Dans les pas d’un migrant marocain : 16 heures avec Nordine pour traverser clandestinement la frontière franco-italienne

Jeudi 19h, Nordine, un Marocain d’Agadir de 42 ans, sur les routes entre la Turquie et la France depuis plus d’un an et demi, part du refuge d’Oulx dans la vallée de Suze en Italie. 16 heures plus tard, il est à Briançon du côté français. Entre temps, il a échappé à la police en marchant à travers la montagne.

Nordine, sur les chemins entre Clavière et Briançon
Nordine, sur les chemins entre Clavière et Briançon

D’un refuge à l’autre

Les exilés arrivent en France par trois points. Dans les Alpes-Maritimes, entre Vintimille et Menton : c’est la traversée la plus fréquentée. Dans les Alpes, au niveau du col de l’Echelle entre les villages de Bardonnèche et de Névache et puis, un peu plus au sud, entre les stations de ski de Clavière et de Montgenèvre. C’est là qu’est passé Nordine, dans la nuit du 10 au 11 juin 2021. Il est parti du refuge d’Oulx dans la vallée, du côté italien, à 19h le jeudi pour arriver à celui de Briançon à 11h le vendredi matin. 

Le col de Montgenèvre vu de France
Le col de Montgenèvre vu de France

Nordine a 42 ans, il a vécu sept ans entre Grenoble et Arras en situation irrégulière avant d’être expulsé en 2019. Après six mois au Maroc, il a obtenu un visa pour la Turquie puis a pris la route des Balkans : la Turquie, la Grèce, la Bosnie, la Croatie, l’Italie et donc la France. Sa dernière traversée de frontière commence à 19h, dans le refuge d’Oulx, un lieu d’accueil géré par l’Église et de nombreux bénévoles. En temps normal, il peut héberger une soixantaine d’exilés de passage. Ce jour-là, ils étaient presque deux fois plus.

Le refuge d'accueil des exilés à Oulx en Italie

Le refuge d’accueil des exilés à Oulx en Italie

19h : la préparation de la traversée 

Les exilés voyagent léger. Ce soir-là, Nordine porte un jogging, une veste chaude et un petit sac à dos bleu. Il a pris quatre morceaux de pain, une boîte de thon, de l’eau bien sûr et, instrument indispensable pour traverser sans se perdre, un téléphone portable avec des batteries de rechange. Toute la journée, Nordine a étudié sur l’application Maps.me les itinéraires possibles. Il a dessiné un trajet idéal avec des points de passage qu’il pourra consulter une fois dans la montagne : “On va passer par le bois de Sestrières, longer le golf, passer par le village de la Vachette (…) On va passer à travers la forêt pour éviter les flics“.

Nordine a tracé son propre parcours mais, la plupart du temps, les exilés qui ont réussi leur traversée partagent sur WhatsApp ou Facebook leurs points GPS avec les candidats au départ. Ce ne sera finalement pas nécessaire car le passage d’une frontière nécessite de l’adaptation et le plan initial ne sera pas suivi.   

La carte sur Maps.me qui doit permettre à Nordine de traverser la frontière
La carte sur Maps.me qui doit permettre à Nordine de traverser la frontière

Quelques minutes avant le départ, Nordine récupère une paire de chaussettes dans la petite salle dédiée au stock d’habits, géré par Silvia, une bénévole du refuge : “On a des vestes de montagne, des polaires, des chaussures de neige, des pantalons, des gants, des bonnets. Quand ils arrivent du train, très souvent, ils ne sont pas équipés de manière adéquate. On les habille et puis on leur explique toute une série de choses sur la montagne qu’ils ne connaissent pas vraiment. Ça ne concerne pas les Afghans mais plutôt les Africains qui n’imaginent pas ce que c’est que de marcher dans la neige. Un des jeunes garçons morts il y a trois ans avait perdu ses bottes dans la neige, il avait peur de la police et il a marché pendant des kilomètres, les pieds nus dans la neige. Il est mort d’hypothermie.” Quatre exilés sont morts ces quatre dernières années lors des traversées hivernales. Cette nuit printanière, la température ne descendra pas sous les 3° et le passage de la frontière se fera sur un sol humide, sans neige.

