Disparition de l’argent liquide, fin du ticket de caisse… : Le grand mirage de la dématérialisation

Le journaliste et essayiste Guillaume Pitron, explique que la volonté de dématérialiser les échanges remonte à des milliers d’années, et se traduit aujourd’hui par un basculement d’une civilisation du papier – recyclable – à un monde de métaux. Un changement dont les effets sont, selon lui, néfastes tant pour l’environnement que pour notre vie privée. Guillaume Pitron est l’auteur de «L’Enfer numérique» (LLL, 2021) et de «La Guerre des métaux rares» (LLL, 2018)

Dernière illustration de la dématérialisation croissante des échanges, les tickets de caisse ne sont plus imprimés dans les magasins depuis début août, où ils sont remplacés dans certains cas par un e-mail ou une facture à scanner par QR Code. Cette mesure est-elle vraiment écologique? Le substitut numérique est-il moins polluant que le papier ?

Guillaume PITRON. – Il faut d’abord noter que cette mesure s’inscrit dans un contexte plus large de numérisation systématique de tout ce que nous faisons. Toute action physique se répercute désormais dans le monde virtuel. Cela vaut aussi bien pour nos relations à l’administration que dans nos transactions commerciales. Pour mon livre L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like, j’avais réalisé un reportage en Estonie, qui est l’administration la plus numérisée au monde. Et c’est d’ailleurs un exemple d’administration dont Édouard Philippe voulait s’inspirer en tant que premier ministre en 2017.

La suppression du ticket de caisse participe de cette numérisation qui s’accélère depuis une quinzaine d’années. Trois arguments forts soutiennent cette dynamique. D’abord, l’argument de la transparence, qu’on retrouve notamment en Estonie – un État qui, après l’effondrement de l’URSS, a voulu faire rimer numérique et démocratie. Le second argument est celui de la fluidité et de la simplification, évidemment. Le troisième est celui de l’écologie ; ce dernier argument postule que lorsqu’on numérise, on fait du bien à la planète.

C’est un engouement que l’on a vu apparaître notamment avec les villes intelligentes, les smart cities , et qui s’est accompagné d’un discours liant systématiquement la numérisation de tout ce qu’on fait dans la vie – la façon de se déplacer, de communiquer – à l’écologie. Dans la feuille de route du gouvernement de 2021 intitulé «Numérique et environnement», il est d’ailleurs écrit que «la transition écologique sans le progrès numérique est impossible».

Maintenant, la suppression du ticket de caisse est-elle écologique? Oui et non. Il faut préciser qu’il s’agit d’un papier thermique, sur lequel il n’y a pas d’encre, et qui peut contenir des perturbateurs endocriniens. Lorsqu’il est imprimé, selon les chiffres de Green IT, un ticket dématérialisé consommerait 3 centilitres d’eau, alors qu’un ticket matérialisé papier consommerait 5 centilitres d’eau. Il y a donc un gain de deux centilitres par ticket. Si on s’intéresse aux émissions de CO2 toutefois, le ticket numérique émettrait 5 grammes de CO2 là où le ticket papier émet 2 grammes. Donc dans un cas, c’est plus écologique en termes de consommation d’eau. Dans l’autre, en termes de CO2, ça ne l’est pas.”

Ensuite, ce ticket peut être émis de plusieurs manières. Il peut se retrouver sur votre compte client, sur un wallet de votre téléphone portable: dans ces cas-là, il n’y a pas besoin d’envoyer un e-mail, et le coût en termes d’émission de CO2 est bien moindre. Si vous le recevez par e-mail, selon l’Ademe, cela émet entre 3,8 et 19 grammes de CO2 par envoi d’e-mail – selon que celui-ci contient une pièce jointe ou non. Par comparaison, une voiture neuve aujourd’hui qui roule en France émet à peu près 120 grammes de CO2 par kilomètre. Il y a donc effectivement moins de perturbateurs endocriniens, moins de consommation d’eau avec un ticket dématérialisé, il y a un gain en termes de matière sur le plan du papier ; mais de l’autre, il y a ce coût en CO2 qui semble être plus élevé.

Les enseignes peuvent aussi accumuler des données sur les utilisateurs et la Cnil a pointé «un risque de réception massive de sollicitations commerciales». Faut-il craindre un accroissement des démarchages par mail – et la pollution que cela pourrait engendrer?

La Cnil dit que «la récupération de tickets par voie dématérialisée présente parfois plus de risques pour le respect de votre vie privée car elle implique dans certains cas la communication de vos données». Et des associations de consommateurs s’inquiètent aussi que cet e-mail s’accompagne de l’envoi de publicité, ce qui alourdirait de fait la facture écologique. Toutefois, le risque pointé par la Cnil est encadré par la Cnil elle-même. Elle interdit déjà, de fait, aux commerçants d’utiliser les données d’un client qui ont été communiquées pour recevoir un ticket de caisse. Elle peut également prononcer des sanctions pour non-respect de cette obligation. Mais il y a toujours un risque que ce ne soit pas respecté par les commerçants, qui pourraient s’en servir pour enrichir leur logiciel clients et faire des démarches commerciales ciblées.

Au-delà de la pollution, certains craignent aussi un traçage plus important des consommateurs, dont tous les achats sont enregistrés. Faut-il s’en inquiéter?

