Élitisme et réseau : qu’est-ce que l’École alsacienne, où Pap Ndiaye a scolarisé ses enfants ?

La liste des anciens élèves fameux est longue…
Crédit : Romain GAILLARD/POOL/SIPA.

Dans « L’École du Gotha » (éditions du Seuil), le journaliste Lucas Bretonnier a enquêté sur l’École alsacienne, où le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a scolarisé ses propres enfants. Un lieu où l’on retrouve les milieux parisiens les plus favorisés…

Le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a affirmé avoir placé ses enfants dans une école privée et élitiste pour qu’ils aient une « scolarité sereine » : l’École alsacienne. Une incongruité ? Justement, Lucas Bretonnier, journaliste et ancien collaborateur de Marianne, a fait paraître une enquête sur cette école : L’École du Gotha (éditions du Seuil). Il décrit une école basée sur la logique du réseau, où l’entrée se fait sur un mélange de cooptation des parents, de qualités scolaires de l’enfant et de compétences comme la personnalité.

Marianne : Le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a admis avoir scolarisé ses enfants à l’École alsacienne. Comment décrire au grand public cette école sur laquelle vous avez enquêté ?

Lucas Bretonnier : L’Alsacienne est aussi peu connue du grand public qu’elle est renommée dans les milieux parisiens les plus favorisés – bourgeoisie intellectuelle, milieu d’affaires, médias, édition, cinéma… Ce contraste nous donne déjà un indice sur la nature et les spécificités de cet établissement privé laïque en contrat avec l’État : elle est un secret d’initiés.

Créée par des protestants alsaciens à la fin du XIXe siècle, elle a très vite été un laboratoire de l’instruction publique, en avance dans beaucoup de domaines pédagogiques – mixité, autorité plus souple, voyages, arts. Dans les années 60/70, elle était encore prisée des milieux intellectuels progressistes. Puis, petit à petit, de la même manière qu’une partie de la gauche française s’est embourgeoisée, la sociologie de cette école a évolué, suivant notamment la forte gentrification du 6e arrondissement de Paris, où elle est située.

« Le nombre de candidatures annuelles est passé de 800 à plus de 1 500, pour un peu plus de 230 places. »

Elle propose encore aujourd’hui une pédagogie plus douce que les autres établissements élitistes, ce qui explique qu’elle est plébiscitée par les milieux progressistes et libéraux. En ce sens, l’Alsacienne avait de l’avance sur son temps ; cool avant l’heure. C’est en partie ce qui fait qu’elle est aujourd’hui autant à la mode. Depuis les années 2000, l’attention médiatique et la crise de l’école publique lui ont donné plus de visibilité. Elle est victime de son succès : en vingt ans, le nombre de candidatures annuelles est passé de 800 à plus de 1500, pour un peu plus de 230 places. Élites en tous genres et parents inquiets de voir leurs enfants inscrits dans un mauvais collège de secteur à Paris tentent d’y faire entrer leurs enfants.

La sélection y est drastique. L’entrée se fait sur un mélange de cooptation des parents, de qualités scolaires de l’enfant et de compétences non cognitives, comme la personnalité. Les frais de scolarité sont élevés mais pas prohibitifs : environ 3 000 euros par an et par élève ; 5 000 en y ajoutant la cantine et les voyages. Sous contrat avec l’État, l’École alsacienne vit en partie des subventions publiques, sans parler des professeurs, payés par l’Éducation nationale.

« Environ 3 000 euros par an et par élève ; 5 000 en y ajoutant la cantine et les voyages. »

La liste des anciens élèves fameux est longue : André Gide, Stéphane Hessel, Michel Rocard, Jean-Paul Belmondo, Nicolas Seydoux, Élisabeth Badinter, Jean Michelin, Thierry Breton, Guillaume Pépy, Alexandre Jardin, Édouard Baer, Léa Salamé, Gabriel Attal… Celle des anciens parents d’élèves, encore plus : François Mitterrand, Pablo Picasso, Catherine Deneuve, Élisabeth et Robert Badinter, Marc Ladreit de Lacharriere, Alain Minc, Patrick Modiano, Philippe Starck, Michel Barnier, Alain Juppé, Kristin Scott Thomas, Jean-Jacques Goldman, Inès de La Fressange, François-Henri Pinault, Isabelle Huppert…

Le profil de Pap Ndiaye, universitaire issu de bonne famille, engagé sur les questions d’antiracisme, correspond-il à celui des parents qui scolarisent leurs enfants à l’Alsacienne ? Est-ce incongru pour un homme censé incarner l’école républicaine, publique et laïque ?

