Douglas Murray : « L’antiracisme, le wokisme et la cancel culture virent au racket de l’Occident »

Le journaliste et essayiste britannique Douglas Murray fait paraître « Abattre l’Occident : Comment l’antiracisme est devenu une arme de destruction massive » (L’Artilleur). Une analyse venue de Grande-Bretagne, radicale, de la haine de soi occidentale qui conduit à ce que l’on traduit en France par les termes de « wokisme » et de « cancel culture ».

Douglas Murray appartient au mouvement « Intellectual dark web » (IDW), groupe de penseurs international qui s’opposent à la nouvelle tendance politique et idéologique identitaire liée à ce qu’on résume un peu facilement par le terme « wokisme ». The War on the West : How to Prevail in the Age of Unreason est paru en avril au Royaume-Uni. Comme ses précédents livres (L’étrange suicide de l’Europe : Immigration, identité, Islam ou La grande déraison : Race, genre, identité), l’ouvrage de celui qui mêle journalisme et essayisme – dans la tradition britannique – est devenu un best-seller outre-Manche.

En France, ce sont les éditions de L’Artilleur qui ont assuré la traduction, sous le titre Abattre l’Occident : Comment l’antiracisme est devenu une arme de destruction massive. Un long réquisitoire, certes appuyé mais toujours documenté, jamais extrémiste ni outrancier, contre le nouvel antiracisme et la « théorie critique de la race », qu’il estime produites par le ressentiment d’une certaine partie des élites occidentales emprisonnées dans une haine de soi. Il estime que le monde anglo-saxon y est particulièrement vulnérable, et se dit « personnellement très inquiet » de voir ces thèses arriver dans notre pays, même s’il est « rassuré par la résilience de la France ». Entretien.

Marianne : Vous affirmez que, né en Occident, l’antiracisme s’est désormais retourné contre ce dernier. Vous expliquez notamment que si jamais nous continuons à prendre ce nouvel antiracisme « à la légère », sans le combattre, « nos sociétés risquent de se déchirer dans la violence ». « Dans la violence », vraiment ?

Douglas Murray : Oui, il suffit de regarder ce qui s’est passé aux États-Unis, ville après ville, durant l’été 2020. En raison de l’offensive des activistes « antiracistes », il a été décidé que le meurtre effroyable de George Floyd n’était pas seulement le prisme à travers lequel il fallait regarder le policier qui l’a tué, ou le département de police du Minnesota, mais le prisme à travers lequel il fallait regarder tout ce qui se passe en Amérique, en Occident et chez les Blancs en général. Soudain, l’ « antiracisme » était partout, et il a transformé un certain nombre de présomptions en certitudes courantes.

Comme l’idée que tous les Blancs sont racistes. Ou que les Blancs sont « fragiles » et ont des « préjugés » intrinsèques, toujours avec la présomption que les autres personnes n’en ont pas. Étrangement, l’ « antiracisme » dans sa forme moderne, américaine, ressemble terriblement au racisme d’antan. Il essentialise les gens en fonction de leur couleur de peau. Il rabaisse les gens en fonction de leur couleur de peau. Il regarde tout à travers le prisme de la race et insiste sur le fait que les gens sont prisonniers de leur race. Il affirme que les idées ne peuvent pas passer d’une race à l’autre – les Blancs ne peuvent donc pas comprendre les Noirs. Et il prétend que les Blancs n’ont pas le droit d’apprendre ou de « s’approprier » d’autres cultures. Ce qui est bien sûr une attitude contradictoire puisque les « antiracistes » attaquent également les Blancs pour leur prétendu dédain des autres cultures.

Tout cela a déjà conduit à la violence et mènera vers encore plus de violence si on laisse faire. Aujourd’hui même, le PDG d’une entreprise américaine appelée Twilio a annoncé qu’il allait devoir licencier un certain nombre de personnes. Il a annoncé qu’il le ferait dans une optique « antiraciste », car les licenciements « peuvent avoir un impact plus prononcé sur les communautés marginalisées ». En clair, cela signifie que l’entreprise va licencier en priorité les employés blancs. Combien de temps pensez-vous que ce genre de chose pourra continuer pacifiquement ?

Qu’est-ce que la « théorie critique de la race » ?

