Diplômés de Polytechnique, ils ont choisi de devenir berger, maraîcher ou herboriste-cueilleur

Alors que les oraux de l’X débutent ce lundi, portraits de ces Polytechniciens qui tracent leur voie, à la ferme ou dans les montagnes. Loin des carrières que leur prestigieux diplôme leur réservait.

Les premiers oraux débutent ce lundi matin pour les admissibles de la prestigieuse école Polytechnique. Tous rêvent d’intégrer l’«X» afin d’obtenir son fameux diplôme, garant d’une carrière éblouissante, d’un salaire mirobolant et d’une reconnaissance sociale quasi-indéboulonnable. Mais tous les diplômés deviennent-ils pour autant PDG d’une entreprise du CAC 40 ou haut fonctionnaire? À rebours des carrières plus conventionnelles, Le Figaro est allé à la rencontre de ces polytechniciens qui ont choisi d’être berger, maraîcher ou agriculteur, partis hors des sentiers battus. En quête d’ailleurs.

«Je voulais être enseignant chercheur en mathématiques à l’université» raconte Eudes, désormais berger-fromager à la tête d’un troupeau de près de 200 brebis dans les collines de la Drôme provençale. Quand le jeune homme intègre Polytechnique en 2010 par la voie universitaire il doit lâcher les maths pendant un temps pour faire son stage militaire obligatoire. «Quand on fait des maths à haut niveau, c’est comme le sport : quand on arrête de s’entraîner c’est dur de reprendre», explique l’ingénieur qui, après son passage à l’armée, renonce à ses projets de recherche dans la discipline.

Eudes se tourne alors vers sa seconde passion, la montagne et les grands espaces : naturellement, c’est la voie environnement qu’il choisit pour sa dernière année d’école. Son diplôme en poche, le jeune homme ne se voit pas travailler tout de suite, «je voulais découvrir l’agriculture en mode woofer (travailler comme bénévole dans les fermes, NDLR) pendant un ou deux ans» se souvient Eudes. Pour le jeune diplômé, cette première expérience au contact du monde agricole est décisive : «Une fois que j’ai mis le pied dans l’élevage j’ai finalement toujours travaillé là-dedans», retrace le polytechnicien.

Des parents « un peu sceptiques »

«Une pilule qui est passée petit à petit» pour ses parents qui ont fini par accepter sa décision. Son père, ingénieur des mines et sa mère professeur des écoles, auraient pu légitimement être surpris par cet itinéraire atypique, mais Eudes les avait préparés. «J’étais déjà très autonome dans mes décisions depuis longtemps, j’ai voulu faire sport étude contre l’avis de mes parents et je vivais en caravane, ce que ma mère avait du mal à accepter», se souvient Eudes.

Les parents d’Anatole, qui a intégré Polytechnique en 2015 et est désormais gérant de l’exploitation d’un lycée agricole dans les Hauts-de-France, ont été pour leur part «un peu sceptiques» face au désir de leur enfant de devenir agriculteur. Mais comme Eudes, Anatole avait intérieurement déjà fait son choix avant de se lancer. Pour le jeune homme, l’idée de travailler la terre s’est faite par des rencontres. La première a lieu lors d’une conférence à Polytechnique, où intervient François Léger, un chercheur à l’Agro Paris Tech et l’Inra spécialiste de la viabilité économique du maraîchage biologique en permaculture. Passionné par son intervention, Anatole se dirige également vers le master environnement pour sa dernière année d’école. Son stage de fin d’étude, à l’Agence de l’eau le laisse indifférent, mais la visite de la ferme d’un ami de son cousin constitue, elle, un véritable tournant.

Un défi intellectuel

«Lors de la visite, l’éleveur m’a expliqué son système hyper-innovant en biodynamie. J’ai touché du doigt la complexité d’une ferme, c’est un nombre infini de paramètres qu’il faut gérer», raconte le jeune ingénieur qui a découvert dans l’exploitation agricole une forme de laboratoire à ciel ouvert avec une contrainte de taille «une expérience c’est une année» : mieux vaut ne pas se tromper.

