Émeutes après la mort d’Adama Traoré: «C’est la plus grosse émeute armée qu’on ait connue en métropole»

Au premier jour du procès des émeutes après la mort d’Adama Traoré, l’ex-chef de la gendarmerie du Val-d’Oise est revenu, ce lundi, sur les décisions de vie ou de mort prises dans le feu de l’action pour sauver la « paix publique ».

Le 23 juillet 2016 à Persan, près de Beaumont-sur-Oise. – Archives AFP

« On m’a demandé l’autorisation d’abattre des tireurs : on ne l’a pas fait. » Au premier jour du procès des émeutes après la mort d’Adama Traoré, l’ex-chef de la gendarmerie du Val-d’Oise est revenu lundi sur les décisions de vie ou de mort prises dans le feu de l’action pour sauver la « paix publique ».

Cinq personnes dont Bagui Traoré, donneur d’ordres présumé et frère d’Adama Traoré, comparaissent aux assises pour des tirs d’armes à feu au cours des affrontements de rue de juillet 2016 dans les communes de Persan et Beaumont-sur-Oise situées à une trentaine de kilomètres au nord de Paris. Les accusés encourent la réclusion criminelle à perpétuité.

« C’est la plus grosse émeute armée qu’on ait connue en métropole »

Pour la gendarmerie, « c’est la plus grosse émeute armée qu’on ait connue en métropole », déclare à la barre le général T., colonel commandant du groupement de gendarmerie du Val-d’Oise à l’époque des faits, dans une déposition d’une précision toute militaire.

Sur les trois nuits d’émeutes, du 19 au 23 juillet, « c’est un bilan assez lourd : une centaine de coups de feu sur les forces de l’ordre, 35 blessés dont 13 par arme à feu, des dizaines d’incendies et surtout une population traumatisée »énumère le haut gradé.

Il est autour de 22h30, ce 19 juillet 2016. La mort, dans la cour de la caserne de Persan, d’Adama Traoré, jeune homme noir de 24 ans arrêté quelques heures auparavant par les gendarmes, est annoncée à sa famille. La nouvelle met le feu aux poudres.

Des émeutiers tentent de s’emparer de la caserne. Vers minuit et quart, les premiers coups de feu se font entendre dans les rues. Des logements de gendarmes, évacués peu auparavant par crainte de représailles, sont pris d’assaut. « Cette première nuit a constitué véritablement un traumatisme pour les militaires engagés. On s’attendait à des mortiers, des bouteilles incendiaires, mais surtout pas à se faire tirer dessus », relate le général en uniforme.

Il faut l’intervention des véhicules blindés du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) pour ramener le calme vers 4 heures du matin dans le quartier de Boyenval, où réside la fratrie Traoré.

En déplacement, le chef de la gendarmerie locale revient en urgence dans le département de région parisienne. Il pose alors ses lignes rouges dans la stratégie de maintien de l’ordre pour les nuits suivantes : pas d’usage d’arme à feu par les gendarmes, pas de recours à des grenades explosives susceptibles de mutiler des émeutiers.

« À plusieurs reprises, on m’a demandé l’autorisation d’abattre des tireurs : on ne l’a pas fait », confie-t-il. Selon lui, éviter un nouveau mort était vital à la préservation de la « paix publique » sur le long terme. Quitte, pour les forces de l’ordre, à être en situation d’infériorité sur le terrain au plus fort des émeutes et des tirs.

– Donc là vous décidez en conscience, dans le schéma où un émeutier ou un gendarme doit être tué, que vous prenez le risque qu’un de vos hommes soit blessé ?, l’interroge une avocate des parties civiles.

– Oui, j’ai accepté de faire prendre ce risque aux hommes, répond le général T.

Sa décision a suscité beaucoup d’« incompréhensions » et de « ressentiment » dans les rangs de ses subordonnés, reconnaît-il. Mais ce sang-froid était d’après lui nécessaire pour éviter une fracture irréversible entre les forces de l’ordre et les populations de ces quartiers sensibles.

« La nuit, le gendarme et les émeutiers s’affrontent. Le lendemain, ils se retrouvent au Super U à faire leurs courses ensemble. Donc ils ne peuvent pas se séparer. »

Plus de 70 gendarmes et policiers sont parties civiles dans ce procès à Pontoise, présidé par l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic et prévu pour durer trois semaines. Le verdict est attendu autour du 8 juillet.

L’Est éclair