Erdogan accuse la Grèce de porter atteinte aux droits des musulmans de Thrace

À l’occasion de la commémoration de la signature du traité de Lausanne, le président turc Recep Tayyip Erdogan a accusé la Grèce de porter atteinte aux droits des musulmans de Thrace. Une minorité victime de discriminations en Grèce et instrumentalisée par la Turquie, sur fond de tensions entre les deux pays.

Voilà qui envenime encore les relations entre la Turquie et la Grèce. Dans un message vidéo publié dimanche 24 juillet à l’occasion du 99e anniversaire du traité de Lausanne, le président turc, Recep Tayyip Erdogan a accusé la Grèce de porter atteinte aux droits de la minorité musulmane de la région grecque de Thrace. De ce fait, le président reproche à la Grèce d’avoir violé l’accord qui régit les relations entre les deux pays, rivaux depuis près d’un siècle.

« Les conditions inscrites dans le traité, notamment les droits de la minorité turque, ont été ignorées ou délibérément érodées, a déclaré le leader nationaliste. Il n’est pas possible pour notre pays d’accepter cette situation, qui est incompatible avec les relations de bon voisinage et la loyauté envers le traité. »

Un statut particulier

Installée en Grèce depuis les XVIe et XVIIe siècles, à l’époque ottomane, la minorité musulmane de Thrace occidentale, composée de Turcs, de Pomaques (de langue bulgare), et de Roms, est la seule à avoir échappé aux échanges de populations entre la Grèce et la Turquie à la suite du traité de Lausanne, signé en 1923 entre les Alliés, dont la Grèce, et le nouvel État turc de Mustafa Kemal. À l’époque, ces « nettoyages ethniques » poussent 1,6 million de Grecs orthodoxes résidant en Anatolie vers la Grèce, tandis que 385 000 Turcs, ou Grecs islamisés, émigrent en Turquie.

Pour protéger les minorités musulmanes restées en Grèce, garantir le respect de leurs traditions et de leurs coutumes, le traité de Lausanne prévoit l’application de la charia pour les affaires familiales de la communauté, et leurs membres peuvent se tourner vers l’un des trois muftis issus des leurs, mais homologués par l’État grec.

Un statut particulier qui, tout en protégeant leur culture, isole la minorité musulmane. « Jusque dans les années 1990, elle a été mise à l’écart de la société grecque », explique Erkan Toguslu, chercheur en anthropologie à l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Soumis à une administration parallèle sous tutelle militaire, les musulmans n’avaient accès ni aux carrières militaires, ni à la fonction publique. La loi leur interdisait d’acheter des terres dans la région, et il leur était quasiment impossible d’obtenir des crédits bancaires.

« Le président turc utilise la minorité musulmane comme levier politique »

Mais à la suite d’émeutes en 1990, « l’État grec a favorisé leur intégration, et le sort de la population s’est amélioré », poursuit le chercheur, même si « les discriminations subsistent ». Aujourd’hui, « une partie de cette minorité, surtout parmi la jeune génération, se confond avec la population grecque, notamment à travers l’enseignement », décrit-il.

Dans un contexte de tensions récurrentes entre la Grèce et la Turquie, le sort de ces quelque 120 000 musulmans – environ un tiers de la population de la région – demeure « une carte à jouer pour Erdogan, qui prend la responsabilité de leur protection, analyse Erkan Toguslu. Le président turc utilise la minorité musulmane comme levier politique pour faire pression sur la Grèce ».

« Politiques discriminatoires et oppressives »

Vendredi 22 juillet, le ministère turc des affaires étrangères a ainsi condamné la fermeture de quatre écoles de la minorité musulmane en Thrace, estimant qu’elle témoignait de « politiques discriminatoires et oppressives » de la part du gouvernement grec. Le ministère grec des affaires étrangères a rejeté ces allégations « non fondées », affirmant que les écoles avaient été suspendues parce que le nombre d’élèves était inférieur au minimum requis.

En toile de fond, les deux pays sont en rivalité à propos de la souveraineté des îles de la mer Égée, qui sépare les deux pays. Ankara a ainsi récemment accusé Athènes de « militariser » les îles et de ne pas respecter les accords de Lausanne.

De son côté, Athènes dénonce les violations de son espace aérien par des avions militaires turcs survolant les îles. Au sommet de l’Otan, dont les deux pays sont membres, Recep Tayyip Erdogan avait refusé fin juin de rencontrer le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis.

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