Ce défi intellectuel, tous le retrouvent dans leur pratique, à l’instar de Sacha Guégan, diplômé de Polytechnique en 1997 et désormais herboriste-cueilleur en Bretagne : «1 m² de système naturel est beaucoup plus complexe que n’importe quelle usine», affirme provocateur, cet ancien cadre passé par Michelin, Vallourec et Alstom avant de «quitter l’industrie pour la ferme du Bec-Hellouin», exploitation pionnière dans la permaculture en France. Alors que Sacha Guégan se «desséch[ait] et s’ennuy[ait] à mourir» dans son précédent travail, il affirme avoir trouvé dans la permaculture un mode de pensée qui allie «le manuel à l’intellectuel», «l’humain à la technique» et dont le résultat crée «du beau et du bon».

Souvent ce défi intellectuel demande une transmission de savoirs qu’on ne trouve pas dans les livres : pour ces polytechniciens, premiers de classes formés pour diriger, il faut alors humblement se remettre à l’école et écouter des maîtres. «Quand j’ai commencé dans le métier en berger viande, le collègue qui m’informait était analphabète. Il m’a appris énormément de choses», raconte Eudes, reconnaissant. Ce qui a confirmé l’intérêt du jeune homme dans son métier de berger, c’est la polyvalence qu’il demande « on touche à tout, je suis à la fois berger, chef d’entreprise, vétérinaire, commercial, éleveur et maçon».

Autant de compétences à acquérir qui demandent «une capacité à apprendre vite et bien» estime Jean Bénard diplômé de Polytechnique en 2019. Pour ce jeune maraîcher, qui dit être arrivé à ce métier ou plutôt ce «mode de vie» par «un triple chemin spirituel, philosophique et scientifique», les qualités développées à Polytechnique sont très utiles, au quotidien. «Vision d’ensemble», «rigueur«, «gestion des chiffres«, «encadrement» seront indispensables au jeune ingénieur qui s’est engagé à dégager un chiffre d’affaires de 80.000 euros sur la ferme et se donne l’objectif personnel d’atteindre les 120.000 euros.

De nombreux renoncements

Malgré tous les talents déployés, le salaire pour ces Polytechniciens en vadrouille est bien éloigné de ce à quoi ils pourraient prétendre dans une carrière classique. Alors qu’un jeune diplômé décroche en moyenne une rémunération annuelle de 60.000 euros à la sortie d’école, il faudra pour Jean Bénard se contenter d’un Smic – et le jeune homme s’estime «privilégié». Par ailleurs, en plus de la «pénibilité physique» du métier, c’est la commercialisation que ce jeune maraîcher trouve difficile surtout en vente indirecte : «les revendeurs sont très exigeants», souffle-t-il.

De son côté Eudes, papa d’une fille de deux ans, «commence enfin à voir le bout du tunnel». «Pour ceux qui s’installent hors cadre familial, les difficultés sont nombreuses et structurelles» rappelle le berger qui a dû travailler un temps comme professeur de mathématiques et maçon avant son installation définitive.

«Jamais je ne referai le chemin en arrière»

Malgré tous ces obstacles et ces renoncements, les joies sont nombreuses. «Jamais je ne referai le chemin en arrière» affirme Sacha Guégan qui a trouvé dans le métier d’herboriste-cueilleur «une liberté phénoménale», «une plus grande simplicité dans les relations» et «un dialogue permanent et passionnant avec le vivant». Ce sont également ces moments fugitifs dans la journée de labeur qui donnent toute leur valeur à ces métiers singuliers expliquent, unanimes, les polytechniciens. Pour Jean Bénard l’arrivée «au petit matin» sur la ferme, quand il dérange «pleins d’animaux», est un instant unique tout comme l’est l’observation, le jour même, de «150 bourdons qui se disputent une fleur de ciboulette».

C’est sans surprise auprès de ses brebis que Eudes, pour sa part, trouve ses plus grandes satisfactions : «Parfois quand je rentre mes brebis le soir, elles font des bonds de joie. Normalement ce sont les jeunes qui sautent comme cela. Quand on le voit sur les adultes c’est qu’elles sont heureuses», confie le jeune berger qui aime aussi s’émerveiller avec sa fille dans les pâturages ensoleillés des collines provençales.

Le Figaro