Ce que j’ai constaté dans mes enquêtes, lorsque j’ai travaillé par exemple sur les données qui sont récoltées par les trottinettes en libre-service, c’est que lorsqu’on renseigne quelques informations, on se retrouve à donner beaucoup plus ce que l’on croit. On accepte notamment que des données produites via le service de trottinettes, des données de géolocalisation notamment, soient partagées avec des partenaires tiers. C’est souvent la case que l’on coche sans se rendre compte que tout cela se perd dans les méandres du web. Ce sont des morceaux de nous qui se retrouvent ainsi entre les mains de data brokers, de courtiers en données. Chaque morceau de vous représente quelques centimes d’euros, et votre profil complet peut-être plusieurs milliers d’euros.

On voit là l’abus qui peut être fait de ce type d’informations dans une économie régie par les données, où la donnée représente un capital d’information et un capital financier énorme. Cela représente des risques en termes de traçage et même en termes d’anonymisation. Mais est-ce que les supermarchés ne faisaient pas déjà ça? Une carte de fidélité permettait déjà de tracer les achats, par exemple. Il est probable que ce type de pratiques se renforce.

Avant même le ticket de caisse électronique, la généralisation du paiement par carte et la quasi-disparition de l’argent liquide n’avait-elle pas déjà impulsé cette dynamique?

La disparition progressive du liquide est bien engagée, et évidemment le Covid n’a fait que l’accélérer. Cette fluidité des moyens de paiement par carte rend la vie beaucoup plus agréable au quotidien, mais elle nous rend aussi beaucoup plus traçables. Certaines entreprises aujourd’hui, comme Worldline par exemple, voudraient qu’il n’y ait plus d’objet entre vous et l’acte d’achat, que la carte bancaire disparaisse et que votre empreinte digitale la remplace. L’acte d’achat serait permis par la simple action de poser votre main sur un terminal de paiement, lequel reconnaîtrait vos empreintes digitales: on parle de «paiement palmaire». L’idée est qu’il n’y ait plus la rugosité de l’objet qui vienne interférer entre le consommateur et l’acte d’achat. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, vous ne pouvez plus sortir dans la rue sans produire de donnée.

Vous avez écrit sur la pollution numérique et sur les matériaux qui servent à construire les téléphones portables. Comment expliquer que dans le cadre de mesures écologiques comme la loi Agec, on reste aveugle à tout cela?

La numérisation est une merveilleuse aubaine pour le politique, car on espère que ces technologies vont résoudre la quadrature du cercle que représente le défi de la croissance et de la protection de l’environnement. On entend que c’est générateur d’emplois, de croissance, de retombées fiscales pour l’État. Dans certains rapports onusiens, le numérique est présenté comme étant un soutien à la lutte contre le réchauffement climatique. Et le politique est fasciné par ces sirènes.

Depuis 2005 environ, des rapports produits par les organisations internationales viennent corroborer cette vision idyllique d’une technologie génératrice de croissance et écologique. On ne regarde pas forcément des signaux qui entrent en contradiction avec ce message-là et qui émanent d’associations, de journalistes et d’organisations telles que le Shift Project. Il y a une cécité de la part du politique qui ne veut pas voir ce type de contre-signaux. On ne se pose pas réellement la question des transferts d’impact, par exemple dans le cas du ticket de caisse.

Et les paradoxes sont nombreux: jamais notre société n’a été autant dématérialisée, et jamais, paradoxalement, on n’a consommé autant de papier. Car le papier aujourd’hui sert davantage à faire des emballages en carton pour les produits vendus par les sites d’e-commerce. On parle de la dématérialisation, des gens qui n’envoient plus d’enveloppes ou de cartes postales, mais la réalité c’est qu’aujourd’hui on livre énormément de colis. À ce titre, je ne comprends pas pourquoi La Poste n’est pas devenue l’entreprise la plus puissante de France! Les colis font 50 à 100 fois le poids et le volume d’une enveloppe, et l’e-commerce a généré une croissance exponentielle des services de livraison.

Notre société s’enorgueillit étonnamment de passer du circulaire et du recyclable au non-circulaire et au non-recyclable. Mis à part ce petit détail du ticket de caisse, qui lui-même était difficilement recyclable compte tenu de ses caractéristiques, la civilisation du papier est une civilisation des matières premières qui est plus facilement recyclable que les métaux présents dans les téléphones portables. Or on bascule d’un monde de papier à un monde de métaux: les métaux, en fait, fonctionnent comme un substitut du papier. C’est donc un transfert d’une matière première qu’on savait recycler vers des matières premières qu’on n’arrive pas forcément à recycler aujourd’hui, compte tenu du coût du recyclage, qui demeure encore trop élevé pour de nombreux métaux.

En réalité, cela fait cinq mille ans que l’on essaie de dématérialiser. L’invention de l’écriture, c’est quoi? C’est le moment où l’on estime qu’il n’est pas nécessaire d’être présent physiquement pour passer un ordre puisqu’il est possible d’écrire sur une tablette en argile. En Mésopotamie il y a cinq mille ans, l’argile permettait déjà de dématérialiser la présence humaine. Idem avec l’arrivée de la monnaie. Un morceau de métal a permis de dématérialiser la chose vendue sur le marché. Pas besoin de venir au marché avec sa vache pour l’échanger contre trois sacs d’orge.

La lettre de change, ensuite, symbolise le passage du métal au papier: pour des raisons de sécurité, on ne traverse plus les routes de la soie avec des sacs de pièces, au risque de se les faire voler, mais on les remplace par du papier qui représente la valeur de ce qu’on aurait pu transporter. Le papier a donc déjà remplacé le métal par le passé, et aujourd’hui c’est à nouveau le métal qui remplace le papier. En résumé, cela fait cinq mille ans que l’on ne dématérialise rien du tout: on ne fait que matérialiser autrement.

Le Figaro