D’où vient l’obsession identitaire de la politique française ?

Le candidat Eric Zemmour entouré de ses nouveaux alliés, l’ex-RN Gilbert Collard, l’ex-LR Guillaume Peltier ainsi que de sa conseillère Sarah Knafo lors d’un rassemblement à Cannes le 22 janvier 2022. Bertrand Guay/ AFP

En ce début de campagne présidentielle française, le débat politique s’est surtout focalisé sur les thématiques identitaires, aux dépens d’autres sujets qui, tels la crise sanitaire ou l’urgence climatique, semblaient pourtant davantage correspondre au contexte de l’élection. Cette obsession identitaire est l’aboutissement d’un processus séculaire, au cours duquel le concept d’identité s’est progressivement imposé d’abord au sein de l’extrême droite intellectuelle, puis plus largement dans l’ensemble du champ politique.

La problématique de l’identité nationale n’a pas toujours été l’apanage de l’extrême droite. Tout au long du XIXe siècle, l’idée de Nation a été portée par les forces révolutionnaires et démocratiques. En France, elle a accompagné la construction de la République, autour d’une idéologie intégratrice et universaliste. Comme l’a souligné l’historien Raoul Girardet dans une étude pionnière, c’est au moment de la crise boulangiste et plus encore de l’affaire Dreyfus, au tournant des XIXe et XXe siècles, que le nationalisme français se transforme et bascule à droite, voire à l’extrême droite. La Nation française est alors perçue comme une réalité menacée aussi bien par des forces extérieures (l’Allemagne) que par les ennemis de l’intérieur : les Juifs, les étrangers, les francs-maçons.

Un thème émergeant progressivement à l’extrême droite

L’œuvre d’une nouvelle génération d’intellectuels, marquée notamment par Maurice Barrès et Charles Maurras constitue le socle idéologique de forces politiques d’extrême droite qui, tout au long du XXe siècle, défendent la France contre les ennemis qui l’assaillent et contestent le parlementarisme républicain et le modèle de la démocratie libérale.

Les ligues nationalistes qui, le 6 février 1934, manifestent à proximité de la Chambre des députés pour protester une République inefficace et corrompue entendent rendre « la France aux Français ». La Révolution nationale, lancée en 1940 par le régime du maréchal Pétain, entend restaurer, à l’ombre de l’Allemagne nazie, une identité française intemporelle et en grande partie fantasmée, marquée notamment par le catholicisme et la ruralité. Les compromissions de la collaboration jettent durablement l’opprobre non seulement sur le régime de Vichy, mais aussi sur l’extrême droite et les thématiques nationalistes et identitaires dont elles se réclament. La sensibilité nationaliste est alors récupérée par le gaullisme, qui en développe une version compatible avec les valeurs de la République et confiante dans la grandeur de la France.

Le président du Front national Jean‑Marie Le Pen (D) discute avec le responsable du GUD Alain Robert (G) et le président du Parti des Forces Nouvelles Roland Gaucher, le 14 décembre 1977 à la faculté de droit d’Assas de Paris, lors d’un meeting en préparation des élections législatives. Marcel Binh/AFP

C’est lorsque décline le gaullisme historique, à la fin des années 1960 que l’extrême droite identitaire réapparaît, dans le champ intellectuel d’abord. Elle s’appuie sur le sentiment d’un déclin de la France, marqué notamment par la perte de son empire colonial et le risque d’une dilution dans une Europe de l’Ouest dominée par les États-Unis. Elle exploite également l’angoisse suscitée par la mondialisation des flux économiques et migratoires. Structurée autour d’organisations intellectuelles (comme le GRECE, créé en 1969) et de groupuscules politiques (Ordre Nouveau, également créé en 1969), cette extrême droite entend défendre l’identité française, en rappelant l’enracinement des individus dans une communauté nationale elle-même inscrite dans une civilisation européenne millénaire, menacée notamment par l’immigration arabo-musulmane.

C’est sur ce socle idéologique que s’appuie le Front national, créé en 1972 par Jean‑Marie Le Pen qui, significativement, remet à l’honneur l’épithète « national ».

