En quête du Montjoie de Saint-Denis

Montjoie ! Saint Denis !

C’est à ce cri que se rallient les armées françaises jusqu’au XVIe siècle, marqué par une Renaissance militaire : l’usage du canon et celui de l’arquebuse se développent ; les mercenaires sont de plus en plus nombreux aux côtés des nobles ; les hautes et épaisses murailles des forteresses sont concurrencées par de nouveaux édifices aux angles stratégiques préfigurant Vauban ; l’infanterie gagne en importance, les hommes deviennent des recrues anonymes en masses organisées. La guerre n’est plus tout à fait la même, le corps à corps prend de la distance, se fait moins « barbare » — à la manière dont l’arc remplaça la massue, au grand dam de Julius Evola, qui interprète cette révolution comme la préfiguration d’une faillite de l’engagement viril et martial du gentilhomme.

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Au débouché de la rue Corbillon (où eut lieu l’opération policière du 18 novembre 2015, à la suite des attentats du 13 novembre 2015), le bureau de poste de la rue de la République est toujours orné de la devise Mont Joye ! Saint Denys !

Depuis Louis VI dit « le Batailleur » et son ministre Suger, les armées guerroient sous l’Oriflamme de Charlemagne devenue Étendard de Saint-Denis, vociférant avec la fureur des antiques berserkers leur cri de guerre, celui-là-même que Clovis tout juste converti aurait entonné. L’Étendard de Saint-Denis hissé, chacun sur le champ de bataille, ami ou ennemi, sait qu’il n’y aura « pas de quartier », qu’est déclaré un combat sans merci : on le surnomme « l’Oriflamme de la Mort ». Et chacun à l’arrière sait qu’on ne déploie pas la bannière de France sans qu’il y ait « péril en la demeure ». C’est tout à la fois un cri d’alerte, de rageuse menace et de ralliement impérieux, et une incantation forcenée des puissances tutélaires et protectrices de France.

Que signifie cette devise qui avait le don de galvaniser non seulement les combattants, mais avec eux le pays tout entier ? La forteresse de Montjoye (Chambourcy) serait le premier lieu de garde de la bannière de Charlemagne. Mais les Montjoie sont nombreux en France, et le toponyme est un terme générique, qui désigne aussi bien par métonymie le héraut porteur de bannière et le cri de guerre lui-même que, à l’origine, les tumulus à la croisée des chemins sur lesquels se dressaient les divinités protectrices du pays, païennes puis chrétiennes.

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Arrêt de bus Marché-République
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Avenue Paul-Vaillant-Couturier, face au parc de la Légion d’Honneur,
les maisons aussi sont bâchées

Ainsi, à l’étymologie latine la plus souvent convoquée (Mons Jovis, mont consacré à Jupiter), l’historienne spécialiste du Saint-Denis médiéval Anne Lombard-Jourdan ajoute une origine francique : Mund Gawi, « Protège-Pays ». Ici il faut rappeler que le terme « pays » n’a rien d’une abstraction ni d’une entité administrative passagère et dépasse même les simples contours d’un territoire conquis : il s’agit, comme le paysagiste façonne le paysage, de l’œuvre des paysans. Le Pays, c’est la terre et le sang, c’est à la fois le parent et l’enfant du peuple, son berceau et sa tombe, sa chair et son âme, sa substance — au point qu’on employa le terme pour désigner un compatriote, notamment dans un contexte d’expatriation : « Comme on se retrouve, Pays ! Que deviens-tu ? »

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Rue de Strasbourg, le Centre d’accueil universel
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« J’y suis, j’y vote »
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À deux-roues ou en peinture, la ville prend des couleurs

Hurler Montjoie, c’est ainsi convoquer Teutatès dieu de tous, Lug père des hommes ou plus tard le Christ sauveur au glaive : c’est le cri tribal d’un pays qui fait corps, quand terre et peuple ne sont qu’un pour défendre leurs enceintes, c’est-à-dire tout à la fois les frontières et l’avenir des enfants à naître.

Les montjoies, qui se distinguent des calvaires, jalonnaient la route qui s’élance de Paris vers le Nord, jusqu’à la plaine de L’Endit ; on en comptait cinq, détruits en 1793 (car ornés de fleurs de lys…). Selon Anne Lombard-Jourdan, dont l’érudition immense sait s’émanciper des carcans universitaires pour explorer le folklore auquel elle rend sa juste place de « savoir du peuple », la plaine du Lendit est, depuis la plus haute antiquité gauloise, le centre d’une intense activité commerciale (la fameuse foire du Lendit), mais également un haut lieu spirituel : tout ce que la Gaule comptait de marchands mais aussi de savants se devait d’aller un jour y quérir Fortune (quand celle-ci était aussi une déesse) et Science (quand croire et savoir ne faisaient qu’un).

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À quelques rues de la basilique, l’étal d’un primeur typique :
outre les incontournables manioc, igname, banane et patate douce,
nous découvrons le djakatou, sorte d’aubergine
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Librairie El Imane
(« vêtements, taxiphone, bazar »)
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Une boucherie rue Gabriel Péri, non loin du marché

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Des Dionysiens devant une échoppe de cuisine rapide à emporter, en centre-ville

On comprend donc que le martyre de Denis l’ait mené, comme aimanté, depuis Montmartre (Mons martyrum anciennement mont Mercure) jusqu’à cette plaine déjà sacrée qui portera son nom. Selon Pierre Gordon dans son livre Dieux païens et saints chrétiens, les céphalophores sont « les héritiers des initiateurs antiques ; ils prolongent ces personnages sacrés et profondément révérés, que la foi confondait avec Dieu. » Et plus loin, à propos de saint Denis : « Sur l’antique colline, où il a rapporté sa tête, au bord de la fontaine où il l’a lavée, ou dans son ancien bois sacré, près de son vieux mégalithe, ce saint un peu suspect représente en réalité l’effusion de la grâce divine sur l’humanité, antérieurement à la venue temporelle du surhomme […]. Il nous permet de rejoindre les grands mystiques des temps primordiaux. En l’invoquant, c’est aux ascètes de l’Île Sainte et de la Grande Montagne que nous recourons, à ces hommes divins qui ont imaginé, avant Jésus-Christ, de sanctifier la nature afin de sanctifier l’homme par elle. Leur œuvre, bien qu’imparfaite, fut grandiose […]. Ces saints douteux, qui sont le prolongement direct des religions anciennes dans le christianisme, prolongent en même temps le christianisme dans le passé ; en y renonçant, le christianisme couperait ses propres racines […]. »

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À l’entrée de l’église, les deux vigiles d’origine africaine nous informent que la nécropole n’est pas accessible “pour cause de covid”.

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Boulevard de Paris, sans doute le chemin qu’emprunta saint Denis, le cimetière communal.

C’est donc à Saint-Denis, tertre rayonnant de la même foi, païenne puis chrétienne, de tout un pays, que sont inhumés les rois de France, au sein de l’église que sainte Geneviève fit bâtir, à l’emplacement-même, comme c’est pratiquement toujours le cas, d’un ancien temple gaulois. Dagobert, Pépin le Bref, Hugues Capet, Philippe Auguste, Louis IX, Philippe le Bel, François Ier, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI et d’autres, tous dorment pour l’éternité dans la nécropole de Saint-Denis, nobles gisants de pierre blanche qui furent et restent nos Montjoies, nos Protège-Pays.

Quis custodiet ipsos custodes?

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(Merci à ᚼ Pays natal & René de Marseille ᚼ qui ont rendu possible cette excursion à Saint-Denis.)