peu étend son influence en France, tout est dénonciation, tout est pointé comme raciste. On finit par assister à une inflation de racisme, des femmes noires refusant de lutter aux côtés de femmes blanches au prétexte que la couleur de peau empêche ces dernières de comprendre leur condition », déplore-t-elle.

En France, la défiance à l’égard de l’universalisme s’inscrit dans un contexte où « le sentiment de discrimination et de mépris est devenu en une dizaine d’années la grammaire de notre société, pourtant bien plus tolérante qu’il y a un demi-siècle », analyse le sociologue François Dubet. Un phénomène effectivement paradoxal : « Plus nous avons le sentiment d’être égaux, plus les inégalités nous sont insupportables », pointe-t-il.

Logiques identitaires

Illustration de la prégnance des logiques identitaires jusque dans les établissements scolaires, deux chercheurs ont évoqué leur travail de terrain dans une classe de lycée pro dont la moitié des élèves se disaient victimes de racisme de la part des enseignants. Travail qui a débouché sur des propositions, comme la mise en valeur dans le milieu scolaire des langues parlées à la maison pour enrayer tout conflit de loyauté entre école et famille.

« Nous devons reconnaître que l’antiracisme comme action est orphelin de ce qui fait la force des mouvements sociaux ou culturels : la capacité d’articuler un principe d’unité et un principe d’identité », estime Michel Wieviorka. Et Ariane Chebel d’Appollonia d’esquisser deux pistes : « Retrouver ce qu’il y a de commun par-delà les différents particularismes », mais aussi « mettre l’accent sur ce qu’il y a de commun dans nos façons de percevoir notre propre différence ».

La Croix