Le refuge d'Oulx en Italie
Le refuge d’Oulx en Italie

19h45 : départ en bus pour Clavière, à la frontière franco-italienne

Il faut un peu moins d’une heure pour relier en bus Oulx à Clavière, à quelques centaines de mètres de la frontière française. Tous les soirs, c’est le même rituel. La navette de 19h45 pour Briançon est la seule des quatre de la journée qui fait le plein. À bord, 65 exilés dont cinq enfants. Une majorité d’hommes seuls, des Afghans, des Maghrébins, quelques Subsahariens, des mineurs et trois familles : une femme et un homme avec trois enfants et deux autres couples avec un enfant chacun. Le chauffeur du car constate qu’avec l’arrivée des beaux jours, ils sont chaque jour de plus en plus nombreux. Ils les appelle “ses clients”, ce qui fait sourire Nordine.  

Le bus Oulx-Briançon, les exilés s'arrêteront à Claviere pour tenter de traverser la frontière
Le bus Oulx-Briançon, les exilés s’arrêteront à Clavière pour tenter de traverser la frontière

Nordine a deux euros en poche, c’est donc un autre homme, un Algérien, qui lui prêtera les six euros manquants pour se rendre à Clavière. La veille, d’autres exilés ont tenté de se cacher dans la soute du car. Ils seront découverts par le chauffeur avant d’être sommés de s’installer, comme tous les autres, dans un siège destiné aux clients.

Ds exilés tentent de se cacher dans la soute du bus entre Oulx en italie et Briançon
Des exilés tentent de se cacher dans la soute du bus entre Oulx en Italie et Briançon

Le bus est plein, les téléphones portables crachent de la musique beaucoup trop forte pour la qualité douteuse des haut-parleurs. Le car arrive dans la charmante petite station de ski de Clavière. L’arrêt de bus est situé à environ 500 mètres du poste frontière.

Dans le bus de 19h45 entre Oulx Clavière
Dans le bus de 19h45 entre Oulx et Clavière

Un jeune homme, sweat à capuche noir et lunettes de soleil sombres attend les exilés. Il va les mener sur un camp de fortune tenu par des militants “No Border” expulsés il y a quelques semaines d’une maison squattée à Oulx. Depuis, la dizaine de femmes et d’hommes, des Italiens pour la plupart, vivent sous des tentes et dans un camion immatriculé en Allemagne. Ils accueillent tous les soirs les candidats à la traversée autour d’une boisson chaude et d’un feu puis les orientent pour leur permettre de passer avec le moins de difficultés possibles la frontière. Les journalistes ne sont pas les bienvenus. L’attente du moment opportun commence.

L'arrivée à Clavière, en partant pour le camp tenu par des militants "No Border"
L’arrivée à Clavière, en partant pour le camp tenu par des militants “No Border”

22h : les groupes se forment 

Les premiers à quitter le camp sont les familles. Escortées par un militant, elles s’enfoncent dans la montagne et tenteront de passer la frontière très tôt dans la nuit. Très vite, il ne reste que les hommes seuls qui forment des groupes répartis par origine : Afghans et Pakistanais d’un côté, Maghrébins et Subsahariens, francophones pour certains, de l’autre. L’heure est à l’élaboration des stratégies et au partage des expériences et des objectifs. Nordine enchaîne les cigarettes et entame une discussion, en marge du campement, avec trois Algériens dont Khaled. Les quatre hommes sont bien décidés à traverser ensemble la frontière, encouragés par les messages d’autres exilés passés hier. C’est d’ailleurs leur chemin transmis la veille par la messagerie WhatsApp qu’ils tenteront d’emprunter dans quelques heures.

Nordine, Khaled et deux autres Algériens attendent le bon moment pour traverser la frontière franco-italienne
Nordine, Khaled et deux autres Algériens attendent le bon moment pour traverser la frontière franco-italienne

Khaled est Kabyle. Il a 26 ans. Traumatisé par son expérience de la traversée de la frontière entre la Bosnie et la Croatie, où les policiers l’ont à plusieurs reprises dépouillé de son téléphone portable et de ses habits, il a peur. Un spot aveuglant scintille dans la nuit noire, la faible lumière de la lune étant dissimulée par une épaisse couche de nuages. Khaled est convaincu que la police les observe : “Espérons qu’ils n’arrivent pas à nous voir. C’est la première fois que je fais ce chemin, il fait trop froid sur les hauteurs, et puis il y a des risques, tu peux même tomber. C’est la nuit, tu ne vois rien, cette montagne me fait peur. Si tu grimpes et tu chutes, je crois que c’est la mort mais je préfère prendre ce risque plutôt que de rester les bras croisés en Algérie parce qu’on est des gens bien et qu’on veut travailler en France.” Nordine tente de le rassurer : “Les montagnes slovènes et bosniennes sont beaucoup plus difficiles à traverser.” 

