Démographie : Une vague migratoire africaine fantasmée ?

La pression démographique ne suffit pas à expliquer les migrations. La population de l’Afrique subsaharienne devrait doubler d’ici à 2050, pour dépasser 2 milliards de personnes. C’est aussi dans cette partie du monde que se trouvent la majorité des pays les moins avancés de la planète. La population de l’Union européenne devrait quant à elle stagner autour de 500 millions (Royaume-Uni compris). Il n’en faut pas plus pour alimenter l’hypothèse d’une vague migratoire massive d’Afrique vers l’Europe dans les décennies à venir.

Un mouvement qui serait hors de contrôle, comme le suggèrent les images récurrentes de migrants tentant de traverser la Méditerranée. Que l’immigration vers l’Europe en provenance d’Afrique subsaharienne continue sa progression, c’est assez probable. Qu’elle s’apparente à une véritable « submersion » laisse en revanche les spécialistes très dubitatifs. Partons de l’existant. Les habitants de l’Afrique subsaharienne sont parmi les moins mobiles de la planète (1).

Cris Beauchemin, chercheur à l’Ined, rappelle que 2,5 % des personnes nées en Afrique subsaharienne vivaient en 2017 dans un autre pays que leur pays de naissance (contre 4,8 %, par exemple, pour les personnes nées dans un pays du Maghreb). Quand elles se décident à quitter leur pays, leur destination de prédilection est un pays voisin. « 70 % de l’ensemble des migrations au départ d’un pays d’Afrique subsaharienne se font à l’intérieur du continent », ajoute-t-il.

Lien entre augmentation de la population et migration

Il n’y a par ailleurs aucun lien mécanique entre augmentation de la population et migration. Par exemple, en France, les principaux flux migratoires viennent toujours du Maghreb, région du continent la moins dynamique en matière démographique. Le Niger, champion de la fécondité, a envoyé en France en 2017… 110 personnes, rappelle Hervé Le Bras (2).

Ces faits seraient-ils balayés par une autre réalité occultée, celle de l’immigration clandestine ? L’immigration irrégulière est, par définition, difficile à estimer. « Mais pour spectaculaires qu’elles soient, les tentatives de franchir les frontières européennes de manière irrégulière sont marginales par rapport aux entrées légales », relève Jean-Christophe Dumont, chef de la division migrations internationales de l’OCDE. En 2019, 120.000 personnes ont traversé la Méditerranée pour rejoindre le continent européen.

À comparer avec les migrations légales permanentes vers l’Union européenne, qui ont concerné dans le même temps 1,3 million de personnes. L’Organisation internationale pour les migrations estime de son côté que l’immigration irrégulière représente 10 à 15 % du total, aux États-Unis ou en Europe. « La migration reste pour l’essentiel un phénomène maîtrisé », insiste Jean-Christophe Dumont.

Tendance à se diversifier

Concernant les années à venir, la croissance démographique attendue de la population africaine pourrait avoir un effet sur les flux migratoires, mais de manière indirecte. « La difficulté dans les pays à forte croissance démographique, c’est que l’intendance ne suive pas, c’est-à-dire les ressources alimentaires, les écoles, les infrastructures, explique Jean-Christophe Dumont. Cela peut créer des tensions, qui peuvent éventuellement dégénérer en conflits, lesquels vont pousser des gens à partir. »

Autre facteur en jeu : le développement économique anticipé dans cette partie du monde. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent le plus, car il faut des moyens pour mener à bien un tel projet. « Les migrations suivent une courbe en cloche, rappelle Cris Beauchemin (3). Le taux de migration d’un pays augmente avec son niveau de développement, avant de se stabiliser et de décroître. »

Une part non négligeable des nouveaux candidats au départ voudront sans doute se diriger vers l’Europe, tant les liens historiques et culturels avec le pays de destination, et les diasporas déjà installées, jouent dans le choix des migrants. Mais plusieurs facteurs vont freiner ce mouvement. Les flux migratoires ont tendance à se diversifier.

« On voit émerger des migrations africaines vers la Chine, le Brésil et l’Argentine », relève ainsi Nelly Robin, directrice de recherche au Centre population et développement (IRD, Université de Paris). La géographe constate que la crise de 2009 a provoqué un ralentissement des migrations à l’échelle mondiale. « Il est possible que nous nous dirigions vers une plus grande régionalisation des échanges migratoires », estime-t-elle. Le durcissement de l’accueil dans les pays du Nord, leur moindre dynamisme économique et l’émergence de puissances économiques régionales rendraient plus attractives, en comparaison, les migrations intra-continentales.

Une géographie têtue

Du côté de l’Europe, l’heure n’est pas à l’ouverture en grand des portes et des fenêtres. La crise économique provoquée par la crise sanitaire devrait limiter l’octroi de permis de travail. « L’écart entre les désirs de migration et les opportunités migratoires légales devrait se creuser, pronostique ainsi Jean-Christophe Dumont. Ce qui peut se traduire par des tensions et se matérialiser par des flux irréguliers. » Reste que la géographie est têtue.

« Par la terre, le continent africain est relié au continent euro-asiatique par une des frontières les plus fermées au monde, Israël, souligne Jean-Christophe Dumont. Pour prendre l’avion depuis l’Afrique vers l’Europe, il faut un visa. Ne reste plus que la Méditerranée, une mer profonde et dangereuse. »

Si 100.000 ou 200.000 personnes par an tentent aujourd’hui l’aventure, seront-elles un jour des millions ? C’est un pari que les démographes ne relèvent pas. Pour ces derniers, la croissance démographique en Afrique est d’abord et avant tout un défi… pour l’Afrique elle-même.

Les chiffres clés

1,17 million d’immigrés d’origine subsaharienne étaient présents en France en 2019, soit 1,7 % de la population totale, contre 394.000 en 1999.65 000 titres de séjour ont été délivrés en France en 2017 aux ressortissants d’Afrique subsaharienne, contre 12.000 en 1994

0,4 %. C’est la part des immigrés subsahariens dans la population de l’OCDE en 2015 qui, selon le FMI, pourrait passer à 2,4 % en 2050.

(1) Les pays les moins avancés (PMA) constituent une catégorie créée par l’ONU, regroupant les pays les moins développés de la planète.

(2) Dans Serons-nous submergés ?, Éd. de l’Aube, octobre 2020, 19,90 €.

(3) Selon l’étude Profil démographique des personnes d’origine subsaharienne en France, pour la chaire diasporas africaines, de Cris Beauchemin, Ined, octobre 2020.

La Croix