La « Critical Race Theory » (TCR ou CRT) est un ensemble d’idées qui ont émergé dans la vie intellectuelle américaine à partir des années 1970. Elle est née dans les milieux juridiques et se revendiquait ouvertement activiste dès le départ. Les adeptes de la TCR refusaient d’accepter l’amélioration graduelle des relations interraciales aux États-Unis. Ils estimaient que cela faisait partie du problème et que, pour lutter contre le racisme, il fallait devenir non pas aveugle à la race, mais plutôt hyper-conscient de la race, en regardant absolument tout à travers le prisme de la race. Au cours de la dernière décennie, ce courant s’est répandu dans presque toutes les disciplines et dans les écoles, les universités et les grandes entreprises aux États-Unis, puis dans d’autres pays.

Certains chercheurs affirment qu’il s’agit d’une version de la « French Theory », le concept français déconstructeur rendu célèbre aux États-Unis par certains intellectuels, que les États-Unis renverraient maintenant au reste du monde. C’est une explication intellectuelle, mais elle n’est pas satisfaisante. La vérité c’est qu’en Occident, nous sommes très sensibilisés aux horreurs causées par le racisme. Nous avons tellement peur d’en être accusés que quiconque voudrait dénoncer absolument tout le monde comme étant raciste peut surfer sur ce sentiment en toute impunité.

Au cours de la dernière décennie, les professionnels de la race se sont immiscés dans tous les domaines de la vie américaine, y compris dans le gouvernement et le monde de l’entreprise. Pour les entreprises américaines, c’est maintenant quelque chose qu’elles intègrent tout naturellement. Toutes les grandes banques et autres compagnies du genre veulent être épargnées, alors elles font suivre à leurs employés une « formation aux préjugés », confessent leur « racisme » et bien plus encore. Comme l’a dit Eric Hoffer [philosophe américain], « toute grande cause commence comme un mouvement, devient une entreprise et finit par dégénérer en racket ». Je crains que nous ne soyons au stade du racket de l’ « antiracisme », où les sociétés les moins racistes sont les plus accusées d’être racistes.

La Chine semble avoir bien moins tendance à faire son examen de conscience…

Tout à fait. Le Parti communiste chinois (PCC) n’a pas peur d’être accusé de racisme. Il gère un système de camps de concentration au moment où nous nous parlons. Mais il sait très bien à quel point les pays occidentaux sont sensibles à de telles accusations. C’est l’une des raisons pour lesquelles la propagande d’État chinoise publie des documents en anglais accusant constamment l’Amérique et l’Occident de racisme.

« Pourquoi les pays occidentaux seraient-ils les seuls à avoir de tels péchés et une telle culpabilité héritée ? »

Tout dictateur africain qui voulait s’en tirer en volant les ressources de son pays, en accumulant des comptes bancaires suisses et en faisant faire des achats à sa femme à Paris pouvait toujours – lorsqu’il était attaqué – parler des méchants colonialistes blancs européens et de leur « racisme ». Nous, Européens, sommes accusés de racisme depuis longtemps par des gens qui trouvent cela extrêmement commode. Le PCC n’est que le dernier en date. Il a récemment critiqué l’Amérique pour l’affaire George Floyd et les séparations de familles à la frontière sud de l’Amérique. Je me demande ce que le peuple ouïgour aurait à dire de l’affirmation selon laquelle le PCC se soucie du racisme…

Le racisme présent dans les pays d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient est-il systématiquement passé sous silence ?

Oui, parce que personne ne sait quoi faire. C’est la même chose avec l’esclavage qui perdure en Afrique et au Moyen-Orient. Et c’est la même chose avec les empires non-européens et les traites négrières non-européennes. Grâce aux « antiracistes » américains, tout dans l’histoire de l’Occident est maintenant regardé à travers les trois lentilles du racisme, du colonialisme et de l’esclavage. En Amérique, on appelle cela le « péché originel » de la nation. Ce à quoi je suis parfois tenté de répondre : quel est donc le péché originel de l’Ouganda, du Nigeria ou de tout autre pays non-occidental ?