Le Front national en caisse de résonance

Pendant les dix premières années de son existence, le Front national (FN),ne parvient d’abord pas à sortir de la situation marginale dans laquelle semble cantonnée l’extrême droite française depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est à l’occasion des élections européennes de 1984 qu’il s’impose sur la scène politique, en recueillant près de 11 % des voix.

Cette progression soudaine s’inscrit dans un contexte de crise politique et sociale, marquée notamment par l’avènement du chômage de masse, la désindustrialisation, le fossé grandissant entre les catégories populaires et les élites politiques. Le FN parvient à capter les inquiétudes provoquées par cette crise en faisant de l’immigration le point de cristallisation des difficultés françaises. L’immigration est responsable à la fois de l’insécurité, symbolisée notamment par les violences qui embrasent les banlieues à partir de « l’été chaud » de 1981, et du chômage : en 1978 déjà, le FN lançait une grande campagne d’affiche autour du slogan « 1 million de chômeurs, c’est 1 million d’immigrés de trop », slogan qu’il actualise en 1982 en portant le chiffre à 3 millions de chômeurs et d’immigrés…

Les discours du FN exploitent alors de façon quasi obsessionnelle le péril de l’immigration, en recourant volontiers à des provocations. Jean‑Marie Le Pen prophétise ainsi, en janvier 1984 :

« Demain, les immigrés s’installeront chez vous, mangeront votre soupe et coucheront avec votre femme, votre fille ou votre fils ».

Jean‑Marie Le Pen
Jean‑Marie Le Pen harangue des milliers de personnes le 23 septembre 1990 au Parc de Bagatelle, près de Paris. Gilles Leimdorfer/AFP

Le succès de ces diatribes hostiles à l’immigration conduit le FN à développer de façon cohérente une thématique à la fois identitaire et populiste, nourrie notamment par les travaux du Club de l’Horloge. Ce think tank qui, depuis les années 1970, relaie les réflexions de la Nouvelle Droite au sein de la droite modérée fournit d’ailleurs au FN une nouvelle génération de dirigeants, notamment Bruno Mégret, numéro 2 du parti à partir de 1988. Mégret lance en 1989 la revue Identité et présente en 1991 « cinquante mesures pour régler le problème de l’immigration » et met en exergue la notion de « préférence nationale » qu’il entend d’ailleurs appliquer dans la ville de Vitrolles dont sa femme est élue maire en 1997.

Son exclusion du FN, en 1998, relègue au second plan ces thématiques identitaires, au profit de la rhétorique plus tribunitienne de Le Pen. De nouveaux groupes d’extrême occupent alors l’espace politique ainsi libéré, tel le Bloc identitaire, créé en 2002.

Une extension vers l’ensemble du champ politique

Jusqu’au début du XXIe siècle, le thème de l’identité nationale reste malgré tout marginal dans le champ politique français et se cantonne à l’extrême droite.

Au cours de l’élection présidentielle de 2002, les débats se focalisent d’abord sur la souveraineté nationale, défendue par Jean‑Pierre Chevènement à la tête de son « pôle républicain » qui regroupe les souverainistes de gauche et de droite en vue de défendre l’indépendance et les valeurs de la République française, puis celui de l’insécurité, dont s’emparent ceux qui se combattront au second tour (Jacques Chirac et Jean‑Marie Le Pen).

A gauche aussi, la sécurité s’invite en campagne, ici en 2002 avec les ministres Elisabeth Guigou (Justice), Jean‑Pierre Chevènement (Intérieur), Alain Richard (Défense), Ségolène Royal (Enseignement) et Jean‑Jack Queyranne (Outre-Mer) autour du Premier ministre Lionel Jospin s’adressant, le 25 octobre à Villepinte, aux participants du colloque « des villes sûres pour des citoyens libres ». Jack Guez/AFP

Cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy fait de la création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale une proposition emblématique – et particulièrement clivante – de sa campagne, autour de laquelle vont devoir se positionner ses concurrents, y compris la socialiste Ségolène Royal. L’immigration s’inscrit dans une thématique plus large, la question identitaire, qui permet à Sarkozy d’attirer plus du tiers des électeurs habituels du Front national et de remporter l’élection.

