Dubaï : La mauvaise influence des « influvoleurs », le cas Marc et Nadé Blata

Influenceurs ou « influvoleurs » ? Eblouies par le train de vie de Marc et Nadé Blata, des centaines de personnes, souvent issues de milieux populaires, ont perdu leurs économies en suivant leurs conseils financiers sur Instagram.

Dès qu’elle en parle, les larmes lui montent aux yeux : « J’ai tellement honte d’avoir été aussi bête. » Dans la cuisine de son appartement d’un grand ensemble de la région lyonnaise, Mounia (tous les prénoms ont été changés), 42 ans, n’en finit plus de refaire le film. En 2022, cette auxiliaire de puériculture, mère de deux enfants, a perdu 1.000 euros sur une plateforme de « copy-trading » (qui consiste à copier-coller les conseils financiers d’un « professionnel »).

Un soir d’hiver, après une énième discussion avec son mari, alors au chômage, elle y a investi l’intégralité des économies de la famille, sans lui en parler. « Je pensais lui faire une belle surprise. Quelle idiote ! » soupire-t-elle. Un mois plus tard, son capital est parti en fumée : « J’ai été obligée de tout lui avouer. Il était furax. On a mis des mois à se reconstruire et encore aujourd’hui, on évite le sujet. »

Les Blata à Dubaï en février 2021.

Si cette mère de famille, qui ne connaissait « absolument rien » au copy-trading, s’est lancée dans cette entreprise hasardeuse, c’est sur les conseils d’un couple d’influenceurs stars, Marc et Nadé Blata, et de leur slogan à l’efficacité redoutable : « Copier, coller, encaisser. » Après beaucoup d’hésitations, Mounia a finalement rejoint le collectif AVI, qui réunit les victimes présumées de ceux que l’on commence à qualifier d’« influvoleurs ». Et prépare désormais son dossier pour ajouter sa plainte pour « escroquerie en bande organisée » aux 102 autres déjà déposées depuis janvier dernier contre les Blata.

Sur Instagram, ceux que l’on surnomme « les Balkany de Dubaï » vantaient quotidiennement à leurs 7 millions d’abonnés (à eux deux), les mérites du copy-trading, assurant avoir bâti leur fortune grâce à ce procédé. « J’ai commencé comme vous, j’ai mis 10 K, j’ai gagné 100 K ! », « Tu veux changer de vie ? Fais comme moi ! » lançait Marc, au volant de sa voiture de luxe, sur le perron de son penthouse, ou depuis une terrasse avec vue à 360 ° sur la mer translucide…

Du Val-d’Oise à l’émirat

A l’origine, Marc et Nadé Blata n’ont pourtant rien à voir avec le monde de la finance. C’est dans le milieu de la télé-réalité qu’ils se sont rencontrés. En 2012, Marc Oceane Singainy Tevanin, alors DJ, participe à l’émission « la Belle et ses princes presque charmants » sur W9, où son personnage de manipulateur prêt à tout fait le buzz. A la sortie, il fait la connaissance de Nadira Brik Chaouche. Bookeuse, la jeune femme négocie les contrats des candidats de la télé-réalité avec des boîtes de nuit. Très vite, le couple se marie, devient parent et s’installe dans le Val-d’Oise. Marc tente alors de monter une agence de booking, se lance dans la musique, et finalement ouvre une agence de location de voitures à Garges-lès-Gonesse (93).

En parallèle, il alimente son compte Instagram de révélations croustillantes – baptisées « croustis » – sur les people en tout genre, n’hésitant pas à dénoncer les arnaques d’autres influenceurs ou à dévoiler les coulisses peu reluisantes des émissions du PAF. Et ça fonctionne : fort d’une audience en pleine croissance, il participe en 2013 à la cinquième saison des « Anges de la téléréalité ». En 2019, il emménage en famille à Dubaï et poursuit ses « croustis ». Son grand coup ? Avoir révélé qu’une des candidates des « Marseillais » avait fait appel à une voyante pour nuire à une rivale. Invité sur le plateau de Cyril Hanouna, il y fait sensation et devient une star du milieu.

On est en 2021. Marc et Nadé, qui se font désormais appeler « Blata », commencent à faire la promotion du copy-trading à leurs abonnés. Concrètement, il s’agit pour des particuliers d’investir sur les marchés financiers en suivant à la lettre les directives d’un trader professionnel. Ni l’un ni l’autre ne l’est, mais ils assurent bénéficier des conseils d’un « super pro » qui peut faire gagner de quoi « changer de vie » en quelques clics. Ce fameux « Copier, coller, encaisser » qui convainc Mickaël, 24 ans : « Il n’y avait rien à faire : juste s’inscrire à un groupe sur Telegram appelé “Blatagang”, recevoir les consignes, les copier sur le site de copy-trading et… encaisser. »

« Petites victimes »

Ce chauffeur de bus en région parisienne perdra lui aussi ses 500 euros de mise : « Un tiers d’un salaire ! » se désole-t-il. Rien d’étonnant, hélas. Comme pour tout placement à risque, on ne gagne pas à tous les coups. Loin de là : depuis 2014, l’Autorité des Marchés financiers (AMF) rappelle régulièrement que 89,4 % des « copy-traders » perdent de l’argent. Raison pour laquelle les particuliers doivent être officiellement prévenus des risques. Or Marc et Nadé Blata n’ont pas pris cette précaution. Ou pas suffisamment. Un message d’alerte figure bien tout en haut du canal Telegram, mais que vaut-il face aux posts Instagram publiés plusieurs fois par jour, qui enjoignent à leurs abonnés d’investir pour « arrêter d’être pauvres ! ».

