Des entreprises françaises occultent leur passé négrier

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Axa, Banque de France, Marie Brizard… A un degré moindre que leurs homologues britanniques, des entreprises françaises ont elles aussi bénéficié plus ou moins directement du commerce des esclaves.

Bien avant son apparition dans les rayons de supermarchés, la célèbre anisette Marie Brizard, née à Bordeaux au milieu du XVIIIe siècle, remplissait les cales des navires négriers. Elle s’échangeait sur les côtes africaines contre des esclaves, transportés ensuite de l’autre coté de l’Atlantique pour travailler de force dans des plantations de canne à sucre.

La liqueur figurait sur la liste des « marchandises de traite » chargées dans les ports français. La traite négrière n’a pas laissé en héritage que des statues ou des plaques de rue. Elle a donné naissance à des fortunes discrètes, dont la trace a été perdue au gré des fusions, acquisitions et changements de nom.

Pour la première fois, la Royal Bank of Scotland, la Lloyds Bank, la Bank of England (BoE) ou encore le brasseur Greene King ont reconnu en juin, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, qu’une partie de leurs fondateurs ou ex-administrateurs avaient bénéficié de la traite des Noirs. Les entreprises de l’Hexagone sont bien plus silencieuses.

Aucune n’a reconnu sa responsabilité ou présenté des excuses, alors que 4.000 expéditions négrières ont quitté la France, entre le milieu des XVIIe et XIXe siècles. « Les expéditions négrières quittant le seul port de Liverpool ont été beaucoup plus nombreuses que dans tous les ports français réunis pendant deux siècles », précise toutefois l’historien Eric Saugera.

Ouvrons les archives et intéressons-nous par exemple à Jacob du Pan, ancien colon de Saint-Domingue, qui arrive dans l’Hexagone peu après que l’île a déclaré son indépendance sous le nom d’Haïti, en 1804. Grâce à une fortune tirée des plantations de canne à sucre peuplées d’esclaves, il cofonde en 1816 la Compagnie dʼassurances mutuelles contre lʼincendie de Paris, qui se fondra plus tard dans les Assurances du groupe de Paris, rachetées par Axa en 1989.

Un passé ignoré

« La mutuelle en question n’a pas eu d’activité liée à l’esclavage », se défend aujourd’hui l’assureur français, tout en reconnaissant les faits. Il ajoute : « Nous ne pouvons, hélas, pas changer ce qui s’est passé ailleurs et avant nous. » Plus surprenant : Axa dit ignorer le nom des fondateurs d’une petite entreprise créée en 1816 à Rouen et qu’il considère comme son « ancêtre », à l’époque où la ville était très active dans « l’économie esclavagiste ».

L’entreprise vient pourtant de célébrer le bicentenaire de la naissance de la Compagnie d’assurances mutuelles contre l’incendie dans les départements de la Seine-Inférieure de l’Eure, et elle y a même consacré un ouvrage à cette occasion.

Le passé d’autres entreprises est plus transparent mais ignoré. Le Monde a ainsi retrouvé dans le re­gistre du tribunal de commerce le nom d’une célèbre maison de né­gociants encore en activité, et autrefois impliquée dans la traite négrière.

Certes, l’activité de la So­ciété française pour le commerce avec l’Outre­mer (SFCO) s’est dé­matérialisée depuis sa création, en 1685 : le commerce colonial a été remplacé par la gestion d’investissements financiers « ayant un fort impact social et environne­mental ». Dans une interview ac­cordée aux Hénokiens, une asso­ciation internationale d’entrepri­ses familiales et bicentenaires, Diego Gradis, qui se présente comme le « 13e chef de la maison Gradis », attribue la « bonne santé » de l’entreprise à « l’atta­chement à des valeurs transmises de génération en génération ».

Selon Frédéric Régent, historien à l’université Paris­I, « les expédi­tions négrières représentaient en­viron 5 % de celles de la maison Gradis à la fin du XVIIIe siècle ». A cette époque, la traite est un com­merce occasionnel, voire oppor­tuniste.

« Plus de la moitié des ar­mateurs négriers bordelais ne font d’ailleurs qu’une seule expédition, attirés par des rendements qui sont potentiellement parmi les plus élevés, mais aussi les plus risqués », explique Eric Saugera. Les navires peuvent disparaître en cas de révolte des esclaves, ou même être capturés par des pirates. En moyenne, 13 captifs sur 100 meu­rent pendant la traversée atlanti­que. Certains se suicident en se je­tant à la mer, meurent de maladie ou sont tués pour prévenir toute révolte.

Une fois arrivés à destina­tion, leur espérance de vie ne dé­passe pas dix ans.Vers la fin du XVIIIe siècle, cette traite négrière représente, selon Frédéric Régent, au moins 4 % à 5 % de l’économie française et of­fre de nombreux débouchés aux marchands. Car les capitaines de navires négriers doivent acheter fusils, verreries, barres de fer et de cuivre, draperies ou encore eau-de­-vie, pour les échanger ensuite contre des esclaves en Afrique.A Cognac, de nombreuses barri­ques d’eau­ de ­vie sont envoyées dans les ports de Rochefort ou de Bordeaux pour être embarquées dans des navires.

