Dieppe (76) : « Sale Arabe, tu pues, t’es nul », un employé d’Alpine, rachitique et frappé de strabisme, affirme au tribunal avoir été victime de racisme et de harcèlement chez Renault

Désormais employé bien loin de la chaîne de luxe de Renault, l’intérimaire garde un très mauvais souvenir de son passage à Dieppe où il a été harcelé par son supérieur.

«  Sale Arabe, tu pues, t’es nul ». Intérimaire embauché par différents constructeurs automobiles, ce père de famille d’origine maghrébine n’a pas gardé un excellent souvenir de son passage entre septembre 2017 et juin 2018 sur la chaîne de production dieppoise d’où sortent les prestigieuses Alpine.

Quolibets et placé dans le coffre d’une voiture

Pendant neuf mois, cet habitant de Douai (59) a été l’objet de quolibets, notamment du fait de son strabisme et de sa taille fluette, mais surtout des insultes racistes et de harcèlement. Jusqu’à ce qu’il soit entravé et rapidement bâillonné dans le coffre d’une voiture. Pour blaguer, façon bizutage mais en fin de contrat. « J’ai supporté tout ça pour être mieux admis. Jusqu’à mon arrivée à Dieppe, je n’avais jamais eu de problème comme celui-là, même si le milieu de l’intérim et de la construction automobile, c’est particulier », confirme-t-il à la barre de la chambre des appels correctionnels, mercredi 8 juin 2022.

Ambiance virile, un peu brute de décoffrage, beaucoup moins fine que la ligne de l’Alpine…

Condamné à neuf mois de prison avec sursis

Principal mis en cause, son chef direct le retrouve pour ce second procès. Condamné à neuf mois de prison avec sursis par le tribunal de Dieppe en 2021, ce quadragénaire a finalement été licencié par Alpine suite à ces humiliations et autres moqueries. « J’ai fait ce que j’ai pu pour le soutenir et le former mais au bout d’un moment, je lui ai dit qu’il fallait qu’il arrête de me faire chier, qu’on avait du boulot par-dessus la tête et qu’il bossait mal », reconnaît le prévenu.

« Oui, il sentait la friture »

« Oui, je suis cash mais je ne me suis jamais moqué de lui parce qu’il louche ; tout comme je ne lui ai jamais dit “ “sale bougnoule, sale Arabe” ”. Par contre, effectivement, un collègue et moi lui avons dit qu’il sentait la friture. Parce que c’était vrai », explique posément le Normand.

Désormais chauffeur qui livre nombre de boucheries halal, « je n’ai jamais contesté mon licenciement car mes blagues n’étaient pas à la hauteur de l’image d’Alpine et de mes collaborateurs. Mais je n’ai jamais été violent ni fait preuve de méchanceté raciste. On se chambrait tous, voilà ».

« Merci Monsieur pour votre comportement exemplaire, vous m’avez ému par votre sincérité. Votre analyse était fine et jamais exagérée », lance à la victime l’avocate (et procureure) générale Nathalie Bécache. Et de dépeindre ce « huis clos au travail avec quelqu’un au verbe haut, au parler gras mais toujours au détriment d’une seule personne », c’est-à-dire le prévenu d’origine maghrébine. Les autres salariés témoins, mais opportunément en retrait, étant taxés de « lâches ».

« Senior mais pas seigneur, un chef ! »

Hors de question de diminuer l’impact de ces actes de harcèlement : le ministère public requiert la même peine qu’en première instance – neuf mois avec sursis alors que le procureur avait demandé quatre mois.

« Sur la vidéo, on voit le plaignant rire de bon cœur quand il est “saucissonné” dans la voiture un court instant », souligne Me Érick Lecœur avant de plaider l’annulation de la procédure et la relaxe. « Blague de potache, ouvrier irréprochable, senior mais pas seigneur, un chef !, poursuit l’avocat rouennais. Oui, le plaignant a été harcelé. Parce qu’il travaillait mal et qu’il fallait toujours le recadrer. Je vois ici un petit complexe de persécution. Si mon client était raciste, il ne pourrait pas travailler sur des chaînes automobiles ! »

Délibéré le 13 juillet 2022.

Paris-Normandie