Emmanuel Macron le rebelle, “président de la République libanaise”

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Quasi unanime, la presse de Beyrouth salue ce vendredi 7 août la visite éclair et historique du président français, Emmanuel Macron, la veille au Liban. Une visite qui agace pourtant les dirigeants libanais murés dans le silence ainsi que les partisans du Hezbollah.

Les quartiers détruits et endommagés de Beyrouth où le crime a eu lieu sont témoins d’un intense mouvement de secours. Les militants de la société civile ont remplacé l’État pour nettoyer et enlever les débris et les éclats de verre. Un vrai soulèvement silencieux. La présence de ces foules en colère a coïncidé avec l’arrivée du président français Emmanuel Macron à Gemmayzé [le quartier le plus dévasté de Beyrouth]. À sa vue, des voix se sont élevées, reprenant les slogans du soulèvement d’octobre 2019 : ‘Le peuple veut renverser le régime’ et ‘révolution révolution’…

L’image est presque banale. Elle montre un chef d’État dans la rue, prenant dans ses bras une femme éplorée pour la consoler. C’est un cliché que l’on voit couramment, de par le monde, aussitôt après des accidents, des catastrophes naturelles, des moments difficiles.”

Aucun Libanais ne voulait que la visite du président français soit une opération de sauvetage du système mafieux et criminel qui nous gouverne. Macron a répondu qu’il n’était pas venu pour soutenir les corrompus. Hier, un nouveau chapitre de révolte a marqué le pays, mais cette fois en présence d’un témoin, Emmanuel Macron. Les manifestants ont pu lui soutirer l’engagement qu’il soutiendrait leurs aspirations. Comme si Macron était devenu l’un des rebelles du 17 octobre [date marquant le début de la contestation populaire]. Et on avait l’impression qu’il reprenait avec eux les slogans de leur révolution.

Hier, à Gemmayzé, au cœur d’une ville blessée, cette image n’avait pourtant rien de commun. Question de contexte… La scène se déroule un siècle moins quelques semaines après la proclamation du Grand Liban par un digne représentant de la France, le général Henri Gouraud. On y voit un
autre digne représentant de la France rééditer par son geste cet acte fondateur.

Mais au-delà de cette symbolique, il y a quelque chose de plus fort encore qu’exprime cette femme en se jetant dans les bras d’Emmanuel Macron. Il y a le portrait en négatif du pouvoir libanais en place, totalement absent de cette image qui rassemble, une fois de plus, la France et ce qui fait l’essence du Liban. Ce n’est guère [le président libanais] Michel Aoun que la jeune femme embrasse, c’est Emmanuel Macron…”

L’État libanais, le vrai, n’est pas, ne peut pas être ce monstre qui est en place aujourd’hui. Ignorez-le, contournez-le, faites comme s’il n’existait pas. Et d’abord qu’on ne le laisse surtout pas mener seul l’enquête sur les explosions du 4 août, et que l’aide internationale ne soit pas accordée par son biais. Sur ces derniers points comme sur d’autres, Emmanuel Macron a montré hier soir qu’il avait franchi un pas décisif.

“Il y a dix jours, Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaire étrangères a quitté Beyrouth, après avoir été ‘réprimé’ par le Premier ministre libanais Hassane Diab qui avait déclaré : ‘La visite de Le Drian ne vaut rien, elle n’a rien présenté de nouveau.’ Diab attendait peut-être le mot de passe français auquel la classe politique libanaise s’est habituée depuis les années 1990 : vous allez recevoir une aide financière pour mettre en œuvre des projets de développement. Cela ne s’est pas produit, et cela n’arrivera plus, car cette formule a pris fin pour toujours, et, avec elle, elle a enterré des dizaines de milliards d’euros que la France offrait en subventions et enterré avec elle les fausses promesses des politiciens libanais pour des réformes. La visite de Macron n’était pas une visite ordinaire d’un président ordinaire dans un pays normal : Macron s’est retrouvé président d’un peuple sans président, gouvernement, députés ou République.

À son arrivée à l’aéroport international Rafic Hariri, le président libanais Michel Aoun était là pour le recevoir. Mais il a vite quitté les lieux, après que la délégation française avait stipulé qu’aucun des responsables politiques libanais ne devait descendre dans la rue pour accompagner Macron dans sa tournée. On notait l’absence de chaleur entre les présidents français et libanais, car il n’y a pas eu de poignée de main entre les deux hommes, et l’argument du Covid-19 est tombé dans les rues de Beyrouth, lorsque Macron a embrassé les dizaines et serré des mains. Seul dans sa capitale dévastée, le peuple libanais n’a trouvé qu’un responsable occidental, lui tapotant l’épaule et essuyant ses larmes.

Le malheur du Liban, avec la visite de l’invité chargé d’une dure mémoire coloniale, n’est pas dans ce que l’homme pense, ni dans la manière dont il exprime ses pensées, mais plutôt dans la nature de ce qui lui a été dit à Beyrouth. L’homme a parlé de libertés, de droits de l’homme, de transparence, de réforme, mais Dieu seul sait si l’un de ceux qui l’ont rencontré lui a demandé si l’enlèvement continu du citoyen libanais Georges Abdallah [condamné à perpétuité en 1984 en France pour le meurtre de responsables américains et israéliens] était conforme au principe des droits de l’homme.

Et si quelqu’un lui avait rappelé que ses soldats avaient été tués au Liban en tant que puissance occupante, lorsqu’ils ont accompagné les forces américaines et israéliennes après l’invasion de 1982, et que cet acte était une action de résistance. [C’est une référence à l’attentat-suicide perpétré en 1983 à Beyrouth contre les forces américaines et françaises. Cinquante-huit parachutistes français ont trouvé la mort. Paris a accusé le Hezbollah et l’Iran d’être les commanditaires de cette attaque.]

L’âge de Macron ne lui permettra peut-être pas de se familiariser avec l’histoire des relations entre son pays et les chefs des sectes au Liban. Quant aux Libanais qui ont appelé au retour du mandat français sur le Liban, un euphémisme pour dire colonisation, la seule chose que Macron peut leur faire est de leur accorder la citoyenneté française et les inviter à vivre en France et à profiter de tout ce qui leur manque à Beyrouth.

Annahar