C’est à cette épo­que, en 1765, que Richard Hen­nessy fonde la maison du même nom, tombée depuis dans l’escarcelle du groupe de luxe LVMH. Le producteur de cognac dit « n’avoir trouvé aucun document d’ar­chive » attestant une implication dans ce commerce triangulaire, même si sa directrice de la com­munication, Cécile François, re­connaît que « le système de traça­bilité des barriques négociées à l’époque ne permet pas toujours d’identifier les destinataires fi­naux ».

La plupart des exporta­tions de Hennessy, à l’époque, par­tent vers l’Europe du Nord.Or, comme le remarque l’histo­rien Jean­-Christophe Temdaoui,« l’eau­-de­-vie de Cognac était sou­vent achetée en Angleterre ou en Europe du Nord par des négociants,avant d’être réexpédiée en Afrique par des commerçants négriers ».

La traite négrière enrichit des négociants qui réinvestissent leur fortune dans la création de la Ban­que de France, à l’époque une ban­que privée adossée à l’État. L’insti­tution préfère cependant mini­miser ces liens : « Une minorité des18 régents et censeurs qui fondè­rent la Banque de France semble avoir directement bénéficié de l’es­clavage », assure l’établissement.L’esclavage a rapporté de l’ar­gent, même au moment de son abolition.

En 1825, l’État français impose à Haïti, qui vient d’arra­cher son indépendance, une detteconsidérable en guise de compen­sation pour les propriétaires fran­çais ayant perdu leur propriété es­clavagiste.

Puis ce même État verse une compensation aux pro­priétaires de La Réunion, la Gua­deloupe, la Martinique et la Guyane, du Sénégal et de quel­ques territoires de Madagascar lors de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Cette année­-là, la France compte 248.560 esclaves dans ses colonies. Les compensations coû­teront à l’État Français 7,1 % de ses dépenses publiques en 1849 et donneront naissance à de nouvel­les aventures entrepreneuriales.

« Contrairement à ce que l’on ob­serve à l’étranger – à la fois dans les grandes entreprises et les universi­tés – il y a en France un déni large­ment assumé au sein de l’establish­ment économique sur ces ques­tions historiques », déplore Pierre-­Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.

Il a fallu la création de la base de données « Legacies of British Slave­ Owner ship » pu­bliant la quasi-­totalité des infor­mations sur les expéditions né­grières, par des chercheurs de la University College London (UCL), pour que les entreprises anglo­-saxonnes reconnaissent leurs liens avec la traite transatlantique.« Indemnisation incalculable »A l’initiative d’universitaires fran­çais, le projet Repairs, qui rassem­ble les noms des bénéficiaires et les montants des compensations versées aux propriétaires d’escla­ves, doit être dévoilé cet automne.

« En France, peu d’historiens écono­miques se sont intéressés à l’escla­vage », reconnaît l’historienne My­riam Cottias. L’effort de recherche est loin d’être encouragé par les institutions moralement liées à la traite négrière. Aucune des bourses de recher­che distribuées chaque année par la Banque de France ne s’est inté­ressée à cette question.

La Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui a été chargée du versement des compensations aux propriétaires d’esclaves, reste discrète mais a ouvert ses archives. Ces institu­tions ont accepté de financer la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, mais à distance, via leurs filiales ultramarines.

Comme si la mémoire de l’escla­vage ne se cantonnait qu’à ces en­droits éloignés de la métropole.La reconnaissance des liens avec l’esclavagisme pose l’épineuse question de la réparation. En 2013, le Conseil représentatif des asso­ciations noires (CRAN) a assigné en justice la CDC, lui réclamant des réparations au titre de sa partici­pation à l’esclavage, considérée comme un crime contre l’huma­nité depuis la loi Taubira de 2001.

« Nous ne disons pas que les entre­prises d’aujourd’hui sont responsa­bles, nous disons que certaines ont bénéficié de l’esclavage, c’est-­à-­dire qu’elles ont hérité de biens mal ac­quis qui devraient être restitués », explique l’ex-président du CRAN, Louis-Georges Tin. En mai 2015, François Hollande a fermé la porte aux demandes de réparations financières.

« L’in­demnisation est incalculable en raison du temps, peut­on lire dans le Rapport de préfiguration de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, publié en 2017, le pré­judice lié aux faits d’esclavage ne s’avère pas compensable. C’est un préjudice de l’histoire qui ne peut être soldé que par l’histoire, par l’action politique. »

« La première réparation, c’est la réparation de la connaissance, souligne l’historien Pape Ndiaye. Espérons que les entreprises iront plus loin en créant des bourses d’études, ou en finançant des pro­grammes antiracistes. » Le passé de l’esclavage n’est pas si lointain.D’abord parce que « ce système a produit des imaginaires et des théories racistes qui persistent », selon les mots de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Ensuite parce que le commerce d’être humains existe toujours.

« Je ne crois pas qu’une entreprise ignorant la traite négrière puisse être vigilante sur les conditions de travail forcé chez ses fournisseurs, dans ses chaînes d’approvisionne­ment », estime l’économiste fran­co-­béninois Lionel Zinsou. L’étude du passé permet d’éclairer le présent, notamment la manière dont la traite a participé à l’essor de sociétés par actions, des assurances, ou du crédit. Pour Lionel Zinsou, « ne pas s’intéresser à cette histoire, c’est ignorer que l’escla­vage a été central dans la construc­tion du capitalisme français ».

Le Monde