Qui, parmi nos ancêtres, possédait des esclaves ?

Une équipe d’universitaires a mis au point une base de données qui permet à toute personne de faire des recherches sur les anciens propriétaires d’esclaves et de connaître le montant des indemnités qu’ils ont touché au moment de l’abolition.

C’est un projet sur lequel chercheurs et chercheuses travaillent depuis deux ans : ce vendredi 7 mai, à trois jours de la journée nationale des mémoires de l’esclavage, est rendue publique une base de données, qui répertorie tous les propriétaires d’esclaves qui ont touché des indemnités, au moment de l’abolition de l’esclavage. Un outil qui permettra dès ce vendredi après-midi, aux particuliers, aux entreprises et institutions de faire des recherches sur leurs ancêtres, ou sur les personnes qui détenaient des membres de leur famille en esclavage. Et surtout un outil qui pourrait bien relancer le débat sur les réparations, en apportant des éléments chiffrés précis à la société civile.

La base se présente comme un moteur de recherche, où l’on peut trier par nom, ville, colonie (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion mais aussi Sénégal, Sainte-Marie de Madagascar et Nocibé), ou même montant accordé. Des noms de propriétaires d’esclaves apparaissent, qui contiennent des informations biographiques, et un historique des titres d’indemnité qu’ils ont reçus. On y entre via deux entrées : 1825 et 1849, correspondant aux deux dates où l’on a indemnisé les propriétaires d’esclaves.

Les deux abolitions de l’esclavage

La France a en effet aboli l’esclavage et indemnisé les propriétaires d’esclaves à deux reprises. Le soulèvement de Saint-Domingue – qui deviendra Haïti – en 1792 ouvre la voie à une première abolition de l’esclavage, rétabli deux ans plus tard avec l’arrivée de Bonaparte au pouvoir. Toussaint Louverture remporte une victoire fracassante contre le général Leclerc, envoyé par la France, mais le pays est contraint de payer une dette immense aux colons, en vertu d’un traité signé en 1825. « Haïti a payé jusqu’au dernier franc, en 1888 », remarque Myriam Cottias, directrice du Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc), qui a coordonné le projet Repairs (voir encadré en fin d’article).

La révolte sanglante de Saint-Domingue répand la peur chez les colons des autres régions, qui se préparent dès lors à la fin de l’esclavage. Ils entament un intense lobbying pour toucher des indemnités qu’ils obtiennent en 1849, environ un an après l’abolition par le gouvernement provisoire de la Deuxième République. 126 millions de francs sont versés, soit l’équivalent d’entre deux à 12 jours de travail par Français ou Française, répartis en trois postes : du numéraire la première année, une rente, et sur cette rente, une participation à une banque de prêt, pour soutenir l’économie des colonies.

Des titres d’indemnités utilisés comme monnaie

Les recherches menées par la doctorante Jessica Balguy pour constituer cette base de données, ainsi que pour sa thèse, ont révélé que les titres des indemnités touchées par les propriétaires d’esclaves ont très largement circulé dans les colonies françaises avant même que la loi ne les rende officiels. Ils sont ainsi devenus une véritable « monnaie d’échange », remarque la doctorante. Si les personnes présentes dans la base sont majoritairement des propriétaires d’esclaves, certaines sont de simples créanciers, qui ont récupéré ces titres. « Avant même que la commission chargée des indemnités ait déterminé le prix d’un esclave, certaines personnes se sont fait payer en indemnités. Les propriétaires d’esclaves étaient endettés, et c’était pour eux un moyen de solder leurs dettes », explique Jessica Balguy.

C’est ainsi qu’on trouve un certain Auguste François Perrinon, abolitionniste convaincu de Martinique et « libre de couleur », comme on appelle les descendants d’esclaves qui ont été affranchis. Ce polytechnicien avait récupéré un titre, sans doute parce qu’un propriétaire d’esclave lui devait de l’argent. Dans un genre tout à fait différent, la base comporte le nom de Louis Marie Gabriel Lecoat De Kerveguen, à La Réunion, qui possédait 213 titres, soit comme propriétaire soit comme créancier. On apprend qu’il a perçu 1,8 million de francs équivalents à environ 1680 esclaves. C’est le plus gros indemnitaire de la base, et sans doute l’un des plus gros propriétaires d’esclaves.

