Du miracle de ses bois au mysticisme qu’il suscite, le cerf décrypté dans tous ses états

L’élégant semestriel « Billebaude » de la Fondation François-Sommer, consacré aux représentations de la nature, nous entraîne sur les traces du roi des forêts, qui fascine les humains depuis la nuit des temps.

Cernunnos, chaudron de Gundestrup, Musée national de Copenhague

La revue des revues. Revue d’exploration et de réflexion sur les usages et les représentations de la nature, Billebaude a été lancée en 2012 par les éditions Glénat et la Fondation François-Sommer – laquelle est à l’origine du Musée de la chasse et de la nature (hôtel de Guénégaud, Paris). Convoquant chercheurs en sciences du vivant et en sciences humaines, le semestriel est aussi « une galerie d’art, qui prolonge sur papier l’espace du Musée de la chasse et de la nature en exposant des propositions artistiques originales ».

De fait, la revue est à l’image de l’institution parisienne : enthousiasmante. Au fil des pages à l’iconographie onirique – tel le cycle de La Légende de saint Hubert, du peintre Maurice Denis, ou les inquiétantes toiles de l’Américain Tom Uttech –, la dernière livraison de Billebaude nous entraîne sur les traces d’un animal d’exception : le cerf.

Le Miracle, Maurice Denis (1870-1943). Saint-Germain-en-Laye, musée départemental Maurice-Denis. PMD999-4-4.

« Mi-bête, mi-forêt », comme Ronsard l’avait qualifié, le roi de la forêt fascine les hommes depuis la nuit des temps. Animal métamorphique par excellence, il est chaque année l’objet d’une sorte de miracle, lors de la repousse de sa couronne de bois. Pas étonnant qu’il soit, dès la préhistoire, une figure privilégiée de l’art pariétal, que l’on retrouve notamment dans la grotte des Trois-Frères (Ariège) – dont l’énigmatique homme cerf est décrypté par l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec.

Cerf de la grotte des Trois-Frères

Métaphore du Christ

Les Celtes l’ont érigé au rang divin avec Cernunnos, le dieu cornu, tandis que les chamanes sibériens voient en lui l’animal « tout désigné pour les voyages cosmiques », explique l’ethnologue Charles Stépanoff, qui souligne par ailleurs que dans la France de l’Ancien Régime, « l’appropriation du cerf a été un acte politique d’expression de la souveraineté royale et de l’Etat moderne ».

Car si l’Europe chrétienne voit dans l’animal une métaphore du Christ, le cerf au brame puissant est également érigé en modèle de virilité chevaleresque. Il incarne « le bon chrétien : après le rut, période du péché, il fait pénitence et s’humilie en perdant ses bois », observe la doctorante Clémentine Girault.

Le Cerf volant, attribut de Charles VI
(extrait du Songe du vieil pèlerin, par Philippe de Mézières, 1389)

Des bois qui n’ont plus de secret pour Alain François, médecin radiologue ayant étudié par le menu les « têtes bizardes », celles dont la ramure est déformée. Où l’on découvre la richesse du vocabulaire cynégétique : diaprure, refait, perche, repousse, empaumure et autres épois font le bonheur des poètes, d’Ovide à Jean Giono.

Le cerf terrassant le serpent, Bestiaire de Philippe de Thaon, vers 1300

Champion de France et d’Europe de brame, Virgile Parpinelli s’attache lui à composer une poésie sonore lorsque, chaque automne, il s’installe dans les forêts du Massif central pour appeler les mâles en rut.

A l’heure où le sauvage se réduit à peau de chagrin, Billebaude pointe les limites de l’« effet Bambi », qui consiste à ne se soucier que des animaux attendrissants,et nous lance ici une passionnante invitation à renouer avec le vivant dans toute son ambivalence, au cœur de nos forêts.

« Billebaude » n° 17, « Le Cerf », premier semestre 2021, 96 p., 19,90 €. En librairies et sur abonnement. EDITIONS GLENAT / FONDATION FRANÇOIS SOMMER

Le Monde