Effacement des chiffres romains : Lettre de l’empereur Claude, au maire de la capitale des Gaules

Après la disparition des chiffres romains au musée parisien Carnavalet, la mairie de Lyon a décidé de changer l’inscription d’une statue de Louis XIV en chiffres arabes. Dans une lettre fictive, l’essayiste David Brunat, imagine la réaction de l’empereur romain Claude, qui constate, 2000 ans après, l’effacement d’une partie de l’héritage historique.

Ave!

Je vous adresse cette lettre romaine que vous lirez peut-être si vous en avez le temps. Ma missive n’utilise pas de parchemin recyclé, j’en suis désolé, mihi ignosce. J’aurais pu la tourner en latin ou dans la langue étrusque. Mais à quoi bon? Vous n’y auriez compris goutte, nihil. Aussi ai-je fait quod erat logicum le choix du vocable vernaculaire dans lequel vous vous exprimez et qui me semble d’ailleurs très différent de l’idiome parlé de mon vivant sur le territoire de la «Gaule chevelue».

Grande est ma surprise au spectacle de l’étrange rage qui semble avoir éclaté à Lugdunum et ailleurs relativement à d’innocents chiffres romains qui symbolisent sans doute ce qu’on n’aime pas chez les peuples sans mémoire: le sens de l’histoire, le goût du passé.

Monsieur le 1er édile, vous n’ignorez peut-être pas que je suis né ici, à «Lyon», comme vous nommez cette magnifique cité que j’ai toujours beaucoup aimée et dont je me suis employé, une fois devenu empereur, à augmenter l’éclat et les privilèges. Il est vrai que tout cela remonte à plus de 2 000 ans. La physionomie de Lugdunum a bien changé depuis. La forme d’une ville change hélas plus vite que le cœur des mortels, pas vrai? Rien d’étonnant donc que j’y perde un peu mon latin, qu’il s’agisse du cadastre ou de votre action publique.

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Je suppose que la prochaine étape consistera à supprimer toutes les inscriptions latines du musée gallo-romain de Lyon au motif qu’elles sont devenues incompréhensibles au vulgum pecus.

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Le bruit court à Rome qu’un de vos anciens rois, le majestueux Ludovicus Magnus – nec pluribus impar – se serait vu délesté, sur une statue équestre le représentant, de son chiffre légitime et consacré par les siècles, in saecula saeculorum: XIV! Un crime de lèse-majesté? Ou bien une simple couillonnade méritant le bâton ou une bonne lettre de cachet?

Par suite d’une singulière transformation numérique, ce monarque qui aimait tant se déguiser en empereur romain est ainsi devenu Louis 14. Pourquoi cela? La numérotation latine est donc devenue indéchiffrable? Barbare? Barbante? Indécente? Il paraît qu’à Lutèce aussi on fait la chasse aux chiffres romains. Par Jupiter, vous êtes tous tombés sur la tête! Stultitia! Stupiditas! Ineptiae!

Je suppose que la prochaine étape consistera à supprimer toutes les inscriptions latines du musée gallo-romain de Lyon au motif qu’elles sont devenues incompréhensibles au vulgum pecus. À commencer par ma célèbre «table claudienne», reproduisant un discours que j’ai prononcé au Sénat à Rome en l’an XLVIII (48, quarante-huit), et considérée comme la plus ancienne et la meilleure des tables lyonnaises!

Puis on révisera sans doute le plan général d’appellation des rues. Place à Louis 14 et à Napoléon 3. Hommage à Juliette Récamier, qui a vécu sous Charles 10. Honneur à Henri 4. Le chiffre romain est mort, vive le bon roi Riton 4, son fiston Louis 13 ou son descendant Ludo 16!

Tout cela trahit furieusement l’envie d’en découdre avec le passé, de faire tabula rasa, d’en finir avec des pans entiers de la si longue et si riche histoire profane et religieuse de la capitale des Gaules.

Savez-vous d’ailleurs qui je suis? Je vais vous le dire en employant des mots que vous comprendrez. Devenu empereur, j’ai prôné une politique d’assimilation en militant pour que les élites gauloises obtiennent la citoyenneté romaine: mesure «colonialiste» ou «décolonialiste»? Je vous laisse juger.

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Érudit, fin lettré, j’ai acquis un solide capital culturel. Relevant bien sûr de la culture dominante.

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Érudit, fin lettré, j’ai acquis un solide capital culturel. Relevant bien sûr de la culture dominante.

Toute ma vie, j’ai été aiguillonné par la passion des femmes, qui ont succombé en grand nombre à mes charmes ou à mes ruses même si je n’ai jamais été une gravure de mode: malingre, bègue, boiteux, affligé de tics, etc. Vilain mais entreprenant, j’ai poursuivi sans relâche les dames de mes assiduités, ce qui aurait fait de moi une cible de choix pour #MeToo ou plutôt #TuQuoque. J’ai même commis un féminicide en ordonnant l’assassinat de ma troisième épouse, la fameuse Messaline.

Mais il serait inexact de me dépeindre en parfait représentant du patriarcat car j’ai souvent été manœuvré, manipulé, dominé par les femmes. Ma quatrième et dernière épouse, la célèbre Agrippine, féministe à sa façon, m’a empoisonné après avoir fait exécuter mon fils Britannicus, auquel un célèbre dramaturge du XVIIe (17e) siècle a consacré une pièce de théâtre sous le règne de ce même Louis 14 très à cheval sur les chiffres et sur l’étiquette.

C’est vous dire la complexité de ma situation au regard des canons de certaines idéologies actuelles. Violences conjugales en série, harcèlement sexuel et moral, famille recomposée, crimes et trahisons à gogo, telle fut la trame de ma vie. Et pourtant je passe pour avoir été un remarquable empereur: excellent stratège militaire, organisateur avisé, dirigeant sagace et proche du peuple et au style certainement moins jupitérien que d’autres.

Ma propre génitrice trouvait que j’avais une sale gueule. Comme le raconte l’historien Suétone dans sa Vie des douze (12) Césars, elle m’appelait «une ombre d’homme, un avorton, une ébauche de la nature». Stigmatisant, non? Lorsqu’elle voulait parler d’un imbécile, elle disait: «Il est encore plus bête que mon fils Claude». Avis aux amateurs.

Sachez que j’ai aussi composé un grand nombre d’ouvrages historiques ainsi qu’un traité sur une invention de mon cru: l’ajout de trois nouvelles lettres à l’alphabet! Je ne suis pas allé jusqu’à l’écriture inclusive, les dieux m’en ont sagement gardé.

Sur ce, Tiberius Claudius Germanicus vous salue.

Vale!

Le Figaro