Des chercheurs percent les secrets du tombeau du “Prince Noir”, célèbre chevalier du Moyen-Âge

Très peu documentée, l’imposante sculpture qui orne la sépulture du “Prince Noir”, fils du roi Edouard III et figure impitoyable de l’Angleterre médiévale, vient de faire l’objet d’une étude approfondie. Pour la première fois, des chercheurs l’ont sondée de l’intérieur…

Depuis plus de six siècles, le “Prince Noir” gît, les mains jointes, sous les voûtes silencieuses de la cathédrale de Canterbury. Du moins son effigie de métal grandeur nature, créée à la mort du chevalier en 1376 pour orner sa sépulture et rappeler au monde des vivants qu’il était l’un des guerriers les plus illustres de son temps. 

Pour la première fois, des chercheurs ont étudié en détail cette sculpture monumentale en métal fort singulière pour son temps, tant par sa précocité que par sa rareté. En effet, seules six grandes sculptures en métal coulé nous restent de l’Angleterre médiévale, et celle du Prince Noir, réalisée dans un alliage de cuivre doré, est la seule à avoir été façonnée entièrement en ronde-bosse (c’est-à-dire qui n’est pas physiquement attachée à un fond, contrairement à une figue en haut-relief).”

Une vue aérienne de l’effigie du “Prince Noir” reposant sur son tombeau. L’œuvre, faite de laiton doré et relevée de détails argentés et émaillés, fut sans doute façonnée vers 1386. Elle est visible depuis plus de 600 ans dans la chapelle de la Trinité de la cathédrale de Canterbury. Il est rare de trouver de nos jours un objet médiéval préservé sur le site même pour lequel il a été fabriqué, en grande partie intact. Seuls quelques éléments, comme une dague, ainsi que les pierres et les fleurons de sa couronne, viennent à manquer. 

Grâce à des techniques d’imagerie médicale et chimique comme la spectroscopie de fluorescence des rayons X, une équipe de l’Institut Courtauld, un établissement affilié à l’Université de Londres et spécialisé en histoire de l’art, a pu sonder le gisant de l’intérieur pour mieux comprendre sa structure et sa fabrication par des artisans de l’époque restés anonymes. Les conclusions de ces travaux ont été publiées le numéro de novembre 2021 de The Burlington Magazine, un mensuel britannique dédié au patrimoine. “Jusqu’à présent, le manque de sources sur le tombeau du Prince Noir limitait notre compréhension de l’œuvre. Notre étude scientifique est donc l’occasion tant attendue de réévaluer ce gisant comme l’une des sculptures médiévales les plus précieuses du pays”, a déclaré la co-auteure Jessica Barker, experte en sculpture médiévale à l’Institut Courtauld.

Le “Prince noir”, un surnom énigmatique

Avant toute chose, qui était donc ce “Prince Noir” ? Ce surnom charismatique désignait le prince héritier Edward de Woodstock, fils aîné du roi Edouard III, prince de Galles, comte de Chester, duc de Cornouailles et prince d’Aquitaine. Malgré une éducation des plus érudites et une impressionnante carrière militaire, ce dernier ne monta jamais sur le trône en raison de sa mort prématurée : il fut emporté à l’âge de 45 ans, sans doute par la dysenterie, un an seulement avant le décès de son père en 1377. Nombreuses sont les traces écrites de ses prouesses au combat, notamment contre les Français, avec qui le Royaume d’Angleterre se déchirait à l’époque (c’est la célèbre Guerre de Cent Ans). Il se distingua tout particulièrement lors de la bataille de Calais, en 1350, ou encore durant celle de Poitiers, en 1356, à l’issue de laquelle il alla jusqu’à capturer le roi de France, Jean II.

“Le Prince Noir à la bataille de Crécy” de Julian Russel Story, 1888, conservé au Telfair Museums, en Georgie. À ses pieds repose le corps du défunt roi Jean de Bohème. Les couleurs ne sont pas fidèle à la toile.

Mais pourquoi ce prince était-il “noir” ? Là-dessus, les avis d’historiens divergent. Deux textes littéraires, dont un signé d’un certain William Shakespeare (la pièce Henri V), font mention d’une armure de couleur noire, peut-être en fer bruni, qu’il aurait porté au combat. Il semble plus probable que ce surnom soit dérivé de sa réputation de guerrier brutal et sans pitié. Rappelons qu’Edward de Woodstock ordonna, entre autres, le massacre en 1370 de centaines, voire de milliers, d’hommes, de femmes et d’enfants suite au siège de Limoges.