« Oui, la situation est bien pire dans les pays anglo-saxons, car nous sommes beaucoup plus vulnérables à la politique et au discours américains. »

Ils doivent bien en avoir un, n’est-ce pas ? Pourquoi les pays occidentaux seraient-ils les seuls à avoir de tels péchés et une telle culpabilité héritée ? Voltaire disait que la seule chose pire que ce que les Européens ont fait en troquant des esclaves africains est ce que les Africains noirs ont fait en volant et en vendant leurs frères et sœurs africains. Y a-t-il un pays africain ou une personne africaine qui veuille assumer la responsabilité de cette situation ? Bien sûr que non. Seul l’Occident doit vivre dans une culpabilité perpétuelle pour des crimes qu’aucun individu vivant n’a commis.

Y a-t-il, à votre avis, une différence entre la situation aux États-Unis et celle de l’Angleterre ? Entre le monde anglo-saxon et la France ?

Oui, la situation est bien pire dans les pays anglo-saxons, car nous sommes beaucoup plus vulnérables à la politique et au discours américains. Les principaux pays qui ont subi cette révolution culturelle ces dernières années sont l’Amérique, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande – ce que nous appelions l’ « anglosphère ».

Je suis personnellement très inquiet de voir qu’elle émerge en France. Mais je suis rassuré par la résilience de la France. Je n’ai pas toujours été élogieux à l’égard du président Macron, mais j’ai été heureux en 2020 lorsqu’il a déclaré que la France n’effacerait pas son histoire et qu’aucune statue ou monument ne tomberait en France. J’ai également remarqué avec soulagement que de nombreux universitaires, philosophes et intellectuels français se rendent compte de ce qui les attend et s’opposent à cette « cancel culture » américaine. Ces personnes ont raison de s’inquiéter.

Comme le montre l’Amérique, personne ne sait où s’arrêtera ce phénomène. En Amérique, ils ont commencé par démolir les statues des généraux du Sud et maintenant ils démolissent les statues des Pères fondateurs, Thomas Jefferson et George Washington. Absolument tous ceux qui ont marqué l’histoire de l’Amérique sont maintenant conspués par la « foule ». Les gens le remarquent, et il me semble que si les guerres culturelles américaines se poursuivent, d’autres pays chercheront raisonnablement à se couper de la culture américaine. Après tout, nous avons tous déjà nos propres problèmes, notamment en ce qui concerne l’intégration et la race. Nous n’avons pas besoin d’introduire massivement les problèmes de la culture américaine ailleurs.

« La construction d’un grand bâtiment, une église ou une cathédrale, peut prendre des décennies, voire des siècles. Mais elle peut être tournée en l’espace d’un après-midi », écrivez-vous dans un chapitre où vous expliquez que les antiracistes ont un problème avec la gratitude. Pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est l’intuition centrale du conservatisme, qui remonte à Edmund Burke. Il est facile de détruire, mais difficile de construire. Je me méfie instinctivement des mouvements révolutionnaires parce que je ne crois pas qu’ils sachent vraiment ce qu’ils font. L’histoire des révolutions française et russe, entre autres, nous l’a montré. Dans Radical Chic, feu Tom Wolfe a raconté une célèbre collecte de fonds pour les Black Panthers dans l’appartement des Bernstein à New York en 1970. Il y a un passage mémorable où le réalisateur Otto Preminger interroge les Panthers sur ce qu’ils vont faire après avoir démoli toutes les institutions existantes de l’État. Ils ne savent pas répondre. L’un d’eux finit par dire : « On ne peut pas tracer un plan pour l’avenir, mec ». Ce à quoi Leonard Bernstein répond : « Tu veux dire que tu vas juste improviser ? »

C’est aussi la réponse qu’ont les révolutionnaires modernes. Les « antiracistes » pensent que nos sociétés occidentales sont si racistes et si coupables qu’elles devraient être démolies tout entières. Bien sûr, ils n’ont aucune idée de ce qu’ils feraient le lendemain matin. Il n’y aurait que la terreur.