Les discussions continuent autour de la meilleure option à prendre pour traverser la frontière
Les discussions continuent autour de la meilleure option à prendre pour traverser la frontière

Les deux hommes échangent ensuite sur leur traversée des Balkans : Karlovac en Croatie, Zvornik entre la Bosnie et la Serbie séparés par la rivière Drina et puis aussi sur leur rêve de vivre en France. Khaled n’a jamais quitté l’Algérie avant son départ de Tizi Ouzou le 5 mars 2020, Nordine a, lui, déjà travaillé et vécu en France. L’enthousiasme de Khaled contraste avec les arguments raisonnés de Nordine : “C’est incroyable de voir la France à 300 mètres. Enfin on va avoir une vie comme les autres. Le gouvernement algérien ce sont des menteurs. J’ai décidé de prendre mon sac à dos et de faire ma vie tout seul. En Algérie, je vais juste attendre la mort. Je n’arrive pas à travailler dans mon propre pays alors que je sais qu’en France, on a besoin de moi. Je m’en fiche d’être bien payé, l’important c’est de travailler, c’est de m’occuper parce que si je ne travaille pas, je vais déprimer et consommer de la drogue. Je suis fils unique, je ne veux pas que mes parents me voient comme un drogué ou comme quelqu’un qui ne travaille pas. J’ai honte. C’est la raison pour laquelle, j’ai décidé de partir pour un pays avec un gouvernement bien droit.” 

Nordine tente de dissiper l’enthousiasme de son compagnon de galère, il est plus âgé et ne croit plus vraiment au rêve de l’exil : “En France, c’est vrai que tu es respecté. Mais les choses ne sont pas comme tu le penses. En ce moment, c’est compliqué de trouver du boulot. Quand tu arrives, il faut être logé, tu comptes toujours sur la famille, mais elle ne va pas t’accueillir jusqu’à la fin du siècle. Et puis il y a le problème des papiers et de l’intégration. En général tu vas rester dans ta communauté qui va te permettre de trouver du travail et puis il y a ce qu’on appelle l’identité nationale, la lutte contre le communautarisme, tu vas être confronté à tout ça d’un seul coup. Ca ne va pas être facile.”  

C’est dans les médias français, qu’il suit quotidiennement, que Nordine a construit son rêve d’Hexagone. Il dit avoir la France dans le sang, le cuisine notamment lui manque, et même s’il est convaincu, depuis son premier passage entre Grenoble et Arras, que la paradis n’est pas de l’autre côté de la frontière, il a tout de même décidé de mettre sa vie en danger pour essayer de vivre comme il l’entend.    

01h00 : première tentative 

Nordine avait prévu dès son arrivée à Clavière de partir vers 1h du matin. Il applique pour le moment à la lettre son plan qui consiste à contourner la nationale 94 par la gauche quand on se dirige vers la France en longeant un très large golf transfrontalier par des pistes de ski entourées de forêt. 

Au bout de quelques minutes, cinq autres exilés rejoignent le groupe de quatre. Ils sont désormais neuf cachés derrière le mur d’une résidence de vacances en attendant le bon moment pour traverser. Nordine part en éclaireur. Il repère un pont qui enjambe la Doire, la rivière qui coule au milieu du golf, et permet d’accéder ensuite à une forêt dense qui surplombe Montgenèvre. Une fois revenu avec le groupe, la tension monte. Les Algériens veulent passer immédiatement, Nordine préfère attendre encore un peu et le reste des exilés se disperse.

Trois faisceaux de lumières puissants apparaissent alors et dessinent soudainement les contours d’arbres qu’il était jusque là difficiles à percevoir. Puis des voix fortes et graves résonnent dans la montagne. La police a surpris les exilés les plus impatients. Khaled et les trois autres Algériens sont arrêtés. Nordine, lui, préfère rebrousser chemin, persuadé d’avoir vu une caméra thermique. De toute façon, le groupe était beaucoup trop large pour espérer passer : “Je suis parti chercher le chemin et quand je l’ai découvert, ils se sont tous précipités. Il m’est arrivé la même chose en Croatie. On était trois et ils m’ont ensuite laissé seul. La police les a rattrapés et moi je suis passé. De toute façon, c’est ce que je voulais. J’en ai rien à foutre de leur gueule. L’important c’est de passer et moins on est nombreux, plus on a de chance de passer.” 