Ce matraquage numérique, toutes les victimes présumées que nous avons rencontrées y ont été sensibles. Celles qui ont déjà porté plainte, dont une grande majorité est issue de milieux populaires, ont investi 1 500 euros en moyenne, parfois plus (jusqu’à 20 000 euros pour l’une), souvent moins. « Nous sommes de petites victimes, mais des victimes quand même », résume Slim, l’un des fondateurs du collectif AVI, qui a lui-même perdu 1 500 euros. De « petites victimes » donc, qui ont rêvé d’un avenir meilleur : « Je n’espérais pas devenir milliardaire, juste en finir avec les fins de mois difficiles, emmener les petits au Maroc voir la famille », résume Yassine, 33 ans, ouvrier dans le bâtiment dans le sud de la France. Il raconte : « Au début, je matais ses stories parce que ça me faisait marrer de voir Marc clasher des rappeurs connus. Et puis il s’est mis à parler du “copy-trading” tous les jours. » Yassine ajoute :« Marc disait que ceux qui hésitaient à se lancer étaient des ratés qui n’avanceraient jamais dans la vie, des faibles qui ont peur du succès… Un jour j’ai craqué, j’ai mis toutes mes économies : 750 euros. »

Deux semaines plus tard, il perdait tout. S’il a rejoint le collectif et déposé plainte, ce n’est pas tant pour récupérer la somme perdue – « c’est ma faute, j’ai été con » – que pour laver le sentiment de « honte » qui ne le quitte plus. « J’ai dû en parler à mes parents, parce que j’ai eu besoin de leur emprunter de l’argent. Ma mère m’a demandé comment j’avais pu croire qu’on gagnait de l’argent sans rien faire… »

Honteuse, Samira, 38 ans, secrétaire médicale dans le Loiret, ne l’est plus depuis qu’elle fait partie du collectif : « Entre nous, on ne se juge pas. Et puis déposer plainte devant la justice, c’est déjà relever la tête. » Elle, c’est Nadé Blata qui l’a convaincue d’investir les 3 000 euros dont elle a hérité à la mort de son père. Et le fait que ce soit une femme, mais aussi une musulmane pratiquante, comme elle – et même « meilleure » qu’elle puisqu’elle porte le foulard et « dit toujours qu’elle rentre de la mosquée » dans ses vidéos : « Marc s’est converti pour épouser Nadé, ça m’a touchée. Et puis, elle donnait du “ma sœur”, citait le Coran dans ses stories, c’était rassurant. D’autant qu’elle disait souvent que son but était d’aider la communauté à s’enrichir, à “avancer”. Jamais je n’aurais imaginé que c’était une arnaqueuse. »

« C’est pour vous qu’on fait ça ! »

Le mot est lâché. Et si Samira et les autres membres du collectif l’emploient sans complexe, c’est qu’ils ont tout récemment découvert que la fortune de Marc et Nadé Blata ne provenait pas du copy-trading lui-même, mais de l’affiliation. Autrement dit, des sommes que le couple touche chaque fois qu’un de leurs abonnés investit sur la plateforme dont ils sont partenaires. Rien d’illégal en soi, à condition que le lien commercial unissant le « parrain » à la plateforme soit explicitement précisé aux « filleuls ». C’est loin d’être le cas. « Le “copy-trading”, ça marche, c’est réel ! C’est grâce à ça que j’ai eu tout ça ! Faites comme moi ! », « Nous, on n’a rien à gagner là-dedans, c’est pour vous qu’on fait ça ! » martelaient Marc et Nadé Blata sur Instagram, avant que leurs comptes soient fermés, fin janvier, par le groupe Meta. Ce qui n’est pas anodin, puisque cela permet à l’avocat du collectif, Me Ziegler, de dénoncer un non-respect de la loi française en la matière.

Or, le 19 février, les Blata, dans une interview dans l’émission « Sept à huit » sur TF1, ont fait savoir qu’ils estimaient ne pas être soumis à la législation tricolore. Et leur avocat parisien, Me Lazarègue, enfonce le clou : « Ils sont domiciliés à Dubaï, la plateforme de “copy-trading” qui les rémunère pour faire la promotion de leurs produits financiers est australienne et ils s’adressent à un public vivant dans le monde entier : la législation française ne s’applique pas. » Faux, répond Me Ziegler : « Dans leurs vidéos de promotion, ils parlent en français de montants en euros, et avec de nombreuses références à la société française. »

Tout ce petit monde se retrouvera bientôt devant les tribunaux français, puisque Marc et Nadé Blata ont de leur côté déposé plainte contre le collectif AVI pour « dénonciation calomnieuse ». Et leur avocat d’assurer que le couple, « scandalisé d’être l’objet d’une telle campagne de dénigrement médiatique », entend démontrer la dimension « excessive et parfaitement infondée » des poursuites entamées par le collectif. En attendant ce procès de l’influence, les victimes présumées sont chaque soir plus nombreuses à se réunir lors des « live twitch » de l’AVI. Pour, avant tout, ne plus avoir honte.

L’Obs