Documentaire : “I’m New Here” : business, embrouilles et racisme, pas facile d’être un Africain en Chine

Bram Van Paesschen, cinéaste documentaire et monteur belge, nous emmène à la rencontre de la communauté africaine de Canton. Entre business, coups bas, racisme et embrouilles. Un film à voir le samedi 29 janvier, sur la chaîne belge La Trois, à 23h10.

Après Empire of Dust, qui dépeignait les rapports entre deux travailleurs (un Chinois et un Congolais) d’une compagnie d’Etat chinoise en République démocratique du Congo, luttant pour essayer d’acheter un camion de graviers, le Belge Bram Van Paesschen a réalisé I’m New Here . Le sujet de ce documentaire de 92 minutes sans voix off et présélectionné aux Magritte : les difficultés de la communauté africaine de Canton (Guangzhou). Une immersion dans le quartier de Xiaobei. Entretien avant la diffusion dans l’émission Fenêtre sur doc.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans les rapports entre la Chine et les pays d’Afrique ?

Je n’ai jamais cherché ces sujets, je suis tombé dessus à chaque fois. Quand j’ai terminé mes études de cinéma à l’institut Sint-Lukas (Bruxelles), j’ai été contacté par Canvas pour faire un documentaire sur le sida dans la capitale. Le producteur voulait programmer des docs de ciné. Ils ont beaucoup aimé mon travail et m’ont donné carte blanche ensuite pour un deuxième. J’avais déjà repéré les anciennes carrières et, les anciennes installations Gécamines au Katanga (Congo). J’étais impressionné par cette architecture. Je suis donc parti à Lubumbashi pour filmer les “creuseurs” de cobalt, de cuivre, etc (Pale Peko Bantu Mambo Ayikosake)…

Durant ce tournage, entre Lubumbashi et Kolwezi, dans un bus, j’ai vu des Chinois au bord de la route. C’était en 2008. Ça m’a intrigué et donné Empire of Dust sur les constructeurs de routes chinois. Dans la foulée, l’écrivain David Van Reybrouck a publié un livre sur l’histoire de la RDC dans lequel l’auteur évoque la communauté congolaise de Guangzhou. Je trouvais ça marrant de faire un film miroir.

Vous vous êtes focalisé sur un bâtiment : Tian Xiu. Pourquoi ?

Ça a été le film le plus compliqué que j’ai eu à tourner. Durant la phase de repérage et de recherche, j’avais collecté de nombreuses petites histoires, mais je ne parvenais pas à les rassembler d’une matière suffisamment cohérente. Après chaque échec, je me rendais dans ce bâtiment. C’est comme cela que j’ai eu l’idée d’en faire le point central du film. Tian Xiu, c’est l’emblème de la présence africaine dans la ville et là où ils se rencontrent. C’est le bâtiment, aussi, qui sert d’église pour la communauté africaine francophone. Car il y a une communauté africaine anglophone installée un peu plus à l’Ouest de la ville.

Pouvez-vous nous décrire ce gratte-ciel ?

Le bâtiment compte une trentaine d’étages. Dans les trois premiers, on trouve des magasins. Au-dessus, c’est principalement des appartements, mais c’est hybride. Il y a des bordels, des logements, des bureaux, mais aussi des magasins et des restaurants clandestins. À l’époque, les Africains pouvaient être patron d’un magasin, mais le gouvernement a changé la loi pour qu’il y ait un patron chinois.

Comment avez-vous réussi à faire entrer votre caméra dans ce lieu ?

Le président de la communauté congolaise était l’un de mes intervenants. Fely est très bien vu des autorités et bien intégré en Chine. Il jouait le rôle de “parapluie” en cas d’ennui, mais, en même temps, je sentais qu’il n’avait pas totalement confiance en moi. Je ne suis pas à 100 % content de ce film, car je n’ai pas réussi à obtenir la même confiance qu’avec les interlocuteurs de mes films précédents. À cause de la parano de tout le monde. Les gens ont peur du système chinois, de dire des choses et de subir des représailles.

Comment avez-vous obtenu les autorisations pour filmer ?

Normalement, quand tu filmes en Chine, un membre du gouvernement doit t’accompagner tout le temps. Si je faisais ça, c’était perdu avec les Africains. Nous, on est passé par une boîte de production chinoise qu’on a payée qui s’est portée garante auprès du gouvernement.

Leur credo, c’est donc d’importer chez eux des produits chinois ?

La majorité des Africains présents à Canton sont résidents ; une minorité est de passage. Au départ, ce sont des étudiants congolais qui se sont installés. Il y avait des échanges entre Mobutu et Mao. Les Congolais ont vu les Nigérians faire du business et ils ont fait la même chose. Ils se sont enrichis à l’époque. Ça a été une sorte d’eldorado. C’est ce qui a fait qu’en Afrique, de nombreux produits venaient de Chine. Des matériaux de construction, des briquets, des voitures, etc. En 2015, lors du tournage, on était déjà sur la fin de cet eldorado.

Au départ, les Africains pouvaient être patrons d’un magasin, les Chinois ont laissé un peu faire, mais le gouvernement a changé la loi et les patrons sont Chinois. Il est de plus en plus difficile pour les Africains de s’y établir. Et puis, leurs filons ont été copiés. Dans le film, j’interviewe mes protagonistes dans un restaurant africain tenu par un Chinois. Le patron avait commencé un étage en dessous dans le restaurant d’un Congolais. Il a travaillé pendant trois mois et il est parti. Un mois plus tard, il a ouvert le même restau, mais un peu moins cher.

Vous mettez, d’ailleurs, en exergue une phrase : “Souvent l’espoir est le messager du désenchantement”.

Ma trilogie africaine parle de l’argent. Ce que les gens font pour gagner leur vie. J’essaie de montrer le combat des petits “soldats” engagés dans une guerre économique et comment ils vivent cela chaque jour. Je voulais montrer que c’est dur pour eux mais qu’ils réussissent aussi à trouver leur chemin malgré tous les obstacles. Un de mes protagonistes repart en Afrique, échoue et essaie de monter un magasin pour charger des téléphones. Quand tu reviens de Chine, les gens pensent que tu as de l’argent, que tu as pu acheter de nombreux appareils électroniques alors que certains sont totalement fauchés… Fely m’a confié avoir peur de rentrer au Congo, car tout le monde allait lui demander de l’argent. En même temps, il fait tout pour garder cette image de quelqu’un de riche auprès de sa communauté. Sur les réseaux sociaux, il pose toujours dans un avion, en voiture. En vérité, il n’est pas riche.

Il y a aussi beaucoup de racisme. De nombreux taxis ne veulent pas les prendre, certains citoyens se bouchent le nez à leur passage, etc…

Tout à fait. Les Chinois n’ont pas l’habitude d’être en contact avec les autres cultures. Le peuple, je parle. Tout doit être Han (l’ethnie majoritaire chinoise, NdlR). Ça peut être de la naïveté, ils ne connaissent pas. D’autant que le racisme est supporté par l’État. Ils sont endoctrinés, éduqués comme ça. Il n’y a qu’à voir la situation au Tibet ou avec les Ouïgours. Après, il y a aussi des couples mixtes. Ce lavage de cerveau peut être cassé. Je termine le film avec un plan dans un karaoké dans lequel Fely chante avec un local. Pour relativiser et finir par une note un peu plus joyeuse.

La Libre