Esclavage : Les statues sont-elles innocentes ?

Le débat sur le sort de statues d’esclavagistes reste vivace, alors que se tient ce jeudi 2 décembre la Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage.

Une question qui continue de diviser. Le 31 octobre dernier, le député des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti, s’était fendu d’un tweet cinglant contre Nicolas Mayer-Rossignol, le maire de Rouen (Seine-Maritime). En cause, la disparition d’une statue de Napoléon de son socle. « Je dis stop aux déconstructeurs et aux déboulonneurs », avait tranché le presque candidat de la droite à l’élection présidentielle, avant de proposer de rapatrier la sculpture dans les Alpes-Maritimes. « Vous êtes surtout le candidat du mensonge », avait répliqué l’élu normand, qui précisait que la statue en question avait été démontée pour être restaurée.

Ghislain Védeux, militant antiraciste, veut ouvrir le débat sur le changement de nom de la rue Colbert à Tours, en Indre-et-Loire.

« Il faut des héros qui rassemblent »

Cet échange, pour le moins anecdotique, illustre néanmoins la tension qui règne autour des statues de personnalités ayant contribué à la colonisation et à l’esclavage. Faut-il les déboulonner ? Ou bien existe-il une autre voie ? Des questions réapparues dans le débat public après la mort en mai 2020 de George Floyd, victime de violence policière à Minneapolis (Minnestota), et l’émergence du mouvement « Black Lives Matter ».

Peu après, une foule de manifestants abattaient la statue d’Edward Colston, un marchand anglais qui avait fait fortune grâce à la traite négrière au 17e siècle, avant de la plonger dans le port de Bristol (Royaume-Uni). Un geste qui a connu de nombreuses répercussions dans le monde entier.

En France, mis à part la destruction de deux effigies du député Victor Schoelcher en Martinique, aucune statue n’a pour l’instant été retirée de son socle. Pourtant, de nombreuses personnalités restent dans le viseur de militants contre le racisme, comme Jean-Baptiste Colbert, principal ministre de Louis XIV et à l’origine du Code noir, qui réglemente la traite négrière, dont la statue à l’Assemblée nationale avait été taguée en juin 2020. « Il faut qu’il y ait des héros qui rassemblent, plutôt qui divisent », estime Ghislain Védeux, administrateur du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) et vice-président d’Enar, un réseau européen d’associations luttant contre le racisme.

Débaptiser la rue Colbert ?

Cet ancien sportif installé depuis une quinzaine d’années à Tours (Indre-et-Loire) avait amorcé l’année dernière une réflexion pour débaptiser la rue Colbert, l’une des principales artères de la cité tourangelle. « L’idée n’est pas d’effacer l’histoire, mais d’expliquer », affirme le militant originaire du Cameroun. Pour ce dernier, il est notamment nécessaire de rappeler le passé colonial de la France et ses conséquences sur notre société actuelle.

Un avis partagé par l’historien Maurice Sartre, professeur émérite à l’université de Tours, pour qui « donner un nom de rue à quelqu’un, c’est le célébrer ». Selon l’universitaire, ce débat, qui « appartient à tout le monde », relève d’une construction collective de la mémoire, qui doit « s’appuyer sur le travail de l’historien ». Il met néanmoins en garde contre toute tentative de « pratiquer l’anachronisme ». « Si on applique aux hommes d’autrefois notre système de valeur actuel, on exclut tout le monde », explique ce spécialiste de l’histoire antique.

Alors que certaines personnalités ont disparu des noms de rue – comme le maréchal Pétain –, d’autres, comme Colbert ou Napoléon, restent plus clivantes. « On doit se mettre tous ensemble autour de la table pour en parler », assure Ghislain Védeux, pour qui « l’important, c’est la transmission » aux générations suivantes. Un processus qui pourrait être compliqué, selon Maurice Sartre. « Les mémoires historiques évoluent selon les époques. Il n’y a pas d’individu qui fasse l’unanimité », ajoute l’historien.

« Un monument ne peut pas être innocent » Que faire alors des statues ou des rues célébrant des personnalités liées à l’esclavage ? « Il faut expliquer pourquoi on veut garder une statue », estime Maurice Sartre. Un avis suivi par la municipalité de Londres, qui a décidé le mois dernier de maintenir deux statues controversées d’hommes politiques qui s’étaient enrichis grâce au commerce triangulaire, mais en contextualisant leur action sur des plaques ou des notices explicatives. Car, comme le disait le philosophe situationniste Henri Lefebvre, « un monument ne peut pas être innocent ».

En savoir plus

Premier port négrier de France, Nantes (Loire-Atlantique) a décidé de faire face à son passé à travers une exposition nommée « L’Abîme ». Cette manifestation, qui se tiendra au Musée d’histoire de Nantes jusqu’au 19 juin 2022, présente de nombreuses pièces de collections uniques retraçant la traite négrière. À travers ces objets, cette exposition cherche à montrer les horreurs subies par les plus de 550.000 esclaves déportés par des navires nantais durant un peu plus d’un siècle.

À Bordeaux (Gironde), autre port qui s’est enrichi grâce au commerce triangulaire, une sculpture à l’effigie de Modeste Testas, achetée comme esclave par deux frères bordelais à la fin du 18e siècle avant d’être déportée à Saint-Domingue, a été érigée en 2019. Une manière pour la ville d’assumer son passé négrier et de rendre hommage aux victimes de l’esclavage.

Des initiatives partagées dans de nombreuses villes à travers le globe, comme Londres, où la place Trafalgar Square accueillera des statues dénonçant le colonialisme et la transphobie à partir de 2022.

À Mexico, la maire de la ville, Claudia Sheinbaum, a déchaîné les passions après avoir décidé de remplacer un monument dédié à Christophe Colomb par une statue d’origine olmèque, la Joven de Amayac.

La Nouvelle République