Un outil de propagande ?

L’étude pointue du gisant nous apprend trois choses. D’abord, qu’il pourrait avoir été fabriqué plus tardivement qu’on ne le pensait. Jusqu’ici, les spécialistes estimaient que la sépulture avait été commandée sur son lit de mort par le Prince Noir lui-même, soit en 1376. Dans son testament, le chevalier laissa en effet des instructions très précises pour sa réalisation, qui correspondent en tous points au résultat que l’on peut admirer aujourd’hui. Mais il est apparu que les alliages métalliques utilisés pour la fabrication de l’oeuvre étaient presque identiques à ceux utilisés pour une autre tombe : celle de son père Edouard III, édifiée en 1386, soit dix ans après celle du Prince Noir.

La tombe du Prince Noir telle qu’elle est aujourd’hui exposée dans la cathédrale de Canterbury.

Toutes deux pourraient alors avoir été commandées au même moment par Richard II, fils du Prince Noir devenu roi après le décès de son grand-père, peut-être à des fins de propagande au vu de son règne chancelant. “Il est frappant de constater que d’autres tombes royales sont exceptionnellement bien documentées mais que nous n’avons presque rien pour les monuments du Prince Noir et de son père Édouard III”, affirme Jessica Barker. “Nous supposons que cette coïncidence n’est pas fortuite. Si les deux monuments ont été faits – et payés – en même temps, ils auraient été enregistrés dans les mêmes documents… qui auraient pu être perdus ensemble.”

Armure à l’identique

Il est ensuite apparu aux chercheurs qu’au moins un armurier, et non un sculpteur, devait être à l’origine de ce travail de précision reproduisant au rivet près l’habit de combat du défunt, dont une partie d’origine est encore aujourd’hui suspendue au-dessus de son tombeau. “Il a ou ils ont exploité la logique naturelle de l’armure pour dissimuler les joints – par exemple, en cachant sous l’encolure du camail, la cotte de maille qui protège le crâne, un joint structurel majeur qui relie la tête au corps. Ou encore en reliant les avant-bras au bras supérieur en dissimulant ce joint sous le couter (la défense du coude)”, détaille Emily Pegues, doctorante en histoire de l’art médiéval à l’Institut Courtauld et également auteure de l’étude. “Les artisans savaient exactement ce qu’ils faisaient, et toutes les pièces s’emboîtent parfaitement. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer que des artisans d’aujourd’hui puissent reproduire une telle sculpture, d’autant plus capable de parcourir 600 ans.”

Une vue intérieure de la sculpture obtenue grâce à une sonde vidéo.

Outre l’utilisation de la spectroscopie de fluorescence des rayons X, les chercheurs ont inséré une sonde vidéo à travers les ouvertures existantes du gisant pour en examiner l’architecture intérieure. “C’était passionnant de pouvoir voir l’intérieur de la sculpture avec l’endoscope : nous avons trouvé des boulons et des broches qui maintenaient la figure ensemble, à la façon d’un puzzle. Ce sont des preuves des étapes de sa fabrication que personne n’avait vues depuis les années 1380”, s’émeut Emily Pegues.

Les gantelets de l’effigie de métal.

Une fausse idée de l’art “des ténèbres”

Ce sont aussi, et surtout, des preuve que l’art du Moyen-Âge était bien loin de l’art archaïque de “l’âge des ténèbres”, comme il est de coutume de qualifier cette longue période de notre histoire qui précède la Renaissance et ses avancées scientifiques et artistiques. “Cette sculpture montre à quel point la société du XIVe siècle était extrêmement sophistiquée sur le plan technologique. Les artisans qui l’ont réalisée possédaient la science, l’ingénierie et l’art nécessaires pour maîtriser la métallurgie et la dorure au feu à grande échelle, pour concevoir une figure qui est complexe tout en dissimulant sa complexité, et pour créer un objet suffisamment solide pour être encore dans un état quasi-parfait six siècles plus tard”, conclut Emily Pegues.