Espagne : Avec le Covid, le système de collecte et de traitement des déchets sanitaires est au bord de la saturation

L’accroissement notable de la quantité de déchets d’activités de soins (DAS) produits durant l’épidémie de Covid-19 est en train de mettre à rude épreuve les services spécialisés dans leur enlèvement et leur traitement. Confrontées à une multiplication par deux de la quantité de matériels usagés provenant des centres hospitaliers, certaines communautés autonomes espagnoles ont aujourd’hui tous les maux du monde à assurer l’élimination de ces résidus présentant des risques infectieux.

“Le volume de déchets sanitaires a tellement augmenté qu’il est devenu ingérable. Certaines régions du pays sont totalement saturées”, confie un industriel qui tient à garder l’anonymat. En Espagne, on cache encore les ordures, parfois sous le tapis.

La pointe de l’iceberg est apparue à la fin de janvier dans les établissements de soins de la région d’Alicante. À l’hôpital général d’Alicante, les caisses de déchets médicaux – que l’entreprise de traitement est censée collecter – s’accumulaient dans des zones de l’hôpital, au grand dam du personnel d’entretien. Plusieurs sources confirment que face à de tels volumes les services d’enlèvement n’arrivent plus à tenir le rythme.

La situation est tout aussi préoccupante à l’hôpital de Sant Joan d’Alicante, où des centaines de caisses s’empilaient dans un sous-sol depuis des jours, en attendant d’être récupérées et acheminées vers des incinérateurs. Les conteneurs hermétiques destinés à accueillir ces résidus ne suffisant plus à absorber les quantités produites, on utilise également des caisses en carton, matériau moins résistant, dont le personnel de ménage craint qu’il puisse présenter des fuites.

Pénurie de fûts en plastique

Le Haut Conseil de la santé publique de la Communauté de Valence reconnaît être dépassé par la situation. Le gouvernement régional dispose d’un organisme de collecte des résidus dans les centres de soins. 

Mais, les volumes ayant explosé avec la pandémie, nous avons renforcé ce service en mettant en place un contrat d’urgence”, indique un porte-parole. Pour ce qui est de l’accumulation de caisses, la société Stericycle (chargée de gérer ces déchets) justifie l’usage des emballages en carton. “La hausse considérable du volume de déchets médicaux a provoqué une pénurie de fûts en plastique réutilisables dans l’ensemble du secteur”, explique son représentant, ajoutant que le ministère de l’Industrie a publié une nouvelle directive “approuvant l’utilisation de caisses en carton pour emballer les sacs de déchets de soins”.

D’un bout à l’autre de l’Espagne, nous avons relevé de nombreuses irrégularités dans la gestion des déchets hospitaliers par différentes entreprises”, signale quant à elle Ana Prieto, porte-parole du Service de protection de l’environnement (Seprona) de la gendarmerie. Des incidents qu’elle attribue “à une insuffisance de la capacité de gestion dans les centres de traitement par rapport au volume élevé de déchets produits”. Le Seprona pointe du doigt des failles aussi bien dans le transport et l’entreposage de ce matériel que dans son traitement final, qui doit s’effectuer dans des installations spécialisées (de stérilisation et d’incinération).

Cet afflux de déchets hospitaliers représente un défi de taille pour les trois centres de traitement industriels de Catalogne, où les déchets sont désinfectés dans des autoclaves à haute température, puis broyés avant d’être enfouis dans des décharges ou incinérés. Plus d’équipes dans les usines Il s’agit essentiellement d’équipements de protection individuelle (EPI) comme les blouses, les masques, les gants, etc. Les seringues, les aiguilles et le matériel intraveineux ne constituent qu’une petite proportion de ces déchets.

La Catalogne a pourtant la capacité de relever ce défi puisque, selon Josep Maria Tost, directeur de l’Agence des déchets de Catalogne, ses trois usines peuvent traiter 10.000 tonnes par an. L’usine Cespa-Ferrovial de Martorelles (province de Barcelone) tourne sept jours par semaine. “Nous avons dû augmenter le nombre d’équipes de travail”, déclare Joan Valls, représentant de Ferrovial pour l’économie circulaire en Catalogne. Cette installation, qui tournait auparavant avec deux équipes par jour du lundi au vendredi, emploie maintenant trois équipes du lundi au vendredi et deux le samedi et le dimanche pour répondre à la demande due au Covid-19. “Nous avons atteint le maximum de notre capacité de traitement”, précise-t-il.

C’est une situation limite.

Le problème, c’est que si une usine doit être mise à l’arrêt ou subit des pannes techniques, que ce soit chez nous ou chez la concurrence, le système s’effondre”, poursuit Joan Valls pour en souligner la fragilité. En 2019, Martorelles traitait 1.200 tonnes ; en 2020, ce chiffre a augmenté de 135 %. Les choses ont pris de telles proportions que l’on a du mal à adapter la capacité nominale normale des usines à ces circonstances exceptionnelles.

De fait, certaines régions d’Espagne n’ont pas été en mesure de gérer tous les déchets produits sur leur territoire, ce qui les a obligées à en expédier une partie vers d’autres communautés autonomes. Des autoclaves pour éliminer les agents pathogènes L’usine TMA [Tecnología Medio Ambiente] de Terrassa [à une trentaine de kilomètres de Barcelone] fonctionne également à plein régime : le traitement des déchets d’activités de soins à risques infectieux (DASRI) a augmenté de 140 % en un an, pour atteindre les 1.738 tonnes.

À Constantí (province de Tarragone), la société Consenur a pour sa part récupéré un total de 5.743 tonnes de résidus biologiques en 2020 (soit 74 % de plus que l’année précédente). Cette entreprise (filiale du groupe Stericycle, qui dispose d’installations sur l’ensemble du territoire espagnol) traite tous les déchets biologiques dans des autoclaves à haute température et à haute pression afin d’éliminer les agents pathogènes ; après quoi, elle les enfouit dans des décharges homologuées. “La pandémie nous a obligés à accroître notre capacité par le biais d’incinérateurs, qui traitent les résidus selon la même procédure”, explique son porte-parole.

Carlos Arribas, de l’ONG espagnole Ecologistas en Acción, dénonce le manque d’installations adaptées et met en cause la responsabilité des administrations. Les défaillances que la pandémie a mises en lumière plaident, à son sens, en faveur de la prise en charge des coûts réels d’une bonne gestion et d’une bonne élimination des déchets sanitaires. Un avis que partagent plusieurs sources du secteur, estimant que c’est aux administrations [territoriales] de supporter intégralement les coûts de collecte et de traitement, pour éviter que la filière ne bascule dans la sous-traitance, les mauvaises pratiques ou la précarité, terreau des activités clandestines sur lesquelles enquête la gendarmerie.

Depuis quelque temps, l’afflux de déchets sanitaires a toutefois ralenti. On constate par ailleurs des progrès dans le tri sélectif, car dans un premier temps, que ce fût par excès de zèle ou par ignorance, on envoyait également le matériel non contaminé vers les usines de traitement. Ce qui est inutile lorsqu’il s’agit de déchets ordinaires, puisqu’ils peuvent être enlevés par les services municipaux de ramassage.

La Vanguardia