Sur le chemin du retour vers le camp déserté des “No Border”, Nordine croise un Afghan et un Pakistanais qui eux aussi ont renoncé à passer. “Quand les Afghans ne passent pas, personne ne passe”. Nordine est conforté dans son choix. Il attendra cinq heures du matin pour retenter sa chance mais cette fois, il empruntera un autre chemin.   

05h00 : la traversée de la frontière 

Après trois heures d’attente autour du feu, Nordine décide soudainement d’abandonner l’Afghan et le Pakistanais qui étaient jusque là restés éveillés avec lui. D’autres exilés dorment dans des sacs de couchage. Les premières lueurs du jour permettent de voir un peu plus clair à travers la forêt d’épineux. Les téléphones sont éteints, l’écran de l’enregistreur audio est dissimulé derrière une épaisse couche de scotch noir et la traversée peut commencer. 

Le début de la traversée clandestine de la frontière franco-italienne
Le début de la traversée clandestine de la frontière franco-italienne

Les premiers mètres sont difficiles. Les corps ont du mal à se réchauffer alors que l’effort est intense. Le sol est glissant, la côte abrupte et la végétation suffisamment dense pour que la progression soit lente. Nordine a la tête qui tourne, il respire à plein poumon et préfère s’arrêter quelques minutes pour reprendre ses esprits : “Essaie de te reposer un petit peu, là on est presque en France. On est en pleine forêt. On va essayer de passer calmement, sans faire de bruit, il y a la police partout.” Nordine choisit de passer tout près du poste frontière par le Montquitaine, la colline qui sépare Clavière de Montgenèvre. L’idée consiste à monter vite et haut par la forêt pour s’éloigner au plus vite des pistes très surveillées.

Au bout d’une quinzaine de minutes, Nordine est repéré. Quatre voitures de police concentrent alors leurs recherches autour du secteur où il s’est caché. Accélération, coup de frein, dérapage tous feux allumés, Nordine ne bouge plus : “Quatre voitures de police nous suivent. Il y a une voiture, là-bas, juste devant. Et puis, il y en a trois autres là-bas. Ca y’est ils nous ont vu. C’est chaud. On va se cacher derrière les arbres, ne plus bouger en fait. Même si on passe la journée ici, on s’en fout.”

Nordine, caché dans la forêt en tenat d'achapper à la police
Nordine, caché dans la forêt en tentant d’échapper à la police

Nordine ne passera finalement qu’un quart d’heure allongé sur le sol humide, caché entre les sapins : “C’est un coup de chance, il y a encore des risques mais le plus dur est passé.” Car la police a relâché sa traque, Nordine a repris sa marche, toujours plus haut dans la montagne et toujours hors des sentiers balisés : “C’est pas passé loin parce qu’à un moment donné, ils étaient juste à côté. On n’était pas loin, on était à 10 mètres, quelque chose comme ça. Ici, c’est comme entre la Turquie et la Grèce. Il y a une ligne de contrôle très difficile à passer. Les gardes-frontière, ils sont là. Ils ont des équipements de surveillance donc, tu ne peux pas passer comme ça en fait, sans être vu. Mais une fois que tu passes, tu as moins de risque d’être rattrapé.

Briançon est à environ quatre heures de marche. Nordine décide de contourner Montgenèvre par les hauteurs. Il reste quelques névés au pied des poteaux des remontées mécaniques. Le chemin a été discrètement balisé par des bénévoles. La tension baisse soudainement. Le jour se lève, Nordine s’assoit quelques minutes et allume une cigarette.

Sur la route de Briançon
Sur la route de Briançon

Une précision juridique : en novembre dernier, le Conseil d’État a annulé une disposition qui permettait depuis avril 2018 aux forces de l’ordre de refuser l’entrée des immigrés sans titre de séjour valable, sur une bande de 10 kilomètres autour de la frontière. Depuis, la police aux frontières se concentre sur les “points de passage autorisés”, des zones frontalières déclarées à la Commission européenne, contrôlées en permanence et où les mesures de refoulement et de refus d’entrée sont possibles. Les exilés sont immédiatement renvoyés dans leur pays de provenance, à savoir l’Italie. Une fois dépassée cette zone, dont la superficie reste floue, les procédures changent et sont bien plus lourdes. C’est pour cette raison que la pression policière sur le point de frontière et très intense puis se relâche soudainement.

