Escroquerie : « On verra bien si je vais en prison » déclare Oussama Ammar l’entrepreneur libanais le plus sulfureux de la start-up nation

Oussama Ammar était un homme d’affaires adulé sur le web. Jusqu’au jour où ses deux associés se sont plongés dans les comptes et l’ont accusé d’escroquerie. Pour la première fois, l’entrepreneur le plus sulfureux de la start-up nation livre sa version des faits.

Comment tirer sa révérence à 35 ans ? Le 29 novembre 2021, le jeune Oussama Ammar se fend d’un long message sur LinkedIn pour annoncer son départ de The Family, le célèbre incubateur de start-up qu’il a cofondé avec deux collaborateurs près de dix ans avant. Lui, le visionnaire qui recevait le ministre de l’économie Emmanuel Macron, le « gourou de la tech » aux millions de vues sur YouTube, a le sentiment d’être arrivé au bout du chemin. Et il l’écrit (en anglais) : « Ne plus être la bonne personne est l’occasion de devenir une nouvelle personne. » En réaction, des centaines de fans lui rendent hommage : « Force ! » « Big up et merci ! » « Wow ! Une page (et quelle page !) se tourne. Massive impact. Total respect 🙂 On veut la suite ! »

Huit mois plus tard, ses deux anciens associés nous reçoivent dans le cabinet de leur avocat, à deux pas des Champs-Élysées. Alice Zagury et Nicolas Colin ont mis des semaines à accepter cet entretien. Pas évident pour eux d’évoquer celui qui fut aussi leur ami. Ils l’accusent d’avoir détourné au moins 3 millions d’euros à des fins personnelles. Cinq plaintes pour « abus de confiance, faux et usage de faux » ont été déposées en France, au Royaume-Uni et aux îles Caïmans. Alors chaque mot pèse de tout son poids. “

Accompagnés de leur conseil, Me Ivan Térel, ils donnent parfois l’impression de réciter des notes apprises à l’avance et déroulent la chronologie qui les a menés vers le précipice, comme s’ils essayaient eux-mêmes de comprendre. Ils lui faisaient entièrement confiance, insistent-ils à plusieurs reprises. Et ils n’ont rien vu venir. Sur le site Medium, Alice Zagury a ainsi écrit : « Lorsque la confiance est donnée et éprouvée au fil du temps, on ne se méfie plus, on baisse la garde. » Face à nous, elle pose le dilemme qu’elle ne parvient pas à résoudre : « Comment quelqu’un qui a tant œuvré pour construire The Family peut-il être capable de vouloir tout détruire ? »

Autant le confesser, on aura entendu tout et son contraire au sujet d’Oussama Ammar. Actionnaires, entrepreneurs, admirateurs et détracteurs nous ont décrit un personnage à mille facettes : génie visionnaire, dangereux manipulateur, affabulateur hors du commun. Un homme complexe et inclassable, haï et adoré, magnétique, délicieux, insupportable, menteur, généreux, égocentrique, intelligent, transgressif, excessif, mégalomane. Certains de nos interlocuteurs ont exigé l’anonymat, d’autres ont accepté de nous parler, avant de se rétracter. Mais comment une figure du web peut-elle susciter autant de passions ? Qu’est-ce que cette fascination raconte de nous, et de notre monde ?

1er juin 2022, premier échange avec l’intéressé. « Écrivez ce que vous voulez, ça ne me dérange pas beaucoup », répond-il à notre demande d’interview formulée auprès de son avocat. Il prépare sa défense dans son coin, et préfère communiquer à sa manière, sur son compte Instagram suivi par 120 000 abonnés. On y voit l’album photo de sa vie, ou du moins celle qu’il veut montrer : festins entre amis au bout du monde, voyages à Bali ou aux Maldives, soirées avec le pianiste star Sofiane Pamart, feux d’artifice, sauts dans des piscines et tiens, une phrase en anglais qui laisse songeur : « In chaos, there is fertility. » Autrement dit : la fertilité réside dans le chaos.

Un jour, son compte annonce sa venue à Toulon, fin juin, pour une conférence intitulée : « Se programmer à réussir et lancer un business à succès. » On lui envoie un email pour y assister ; sa réponse tombe avec un smiley digne des années 2000. « Vous pouvez toujours acheter une place : -) » Cinq heures plus tard, nouveau mail : un ami l’a convaincu de nous parler. Un rendez- vous est fixé, juste avant son grand retour sur scène.

Vanityfair