Pas facile de répondre à la première question. Une partie des parents d’élèves appartient certainement à une gauche dite progressiste. La tendance majoritaire pourrait être qualifiée de social-démocrate, peut-être tendance Macron aujourd’hui. Comme je le disais précédemment, l’École a toujours séduit une élite intellectuelle et ouverte, dont fait partie Pap Ndiaye : il est marié à la sociologue Jeanne Lazarus, il est le frère de la romancière Marie Ndiaye. Et son père, brillant étudiant, a fait les Ponts et Chaussées. On peut dire qu’il est un produit de la méritocratie : élevé dans un milieu de la classe moyenne supérieure, il a effectué un parcours scolaire remarquable – prépa Henri IV, Normale Sup.

Notons qu’il n’est pas le premier homme politique de gauche à inscrire ses enfants à l’Alsacienne : Arnaud Montebourg, Robert Badinter, François Mitterrand, Bernard Kouchner, Marisol Touraine, Élisabeth Guigou et bien d’autres l’ont précédé. Cela ne date pas d’hier. Déjà au début du XXe, les hommes d’État y mettaient leurs enfants : elle était déjà laïque, ouverte.

J’ignore les motivations qui ont présidé au choix de Pap Ndiaye de scolariser ses enfants à l’Alsacienne, et me garderais bien de les juger. En revanche, politiquement, il sera peut-être difficile, pour le nouveau ministre de l’Éducation nationale, de prêcher publiquement les valeurs et les mérites de l’école publique, de plaider pour une école plus ouverte, de meilleure qualité, de dénoncer les ghettos scolaires et les discriminations sociales, alors qu’il a inscrit ses enfants dans l’une des écoles les plus élitistes du pays. J’imagine que les syndicats et opposants politiques ne manqueront pas de le lui rappeler. C’est un choix personnel et intime, respectable, mais politiquement, cela peut fragiliser sa légitimité et dévaloriser sa parole.

Vous dites que l’Alsacienne symbolise le basculement d’un culte du mérite à celui du réseau…

Je sais que le concept de mérite (et de méritocratie) fait l’objet de critiques – Cf La Tyrannie du mérite, de Michael J Sandel (Albin Michel) ou Mérite, d’Annabelle Alouche (Annamosa). Mais l’idée originelle, même un peu naïve, d’une école ascenseur social pour tous les élèves, quel que soit leur milieu, reste un idéal noble et structurant.

L’Alsacienne incarne le réseau dans les deux sens du terme. Dans celui de coterie, de network, mais aussi dans celui d’un fonctionnement horizontal de la société, et notamment de l’économie : de la Silicon Valley à Emmanuel Macron (qui en a fait un usage dévoyé), des applis à l’Uberisation et à la blockchain, l’horizontalité des réseaux est le nouveau paradigme ; fini les intermédiaires et les hiérarchies pyramidales du monde d’avant.

« Ses élèves incarnent davantage cette société des réseaux que la méritocratie républicaine à l’ancienne. »

D’autant que les élèves sont sélectionnés en grande partie sur cooptation, et pas uniquement sur dossier et compétences scolaires, comme à Henri IV. Les réseaux d’amis, d’anciens, ensuite, notamment l’association des anciens élèves, fonctionne à plein, même de manière informelle et presque inconsciente.

Enfin, en donnant à ses élèves une aisance sociale, une capacité (notamment oratoire) à se mettre en avant (exposés oraux, battle en anglais, voyages dans le monde, capacité d’initiative encouragée), à cultiver le faire savoir autant que le savoir-faire, elle leur permet de se démarquer dans un univers économique de plus en plus libéralisé. Le personnal branding et autre marketing de soi, compétences utiles pour se vendre aujourd’hui (notamment sur les réseaux sociaux) ne sont évidemment pas des matières directement enseignées à l’École alsacienne, mais ses élèves sont plus aptes que les autres à en faire usage. En ce sens, ils incarnent davantage cette société des réseaux que la méritocratie républicaine à l’ancienne.

Marianne