Elections législatives : Les Insoumis à l’Assemblée ou le risque de la chienlit en cas “d’hémicycle rouge”

L’alliance de gauche derrière Jean-Luc Mélenchon pourrait être la première force d’opposition à l’Assemblée nationale. Son pouvoir de nuisance sur le second quinquennat Macron serait alors considérable

La majorité d’Emmanuel Macron redoute que les troupes de Jean-Luc Mélenchon ne constituent la première force d’opposition à l’Assemblée nationale. Un scénario accrédité par les projections des instituts de sondage, qui place la Nouvelle union populaire, écologique et sociale en tête du premier tour des élections législatives.

Les faits

Une députée macroniste a des sueurs froides à la seule évocation de cette hypothèse. A quoi ressemblerait l’Assemblée nationale si les Insoumis arrivaient en tête des élections législatives ? « Ce serait l’horreur ! », s’époumone-t-elle. Le scénario rêvé de Jean-Luc Mélenchon paraît aujourd’hui très peu probable. Ce qui l’est nettement plus, c’est que la Nouvelle union populaire écologique et sociale formée derrière La France insoumise (LFI) devienne la première force d’opposition à l’Assemblée nationale.

Selon un sondage Ifop Fiducial pour LCI, la Nupes arriverait en tête du premier tour des élections législatives avec 28 % des voix, devant la majorité présidentielle (27 %) et le RN (22 %). Ce qui leur permettrait, d’après les projections, d’obtenir entre 135 et 165 sièges. S’ils devenaient le premier groupe d’opposition à l’Assemblée nationale, les Insoumis pourraient être le cauchemar du second quinquennat d’Emmanuel Macron. « C’est la nouvelle version des chars russes à Paris, rit jaune le député LFI de Seine-Saint-Denis, Eric Coquerel. Pourquoi serait-on plus dangereux pour la démocratie que les autres ? » Lire aussi Législatives 2022: Jean-Luc Mélenchon ne sera pas candidat

Lors du premier quinquennat, avec seulement 17 députés, les mélenchonistes étaient parvenus à pourrir la vie du gouvernement sur plusieurs textes. Leur organisation, efficace et méthodique, les avait rendus redoutables à l’Assemblée nationale. Leur principale arme, l’obstruction parlementaire. En déposant plus de 20.000 amendements sur la réforme des retraites, ils avaient contraint Edouard Philippe à dégainer le 49.3 sur ce qui devait être l’une des réformes les plus structurantes du quinquennat.

Bordélisation

Quel serait leur pouvoir de nuisance s’ils étaient plus d’une centaine ? « Les Insoumis sont dans une stratégie de bordélisation. C’est consubstantiel à leur projet politique, résume l’ancien président de l’Assemblée nationale François de Rugy, qui en a fait plusieurs fois les frais. En étant peu nombreux, ils avaient réussi à utiliser toutes les ressources de l’Assemblée pour faire des coups d’éclat permanents. » La réforme des retraites sera sans conteste l’une de leur cible principale.

Mais les membres de la Nupes – Insoumis, écologistes, socialistes et communistes, qui auront chacun leur groupe parlementaire – seront-ils tous alignés? Leurs positions sur les retraites divergent comme sur beaucoup d’autres sujets (Europe, nucléaire, laïcité…).

Etre l’une des principales forces d’opposition à l’Assemblée permet aussi d’occuper des postes clefs. L’un des six vice-présidences pourrait leur revenir. Un ancien du Palais Bourbon redoute une « application partiale du règlement de l’Assemblée » pour mener les débats en séance. Combien de fois ont-ils contesté le règlement pour ralentir les discussions ? « On ne revivra pas les cinq ans de monarchisation de l’Assemblée nationale », promet Eric Coquerel.

La prestigieuse présidence de la commission des Finances revient automatiquement à un député de l’opposition. Pas forcément issu du premier groupe, mais il fait peu de doutes que les Insoumis mettraient tout en œuvre pour occuper cette fonction stratégique. Elle donne entre autres accès à la levée du secret fiscal pour les particuliers et les entreprises. « Les Insoumis pourraient s’exonérer du secret fiscal et s’en servir comme une énorme boîte à dénonciations, à calomnies et à rumeurs, en rupture avec le respect de l’état de droit», prévenait jeudi dans Le Figaro l’actuel occupant du poste, Eric Woerth.