« Les « antiracistes » pensent que nos sociétés occidentales sont si racistes et si coupables qu’elles devraient être démolies tout entières. »

Je veux donner des réponses à mes lecteurs. Pas seulement des réponses spécifiques à des mensonges et calomnies spécifiques contre l’Occident, mais des réponses sur notre attitude générale. Et je pense que l’un des problèmes majeurs de notre époque est que nous vivons à l’ère du ressentiment. C’est ce dont se nourrissent les « antiracistes ». Et il n’y a qu’une seule parade à cette bile profonde, c’est de recréer une culture de la gratitude. Ne pas se lamenter éternellement sur ce que l’on n’a pas mais s’émerveiller de ce que l’on a. Naître en France, en Amérique ou en Grande-Bretagne à la fin du XXe ou au début du XXIe siècle, c’est avoir gagné à la loterie de la vie et avoir plus de chance que 99 % des habitants de la planète. Il suffit de regarder ce qui nous entoure ! Alors pourquoi ne pas faire preuve de gratitude ?

En France, un courant de pensée anti-progressiste utilise les analyses de Nietzsche pour critiquer notre époque. Vous évoquez le « ressentiment » et reprenez aussi ses thèses de Nietzsche sur la vengeance confondue avec la justice pour penser notre époque…

Oui, j’utilise beaucoup Nietzsche, mais avec prudence, comme il faut toujours le faire avec lui. La lecture de La Généalogie de la morale m’a fait réfléchir à un certain nombre d’idées profondes, soulevées par ce livre. Nietzsche évoque le type de personnes qui parlent de justice mais qui veulent se venger. Il parle aussi de ceux qui réouvrent des blessures qui avaient guéri depuis longtemps et qui pleurent ensuite sur leur douleur.

Mais l’idée la plus importante que j’ai tirée de Nietzsche est sa perspicacité sur la manière de contrer la maladie du ressentiment. Ce n’est pas seulement par la gratitude – bien que cela soit crucial. Il suggère également de répondre aux personnes habitées par le ressentiment en leur disant, oui, quelqu’un a gâché votre vie, quelqu’un l’a détruite et cette personne, c’est vous-même. Nietzsche note que c’est une tâche difficile. Je pense qu’on a besoin de grands esprits courageux pour dire cela aux personnes concernées à notre époque. Je le souhaite. Quant à Nietzsche, il appartient à tout le monde, mais il est particulièrement vulnérable à la manipulation par des personnes mal intentionnées. Il l’a toujours été. Les seuls autres philosophes que je suggère de traiter avec autant de précautions sont Machiavel et Leo Strauss.

Sans faire de prospective ou de futurologie, jusqu’où pensez-vous que ce mouvement de haine de soi occidental puisse aller ? Peut-il y avoir un retour de bâton de la rationalité et une ridiculisation de cet antiracisme, ou la situation peut-elle encore empirer ?

Je crois qu’il y aura un retour de bâton. Je donne tellement d’exemples dans ce livre de la surenchère qui se produit chaque jour. Une outrance franchement horrifiante. Une conférencière à Yale qui parle de ses fantasmes de tirer sur des Blancs, des personnes blanches licenciées à cause de la couleur de leur peau… Tout cela et bien d’autres choses encore. Le pire, c’est de s’entendre dire qu’on n’a pas de quoi être fier et qu’on ne peut que se sentir coupable.

« Une conférencière à Yale qui parle de ses fantasmes de tirer sur des blancs, des personnes blanches licenciées à cause de la couleur de leur peau… »

Cela ne fonctionnerait pas sur une minorité. Dites à une minorité qu’elle n’a pas de quoi être fière et qu’elle a tout à se reprocher et elle ne le supportera pas longtemps. Mais dites-le à une population majoritaire – car les Blancs sont toujours majoritaires en Amérique et dans d’autres pays occidentaux –, je ne vois pas comment cela peut être durable. J’aimerais revenir à une période où nous espérions voir au-delà de la couleur de peau et de la race.

J’aimerais que la race soit aussi insignifiante et inintéressante que la couleur des yeux ou des cheveux. Je pense que nous pouvons encore revenir à cette façon de vivre en société. Mais les « antiracistes » et les racistes résiduels tentent de nous en empêcher d’y parvenir. Ils se ressemblent. J’espère que les gens de droite, de gauche et de tout ce qui se trouve entre les deux pourront les écarter de notre chemin et se diriger vers un avenir qui déplore le racisme et aime tout ce qui est aimable dans nos sociétés. Je serai bientôt à Paris, je l’espère, et je sais que lorsque je me promènerai à nouveau dans les rues, je n’éprouverai pas de ressentiment à l’égard des personnes qui ont construit ces immeubles mais une profonde gratitude pour ma chance, la nôtre.

Marianne