Une banalisation de la question identitaire

Cette banalisation de la question identitaire s’explique par de multiples facteurs. La montée du terrorisme islamiste, marquée par des vagues successives en France (en 1985-1986 d’abord, puis au milieu des années 1990 et enfin à partir de 2012), a déplacé les termes du débat politique sur l’immigration. Ce qui est en jeu, ce n’est plus le chômage des « Français de souche » ou leur sécurité au quotidien, c’est bien l’intégrité d’une identité française, façonnée par le christianisme et menacée à la fois par le terrorisme islamiste et par un communautarisme d’origine religieuse qui s’exprime publiquement, depuis « l’affaire du foulard » porté à l’école par des jeunes lycéennes à Creil en 1989.

La lutte contre cette double menace, terroriste et communautariste, permet à la thématique identitaire de dépasser le cadre de l’extrême droite et de nourrir de nouvelles thématiques : la laïcité, devenue le point central d’un modèle républicain qui intègre l’ensemble des particularismes dans une communauté nationale une et indivisible ; et l’affirmation de la fierté d’être Français, que Nicolas Sarkozy exprime en promouvant une conception de l’histoire qui réconcilie les Français avec le « roman national », loin de tout sentiment de repentance, notamment par rapport au passé colonial de la France.

Les attentats de 2015 n’ont fait que renforcer cette polarisation sur les thématiques identitaires, même s’ils n’entraînent pas forcément une radicalisation de l’opinion publique. Le Front national dépasse 27 % des voix aux élections régionales de décembre 2015. Le président de la République François Hollande propose alors la déchéance de nationalité pour les personnes condamnées pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la nation. Certains refusent toutefois de céder à cette surenchère.

Lors des primaires de la droite et du centre, en 2016, Alain Juppé fait campagne sur « l’identité heureuse ».

Quant à Emmanuel Macron, il est élu en 2017 contre Marine Le Pen, sur un projet délibérément européen et tournant le dos au nationalisme.

L’influence de la mouvance identitaire

Même si elle marque un coup d’arrêt à la progression électorale du Front national, la victoire d’Emmanuel Macron ne met pas fin à l’activité d’une mouvance identitaire, très présente sur les réseaux sociaux. Esquissée dès le milieu de l’année 2021 et annoncée officiellement fin novembre, la candidature présidentielle de l’essayiste Eric Zemmour récupère les principales propositions du Front national des années 1990 devenu Rassemblement national en 2018, (arrêt de l’immigration et du regroupement familial, préférence nationale, abrogation du droit du sol), en en faisant les éléments clefs d’un combat pour la civilisation. Le nom qu’il donne à son mouvement, Reconquête, fait d’ailleurs explicitement référence à la Reconquista de l’Espagne arabo-andalouse par les catholiques, à la fin du Moyen-âge. L’historien Laurent Joly a d’ailleurs démontré qu’Eric Zemmour falsifie l’histoire de la France au service d’un nationalisme ethnique et identitaire qui renoue avec la Révolution nationale du maréchal Pétain.

Le succès médiatique de la candidature d’Eric Zemmour montre l’influence d’une culture politique qui mêle défense de l’identité nationale, crainte de l’étranger et plus particulièrement du musulman, hantise du déclin voire de la dilution de la nation française et de la civilisation européenne. On retrouve ces thèmes dans le discours du Rassemblement national et, de façon plus atténuée et moins homogène chez Les Républicains ou même dans la mouvance macroniste, comme en témoignent notamment les propos de plusieurs ministres (Gérald Darmanin, Jean‑Michel Blanquer, Frédérique Vidal) contre « l’islamo-gauchisme ». Cette évolution est l’un des symptômes de la droitisation du champ politique et de l’opinion publique française depuis le début du XXIe siècle.

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