Des propos pour lesquels Eric Coquerel se dit « sidéré » : « C’est dingue de pouvoir dire des trucs pareils ! ». Le député, qui est membre de cette commission, admet toutefois qu’ils utiliseraient « les pouvoirs de cette présidence à des fins de transparence et d’enquêtes intéressantes. » Lire aussi Législatives: Mélenchon embarque les gauches sur une ligne de «rupture»

Guérilla

Autre trésor auquel ils accéderaient, la questure, là où toute la vie administrative du Palais Bourbon est régie, où le budget de l’Assemblée nationale s’élabore, où une somme de documents confidentiels est mise à disposition… Là aussi, l’un des trois questeurs est issu de l’opposition. Enfin, le bureau de l’Assemblée doit également refléter la composition de l’hémicycle. Plus la Nupes aura de députés, plus ils pèseront dans cet organe de décision, qui statue notamment sur la levée de l’immunité parlementaire d’un député lorsque la justice le demande.

« Si cela leur permet de dézinguer quelqu’un qui n’est pas de chez eux, ils le feront. Si ça leur permet de sauver quelqu’un de chez eux, ils l’empêcheront », anticipe un macroniste. « Quand vous commencez à avoir au cœur du système des populistes prêts à tout pour faire leur beurre médiatique, ça peut devenir très compliqué. Il y a un risque de guérilla politique permanente sur le fond et sur la forme », alerte François de Rugy.

La guérilla serait aussi numérique. En juin 2017, lorsqu’il retrouve l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon demande à avoir accès au flux vidéo en direct. La requête est acceptée par les services du Palais Bourbon. Cela permet à LFI de récupérer immédiatement la moindre de ses interventions dans l’hémicycle ou en commissions pour les publier sur les réseaux sociaux. A ce jeu-là, c’est François Ruffin qui est le plus fort. Le député de la Somme se fait vite pour réputation d’être le Youtubeur de l’Assemblée nationale.

Ainsi ce qu’il se passe au Palais Bourbon se retrouve aussitôt sur la toile. François de Rugy a aussi été plusieurs fois surpris de voir que la députée Clémentine Autain, membre du bureau de l’Assemblée, tweetait en direct ce qui était discuté dans ce huis clos. Rien ne l’interdit officiellement, mais ce n’est pas l’usage. Lire aussi «La grande confrontation: les démocraties contre les régimes autoritaires» – par Nicolas Baverez

AG étudiante

Lorsque surgit l’affaire Benalla à l’été 2018 en plein débat sur la réforme des institutions, Richard Ferrand, Edouard Philippe et d’autres députés se retrouvent en conciliabule dans le salon Delacroix, attenant à l’hémicycle. Eric Coquerel les prend en photo et la poste sur Twitter. La scène a pourtant eu lieu dans ce qu’on appelle « le périmètre sacré », ces zones où la confidentialité des échanges doit prévaloir, les photos y sont interdites. « Au moment de l’affaire Benalla, l’Assemblée était devenue un campement où l’on faisait tout et n’importe quoi. L’hémicycle s’était transformé en AG étudiante, on ne maîtrisait plus rien », relate un membre de la majorité.

Dans cette Assemblée où les Insoumis pourraient être plus forts que jamais, Jean-Luc Mélenchon ne siégera pas. Il a passé la main jeudi à son directeur de campagne, Manuel Bompard, dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône. La députée du Val-de-Marne, Mathilde Panot, 33 ans, pourrait lui succéder à la présidence du groupe à l’Assemblée, comme elle l’a déjà fait depuis qu’il avait quitté le poste pour la campagne présidentielle.

Une autre crainte transcende la macronie. Et si le RN était le premier groupe d’opposition ? Les projections concernant les troupes de Marine Le Pen donneraient à ce stade entre 20 et 40 députés à l’Assemblée nationale. Dans les deux cas, l’exécutif devrait être confronté à une opposition parlementaire bien plus rugueuse et moins conventionnelle que ce qu’elle a connu. Avec 101 députés, les Républicains s’étaient finalement montrés assez conciliants avec le gouvernement en votant nombre de leurs textes.

L’été pourrait être chaud au Palais Bourbon avec l’examen au Parlement des mesures sur le pouvoir d’achat. « Pendant six mois, tout va se passer à l’Assemblée. Il y aura plus de 100 députés LFI ou RN qui vont mettre le bordel. N’importe quelle loi sera attaquée hyper violemment », redoute un cadre de la majorité, qui plaide même pour que l’Assemblée nationale ne siège pas cet été : « Une session extraordinaire serait une très mauvaise idée. C’est toujours entre le 14 juillet et le 15 août que viennent les conneries ». L’affaire Benalla avait éclaté un 18 juillet.

L’Opinion