Dépigmentation volontaire de la peau : Un phénomène qui a pris une ampleur colossale

La dépigmentation volontaire de la peau, qui consiste à s’éclaircir la peau à travers différentes techniques, plus ou moins néfastes et plus ou moins légales, est un phénomène mondial qui prend de l’ampleur. Décryptage de cette évolution. Selon Hannelore Ver-Ndoye, diplômée en histoire économique et sociale à l’Université de Genève, même si la dépigmentation volontaire de la peau est difficile à quantifier, on peut parler d’un “essor mondial”.

“Il y a un indicateur concret: le nombre incalculable de marques de produits cosmétiques dépigmentants”, selon la chercheuse, qui a récemment signé un ouvrage sur le sujet, “Décolorés, un panorama de la dépigmentation volontaire de la peau“. “D’ailleurs, en Suisse, quand on se rend aujourd’hui dans certaines boutiques dites ‘afro’, on constate qu’il y a autant de produits dépigmentants que de produits pour cheveux”, constate-t-elle.

Un marché de 7 milliards d’euros

Des études ont montré qu’aux Philippines, par exemple, une femme sur deux aurait déjà utilisé des produits éclaircissants. En Arabie saoudite, c’est plus de 40%. Sur le continent africain, différentes enquêtes estiment qu’elles seraient entre 25%, et plus de 60%, voire 70% dans plusieurs autres pays.

En Inde, le marché des produits éclaircissants pèse plus de 600 millions de dollars (575 millions de francs) par an et représente la moitié des dépenses de l’industrie du soin de la peau. Plus globalement, le marché des produits éclaircissants est estimé à plus de 6,8 milliards de francs en 2020 et pourrait dépasser les 24 milliards de francs en 2024. En comparaison, selon le magazine Mosaic, le business de la calvitie brasse chaque année 1,5 milliard d’euros (environ 1,4 milliard de francs).

Hannelore Ver-Ndoye. [DR]

Hannelore Ver-Ndoye

“Dans certains pays comme le Pakistan, les Philippines ou encore la République démocratique du Congo, on voit même des panneaux publicitaires géants dans les rues. Et puis, on peut constater visuellement les ravages de cette pratique sur de nombreuses femmes dans différents pays comme au Sénégal”, a déploré Hannelore Ver-Ndoye.

Le marché illégal – des produits “faits maison”, des injections ou autres pilules – fait également des ravages.

Des motivations variées

Les motivations des personnes qui souhaitent s’éclaircir la peau varient selon les individus et peuvent se superposer les unes aux autres.

“Il y a la volonté de plaire, avec l’idée que les carnations claires sont plus attirantes, notamment auprès des hommes. Il y a une question de chances pour trouver un conjoint, par exemple. Même si on a aussi certains hommes qui, en Inde, vont s’éclaircir la peau pour avoir plus de chances de se marier”, explique la diplômée en histoire économique et sociale à l’Université de Genève.

Dans les médias, on constate d’une manière générale une marginalisation des carnations les plus foncées Hannelore Ver-Ndoye

Selon Hannelore Ver-Ndoye, une autre motivation est de se rapprocher d’un idéal de beauté. “Dans les médias, on constate d’une manière générale une marginalisation des carnations les plus foncées. L’industrie de Bollywood en Inde est un exemple typique de cette marginalisation: on oublierait même qu’il y a des Indiens qui sont noirs de peau”.

Une troisième motivation est d’éviter de subir une discrimination effective du fait d’une carnation foncée, que ce soit pour trouver un emploi, un logement ou sur le marché matrimonial. “Cela peut être une réalité, que l’on soit en Haïti, au Brésil, au Maroc, aux Philippines, aux Etats-Unis, etc.”, souligne-t-elle.

Poupée noire “moins jolie”

Dans le documentaire “Noirs en France“, réalisé en début d’année par la journaliste Aurélie Perreau et l’écrivain Alain Mabanckou, des petites filles à la peau noire passaient le fameux test de la poupée: elles devaient choisir entre la poupée blanche et la poupée noire. Toutes ont préféré la poupée… blanche. La poupée noire était jugée “moins jolie”:

– Quelle est la poupée la moins jolie?

– La noire. Parce que j’aime pas trop le noir. Parce que tous les enfants de mon école, ils sont blancs. Et moi, quand je serai grande, je mettrai de la crème pour devenir blanche.

Dans son livre, Hannelore Ver-Ndoye explique que ce phénomène est présent sur tous les continents. En particulier sur le continent africain, où la colonisation a instauré un système hiérarchique entre les différentes teintes de la peau. Au début des années 1970 déjà, le musicien nigérian Fela Kuti le dénonçait dans sa chanson “Yellow Fever“, fièvre jaune:

  “Ma soeur, qui dit que tu vas bien?

  Tu ne vas pas bien du tout

  Tu sais blanchir,

  Tu sais javelliser

  Mère africaine

  Tu décolores, tu décolores…”

Des séquelles importantes

La dépigmentation de la peau comporte des risques, notamment si elle est répétée dans le temps. Parce qu’il y a parfois des substances toxiques dans ces produits, comme de l’hydroquinone ou même du mercure. “Pour conserver un teint dépigmenté, il faut agir en continu, sinon on perd l’effet. Donc au final, on baigne dans ces substances dangereuses”, souligne Hannelore Ver-Ndoye.

Il y a une longue liste d’effets nocifs, de l’acné aux vergetures, en passant par la dischromie. “Une différence de teinte sur diverses parties du corps a des effets bien plus dangereux: l’insuffisance rénale, la gale, le cancer ou encore la difficulté à la cicatrisation. Ce qui peut être fatal d’ailleurs, parce que des femmes meurent à la suite de césariennes. La peau est tellement fragilisée et l’épiderme tellement affiné qu’elles sont incapables de cicatriser après une césarienne”, met en garde la chercheuse.

Accentuer la sensibilisation

Selon elle, il faut distinguer les produits vantés pour illuminer ou éclaircir le teint et les produits dépigmentant, voire le décapage avec de l’eau de javel comme l’évoquait Fela Kuti dans sa chanson. Toutefois, les choses commencent à évoluer. Des associations comme Esprit d’Ebène font de la sensibilisation avec une campagne d’affichage dans le métro parisien en 2017.

Des personnes témoignent aussi, comme Rachelle Tiganny Tah Lou, qui s’est blanchi la peau pendant 17  ans, sur la chaîne panafricaine Canal + Elles:

– Qu’est-ce qui vous a poussé à vous éclaircir la peau?

– C’était un manque de confiance en moi, parce qu’arrivé à un certain âge, toutes mes amies étaient claires à l’école. Et voilà comment j’ai commencé à me dépigmenter la peau. D’abord une lotion, après c’était les huiles, après la chimie.

Pour Hannelore Ver-Ndoye, il faut sensibiliser, mieux encadrer le marché, mettre en avant – dans les médias – les carnations foncées ou encore lutter contre les discriminations. La RTS a contacté une vendeuse d’un magasin dit “afro” à Genève, et elle relativise un peu. Selon elle, “la demande pour ce genre de produits est beaucoup moins forte maintenant que dans les années 1980, 1990 et 2000”.

Et il “faut aussi distinguer les personnes”, dit-elle. “La demande ne vient plus que des primo-arrivants, qui ramènent cette tendance de leur pays. Les jeunes établis ou nés ici ne sont plus du tout intéressés par ça”.

RTS