06h00 : sur la route de Briançon

18 kilomètres, plus de quatre heures de marche, la descente vers Briançon passe par des chemins de montagne très peu surveillés. Il y a cependant deux traversées périlleuses : la nationale 94, Nordine presse le pas pour ne pas rester trop longtemps visible, et la rivière, la Durance, dont le débit à la fin du printemps est assez élevé. Des planches de bois ont permis d’aménager un pont de fortune relativement stable.

Des habits laissés sur la route vers Briançon pour baliser le chemin
Des habits laissés sur la route vers Briançon pour baliser le chemin

Sur le sentier, les exilés déjà passés par là ont abandonné les habits chauds dont ils n’ont plus besoin. Ici, un pull, là, un manteau, un bonnet ou des chaussures. Il commence à faire chaud et Nordine jette à son tour sa veste : “C’est utile pour les autres qui suivent. Ça sert à laisser une trace. Ça m’a servi en Grèce car il n’y avait pas de piste. Donc tu suis les traces des autres et tu trouves des choses utiles. Je n’avais pas de sac de couchage alors j’en ai trouvé un sur la route avec un blouson tout neuf. C’est solidaire.”

Après s’être perdu une demi-heure environ sur les hauteurs de Briançon, Nordine retrouve sa route. L’entrée en ville par la cité Vauban sous le soleil est féérique. Nordine prend son téléphone portable et immortalise le moment. Il passera les derniers kilomètres de son périple à lire les plaques d’immatriculation des voitures qu’il croise et à deviner, avec une certaine réussite, leur département d’origine.

L'arrivée à Briançon par la cité Vauban
L’arrivée à Briançon par la cité Vauban

11h : arrivée au refuge de Briançon   

Le refuge de Briançon, près de la gare, est une ancienne caserne de CRS
Le refuge de Briançon, près de la gare, est une ancienne caserne de CRS

Nordine arrive à la fin du petit déjeuner. Sur la table, du pain, du beurre et du café. Il échange quelques minutes avec Constance, une bénévole qui lui propose de la nourriture, lui indique les horaires du déjeuner, lui suggère d’aller chercher un lit même si l’espace est saturé depuis quelques jours déjà et lui indique les formalités à suivre pour être orienté au mieux par les responsables du refuge. 

Dans le refuge pour exilés de Briançon
Dans le refuge pour exilés de Briançon

Nordine retrouve ensuite un ami, Habib, un jeune Kabyle qu’il a rencontré quelques mois avant dans le village de Bouzim en Bosnie : “Il était dans le même village que moi en Bosnie. Je te le jure. il vendait des cigarettes. Tu vois, le monde est petit.” Une joie éphémère puisque quelques minutes plus tard, l’adrénaline retombe. Les yeux perdus dans la fumée de la cigarette et du café chaud, Nordine semble triste. Et pourtant, il est de retour en France. Deux ans après son expulsion, sa traversée des Balkans prend fin ce matin à Briançon : “Ça fait un sentiment bizarre. Je suis content et en même temps, je sens de la fatigue mentale. Le parcours des Balkans, ça m’a beaucoup changé. J’ai perdu du poids. Je faisais 90 kilos et je n’en fais plus que 65. Tu es toujours en activité, tu marches tout le temps. Tu traverses des rivières, tu traverses des montagnes. Tu as la police, tu es menacé. Tu es un étranger. Tu es toujours en train de chercher la solution, tout le temps. C’est comme si tu vivais dans une guerre civile.”

À la question, “Si c’était à refaire, est-ce que vous recommenceriez et notamment en cas de nouvelle expulsion ?” Nordine se dit incapable de répondre : “Je ne sais pas, c’est un chemin très très difficile.”

Cette nuit-là, 22 exilés ont réussi à traverser clandestinement la frontière. La veille, ils étaient 65 candidats au départ, dont cinq enfants.

Nordine au refuge de Briançon
Nordine au refuge de Briançon

France Inter