Espagne : A Madrid, les 8.000 habitants du plus grand bidonville d’Europe sans électricité depuis 3 mois, la culture du cannabis en cause (Màj : l’ONU intervient)

25 décembre 2020

Apparu dans les années 1960, à une époque où les installations irrégulières étaient courantes autour de Madrid, Cañada Real Galiana est aujourd’hui un immense bidonville aux abords de la capitale. Depuis octobre, la moitié de ses habitants vivent sans courant, alors que les températures se font glaciales. D’après les autorités, ce sont des cultures illégales de cannabis qui sont à l’origine de la surchauffe.

Cette fois, c’est l’ONU qui s’en mêle. Depuis trois mois que Cañada Real Galiana est privé d’électricité, “les déclarations, les pétitions, les réunions, les plaintes, les manifestations se sont succédé mais pas les solutions”. Le 22 décembre, la justice a ouvert une enquête, à la suite d’une plainte. Puis, le lendemain, l’Organisation des Nations unies a demandé au gouvernement espagnol de rétablir “immédiatement” la fourniture d’électricité dans les secteurs 5 et 6 de cet immense bidonville, installé au sud-est de Madrid.

Depuis début octobre, au moins 4.500 personnes sont touchées par des coupures d’électricité, soit plus de la moitié de la population du bidonville. “Parmi eux, il y a au moins 1.800 enfants qui vivent sans chauffage alors qu’il fait près de zéro et qui ont donc beaucoup de mal à poursuivre leur scolarité.

Système D

L’absence d’électricité, “il ne manquait plus que cela à ce bidonville, le plus grand et le plus pauvre de notre pays, pour devenir, sans exagération, un petit coin de tiers-monde”. La population est déjà marginalisée et frappée de plein fouet par les conséquences de la crise sanitaire. Les parents qui, souvent, ne veulent pas envoyer leurs enfants à l’école avec des vêtements déclarent qu’ils n’ont pas eu les moyens de laver, ou qui n’ont pas le cœur de les tirer de leurs couvertures quand “il gèle dans la maison”.

La majorité des familles se débrouillent avec un groupe électrogène, au moins pour cuisiner et s’éclairer le soir. Mais il faut pour cela du carburant et, une fois encore, le problème, c’est l’argent”. A cela, s’ajoutent les intoxications : “Quarante personnes ont déjà dû être soignées parce qu’elles avaient inhalé du monoxyde de carbone généré par des appareils à combustion.

Un trafic de drogue impossible à démanteler

D’après les autorités et le fournisseur Naturgy, l’alimentation électrique n’a pas été coupée : ce sont les cultures illégales de cannabis qui, en provoquant des surtensions, privent de courant les habitants, lesquels “se connectent illégalement au réseau parce qu’ils n’ont pas de logement officiel”. Ces surtensions expliqueraient pourquoi l’électricité revient par sursauts, avant de disparaître à nouveau.Cependant, des sources proches de l’enquête sur le trafic de drogue ont confirmé “que tous les sites où était cultivé du cannabis et qui ont été démantelés par la police nationale se trouvaient dans le secteur 6 et non dans le secteur 5”, pourtant également touché par la panne.

Les autorités parlent de la drogue comme d’un problème récurrent à Cañada Real et soulignent la nécessité de démanteler le bidonville. Les habitants disent pour leur part que le trafic est le fait d’“une minorité avec laquelle ils ne veulent pas se brouiller parce qu’ils ont peur des représailles, sans pour autant leur apporter leur soutien. La multiplication des cultures est un autre effet de la crise sanitaire. Sans aucune source de revenu légale – ou du moins non répréhensible –, de nombreuses familles se sont tournées vers ce commerce lucratif.”

Un projet de relogement aurait dû permettre à 150 familles de gagner un logement social cette année. “Mais la situation ne s’est pas améliorée, et dans le secteur 5 les logements de fortune ont été multipliés par trois sur un terrain vague. En 2017, il y avait 15 nouvelles familles. Il y en a maintenant plus de 55.

Du côté des autorités chargées de Cañada Real Galiana par le gouvernement de la communauté de Madrid, on assure que 18 millions d’euros ont été investis et que certains ménages ont refusé le logement qui leur avait été attribué “parce qu’ils étaient trop loin de leur famille ou simplement parce que ça ne leur plaisait pas”.

L’histoire de Cañada Real

Dans un article de 2017, El País revenait sur l’histoire de ce bidonville, apparu dans les années 1960, à l’époque où les installations provisoires étaient courantes en périphérie de Madrid. Au départ, ses habitants étaient des Espagnols venus du sud du pays à la recherche d’un emploi. Puis arrivèrent des gitans, et enfin des Marocains, des Boliviens, des Bulgares ou encore des Roumains.Il est difficile d’expliquer pourquoi, à la différence d’autres installations illégales, celle de Cañada Real n’a pas été régularisée.

Il aurait fallu le faire “avant qu’il ne devienne ce gigantesque labyrinthe, avec des classes moyennes dans d’authentiques villas de luxe, des poches d’extrême pauvreté au cœur de logements insalubres, des colonies de travailleurs immigrés et des spéculateurs qui exploitent ce chaos pour s’enrichir ; avec ses bars, ses ateliers, ses casses automobiles, ses écuries, ses décharges illégales et son hypermarché de la drogue qui, bien qu’il n’occupe qu’une petite partie des 14,4 kilomètres de l’ancien chemin de transhumance, projette son ombre sur tout le reste”.

El País

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28 novembre 2020

Depuis le début de la coupure de courant, la police conduit des raids dans la zone. Selon le gouvernement régional, la culture en intérieur de la marijuana aurait pu provoquer une surcharge du réseau. Quelle que soit la cause, des mères comme Saïda ont simplement besoin de retrouver de l’électricité. “Les gens vous tournent le dos quand vous en avez besoin“, dit-elle.

Médiatisé et stigmatisé comme «le quartier des 12.000 doses d’héroïne quotidiennes» de la région de Madrid, La Cañada Real est aussi un quartier riche de quelque 8.000 personnes qui y vivent et y résistent. Entre trafic de drogue, violence des cartels, des junkies et de la police.

En 2017, les administrations nationales, locales et régionales ont signé un accord pour trouver des solutions pour les habitants du Cañada Real. Trois ans plus tard, même les besoins les plus élémentaires des personnes qui vivent ici n’ont toujours pas été satisfaits.”

La Cañada Real a toujours été un quartier d’implantation des plus déshérité.es. À la fin des années 1960, les paysans et paysannes fraîchement arrivé.es de provinces pauvres du sud de la Péninsule y trouvaient refuge. À coups de taules, des baraquements de fortune poussaient comme des champignons. Aujourd’hui, gitans, Subsahariens, Marocains et Roumains se sont ajouté.es. Dans ce climat de misère généralisée, délaissé.es par les pouvoirs publics, les habitantes et habitants n’ont d’autre alternative que de s’organiser et s’entraider.

Des tensions entre communautés peuvent exister. Elles sont dépassées par la médiation et la discussion. Jeunes d’origine marocaine et jeunes gitans se la jouaient Far West avec son cortège de drames. Ce sont les mères de famille des deux communautés qui ont, par leur volontarisme, jouer le lien et recollent les morceaux.