De la secte des Zélotes à Daech : pourquoi le terrorisme est vieux comme la guerre

Sa médiatisation considérable aux XXe et XXIe siècles pourrait laisser croire que le terrorisme est une technique contemporaine. Mais le recours à la terreur remonte à l’Antiquité.

L’effondrement du World Trade Center, le 11 septembre 2001 est devenu le symbole du terrorisme contemporain. Mais cette « technique » complexe à appréhender, remonte à l’Antiquité. | RAY STUBBLEBINE / ARCHIVES REUTERS

L’image hallucinante des Boeing 767 jetés sur les Twin Towers de New York au matin du 11 septembre 2001 est devenue « le » symbole absolu du terrorisme international contemporain. Jamais attentat n’avait été plus spectaculaire, plus médiatisé et plus meurtrier, trois des objectifs principaux de l’acte terroriste. La première particularité du 11-Septembre, c’est que les États-Unis ont été frappés sur leur sol», explique Gérard Chaliand, coauteur et codirecteur de l’ouvrage collectif Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech , paru chez Fayard en 2015. ​«C’est encore plus fort que Pearl Harbor parce que, là, c’est New York ! Et puis, il y a le bilan humain. Près de 3 000 morts ! Même les organisateurs de l’opération ne s’attendaient pas à ce que les tours s’effondrent. Ils ont utilisé des avions et le nombre de victimes a été beaucoup plus important, mais la technique est la même que celle utilisée en 1982 à Beyrouth, avec les camions suicides, qui avaient liquidé 53 parachutistes français et plus de 200 Américains.

Terreur, « insister sur le « r » quand on le prononce »

Dans L’histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech, Gérard Chaliand et Arnaud Blin rappellent d’entrée que cette technique ​est aussi ancienne que la guerre​. Elle est donc bien antérieure à l’apparition du mot « terrorisme » seulement « attesté depuis 1794 », ​écrit l’historien Michel Winock dans un article du site du magazine L’Histoire .

« Terrorisme » vient du mot « terreur » lequel est ainsi défini dans le dictionnaire de Trévoux, en 1771 : Émotion causée dans l’âme par l’image d’un grand mal ou d’un grand péril prochain ». ​En 1788, le Dictionnaire critique de la langue française de Jean-François Féraud précise qu’il faut insister sur le «r» lorsqu’on prononce ce nom synonyme d’épouvante​, de grande crainte​.

Gérard Chaliand et Arnaud Blin ajoutent que le terme « terroriste » provient de l’expérience de la Terreur qui sévit en 1793 et 1794. Le Siècle des Lumières a donné à l’humanité, l’idée de la souveraineté populaire. C’est en son nom que la Révolution propose de la défendre par le truchement d’une terreur d’État où les fins justifient les moyens, y compris les plus violents.

Terrorisme « d’en haut », terrorisme « d’en bas »

La notion de terrorisme est complexe et très difficile à définir. Car celui-ci prend différentes formes et sa perception varie sensiblement selon les angles de vue.

En schématisant, on peut dire que les spécialistes distinguent deux grandes formes de terrorisme : le terrorisme « d’en haut », pratiqué par l’appareil d’État ​qui s’exerce sur les populations, et le terrorisme « d’en bas » utilisé par des groupes politiques et/ou religieux, contre les États. Ce dernier les frappe soit directement en pratiquant notamment « l’assassinat politique », soit indirectement en ciblant la population civile. En temps qu’instrument, la terreur, qu’elle vienne d’en haut ou d’en bas, épouse les mêmes principes stratégiques : faire plier la volonté de l’adversaire en affectant sa capacité de résistance.

« Stratégiste » et géopoliticien, Gérard Chaliand a enseigné à l’ENA, à l’École de guerre ainsi qu’à Harvard, Berkeley et Singapour. Autant dire qu’il connaît son sujet sur le bout des doigts et il ne mâche pas ses mots : Si on considère que la guérilla est l’arme des faibles, alors le terrorisme est celle des plus faibles encore. En réalité, le terrorisme est avant tout psychologique. Et il faut bien reconnaître que les médias font les deux tiers du travail. Il suffit parfois de sacrifier trois mecs, ce qui est un investissement dérisoire pour une organisation terroriste, pour que tous les médias en parlent et que la planète entière soit secouée.

Premier siècle, premiers « terroristes »

C’est au Ier siècle de notre ère que l’on trouve les premières manifestations de terrorisme organisé​, écrivent Gérard Chaliand et Arnaud Blin. La secte des Zélotes constitue l’un des premiers groupes ayant pratiqué la technique de la terreur de manière systématique. ​Jésus est sans doute déjà un tout jeune adolescent (si l’on tient compte des corrections chronologiques qui le font naître entre l’an -6 et l’an -4) quand les Zélotes, prêts à punir de mort ceux qui ne partageaient pas leurs vues​, selon la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales, ont commencé leurs actions contre l’occupant romain. Au départ, il s’agissait surtout d’essayer de se débarrasser d’adversaires relativement importants grâce à des assassins, reprend Gérard Chaliand. ​Les Zélotes juifs tuaient des officiers romains. Quant aux pratiques des ḥašašyīn – les Assassins qui ont sévi aux XIIIe et XIVe siècles – c’est du terrorisme pur et simple. Dans son repaire d’Alamut [au nord de l’actuel Iran], le vieux de la montagne déléguait ses troupes, en général droguées, pour aller liquider les adversaires religieux.

Le tournant de la Révolution française

Préfigurant une pratique qui va se développer considérablement au XXe siècle avec l’avènement des totalitarismes​, Gérard Chaliand et Arnaud Blin voient dans la Révolution française une période charnière dans l’histoire du terrorisme​.

Après elle, le terrorisme d’État va s’effacer pendant un siècle, laissant le XIXe à une nouvelle forme de terrorisme politique qui va se perpétrer jusqu’à nos jours​. À la différence de celui des Zélotes et des Assassins pourtant lui aussi tourné contre l’État, il n’a plus rien de religieux.  Le religieux ne refait surface que dans la deuxième moitié du XX e siècle , écrivent les auteurs de l’Histoire du terrorisme. La seconde différence tient au fait que les groupes terroristes du XIXe siècle n’ont pas toujours des objectifs politiques clairement définis. Ils participent à divers courants – anarchistes, nihilistes, populistes, marxistes, fascistes, racistes, etc.

Au cours de l’Histoire, le terrorisme s’est insinué partout de sorte qu’aucune société n’en a le monopole​.

Ouest France