Le propriétaire d’esclave n’est pas forcément un homme blanc

Autre révélation assez troublante au premier abord des recherches de Jessica Balguy : la proportion de « libres de couleur » et de femmes apparaissant dans ces titres bouleverse l’image que l’on se fait habituellement du propriétaire d’esclaves, que l’on imagine être forcément un homme blanc. La réalité est plus complexe que cela : Jessica Balguy a par exemple identifié au moins 30 % de descendants d’esclaves parmi les propriétaires d’esclaves qui ont réclamé leurs indemnités en Martinique.

C’est parce que « le système prend tout le monde », explique Jessica Balguy. « Dans une société fondée sur l’esclavage, il n’y a pas de relation de travail hors l’esclavage, complète Myriam Cottias. Vous ne pouvez avoir que des esclaves ». Parmi les personnes non-blanches qui possèdent des esclaves, on peut aussi trouver des familles qui ont réussi à s’émanciper, mais qui pour des raisons financières ont racheté leurs enfants sans réussir à les émanciper, explique Jessica Balguy. « Est-ce qu’on peut parler de propriétaires d’esclaves dans ce cas-là ? », s’interroge la chercheuse, pour laquelle cette base révèle « l’hétérogénéité des profils » et la multiplicité des cas de figure : « Il y a des familles libres de couleur qui étaient très riches, qui avaient des esclaves. Il y a des personnalités libres de couleur qui n’avaient pas un seul esclave ».

Des femmes nombreuses parmi les propriétaires d’esclaves

Les femmes aussi sont nombreuses parmi les propriétaires d’esclaves : entre 30 et 40 %, selon Jessica Balguy. Là aussi, il y a une raison : pour les femmes blanches, beaucoup sont des veuves, qui se retrouvent propriétaires d’esclaves à la mort de leur mari. Les femmes de couleur se retrouvent aussi nombreuses parmi les libres de couleur à détenir des titres, parce qu’elles ont été plus nombreuses que les hommes à avoir été affranchies. En Martinique, elles sont de fait majoritaires dans la population des libres de couleur, et se retrouvent logiquement « plus impliquées dans les relations économiques », résume la doctorante. Au Sénégal, les femmes métisses ou noires qui possédaient des esclaves, et vivaient avec les colons européens, avaient même un nom : les Signares. « C’est de la violence incorporée », résume Myriam Cottias.

Vus depuis la lorgnette de notre XXIè siècle, ces faits et ces chiffres ont l’air totalement incompréhensibles, mais parce que l’époque est radicalement différente. De même, le quidam qui n’a pas plongé dans les archives de la commission chargée de travailler sur les indemnités à verser aux propriétaires d’esclaves ne peut comprendre pourquoi l’État français a fait ce choix, plutôt que celui d’indemniser les esclaves. C’est le reproche qu’ont adressé à Victor Schœlcher des militants et militantes martiniquais en mai dernier, avant de détruire deux de ses statues. Pourtant, les documents réunis par Jessica Balguy dans son livre Indemniser l’esclavage en 1848 ? sont formels : Victor Schœlcher a bataillé pour indemniser les esclaves, mais le lobbying des propriétaires a été plus fort, qui menaçaient de quitter les colonies et d’un effondrement de l’économie. « Ils ont indemnisé les propriétaires parce que ces derniers avaient des moyens de pression que n’avaient pas les anciens esclaves », résume Jessica Balguy.

La base construite par les chercheurs et chercheuses va-t-elle relancer le débat sur les réparations ? Peut-être, si le public et les associations se saisissent de cet outil, de même que les entreprises et les institutions. A l’image de l’Université de Glasgow en Ecosse, qui a lancé un programme de bourses à destination des étudiants caribéens, après avoir découvert qu’elle avait reçu des dons de personnes ayant bénéficié de l’esclavage. « Il y a des personnes pour lesquelles cela peut être un choc ou une surprise de voir son nom dans la base de données », s’interroge Myriam Cottias. Mais Jessica Balguy relativise : « Aux Antilles, beaucoup de gens sont déjà capables de dire quelle famille a reçu combien d’indemnités. Les gens savent beaucoup de choses ». Et d’ajouter : « Mon travail est de partager les informations que je trouve dans les archives, mais ce que les gens en feront ensuite ne m’appartient pas. »

20 Minutes