Et cetera, et cetera : la langue française se raconte en BD

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Julien Soulié, auteur et expert au Projet Voltaire publie avec l’illustrateur M. la Mine une remarquable bande dessinée sur l’histoire de la langue française.

Le récit, savoureux, se déguste en de fines bulles et dessins délicats qui font chacun appel à notre mémoire et à notre culture. C’est drôle, parfois savant, mais toujours très abordable. On ne se contente pas de lire une histoire, on l’apprend. Julien Soulié, auteur, ex-professeur de lettres classiques et expert au Projet Voltaire, explique pourquoi il est important de comprendre les particularités du français pour l’aimer et l’utiliser sans le réduire à un «outil» qu’on utilise «de plus en plus pauvrement».

Pourquoi est-il utile de remonter aux origines de la langue?

C’est une partie de notre identité, cela nous permet de savoir d’où nous venons. La langue française a beaucoup évolué. Le français est issu du latin populaire et non classique, écrit par Cicéron, César ou Ovide, mais du latin que parlaient les commerçants et les soldats. 80 % de notre vocabulaire viennent du latin, familier ou «argotique», si on peut le dire ainsi […].

Être initié aux langues anciennes permet, entre autres, de mieux écrire les mots et de les retenir, ainsi que d’enrichir son vocabulaire.

Si l’on remonte très loin, à l’indo-européen, qui n’est pas une langue attestée mais une reconstitution faite par des linguistes, quasiment toutes les langues d’Europe, ainsi que certaines langues indiennes et le persan, appartiennent à cette famille. Le gaulois, lui, vient de la branche celte de cette famille, cousine de la branche latine qui comprend les langues romanes: l’espagnol, l’italien, le portugais, le français et le roumain. C’est pourquoi nous avons très peu de restes du gaulois en français. À partir de la conquête de Jules César et en quelque quatre siècles, le latin a laminé le gaulois. De plus, les druides, qui étaient les dépositaires du savoir et de la religion n’écrivaient pas et se transmettaient tout à l’oral. Pensons à Panoramix qui transmet le secret de sa potion seulement à l’oral à d’autres druides! Cela n’a donc pas aidé le gaulois à survivre face au rouleau compresseur latin. On estime qu’il reste une centaine de mots issus du gaulois […].

Les langues étrangères ont influencé le français. Mais le français exporta aussi son vocabulaire. Et ce, dès le XIe siècle avec Guillaume le Conquérant qui faillit faire parler français les Anglais. Aujourd’hui, 80 % du lexique anglais serait constitué de mots issus du français!

Guillaume le Conquérant apporta le normand en Angleterre en 1066. Il s’en fallut de peu, en effet, que la langue française devienne la langue véhiculaire. Imaginons un monde où les États-Unis parleraient français! En Angleterre, entre le XIe et le XIIe siècle, le français devient la langue des nobles. Cela étant, parmi le petit peuple, c’est l’anglais qui prédomine. C’est pour cette raison qu’on trouve souvent les deux racines, germanique et latine, à travers des mots comme freedom et liberty, understand et comprehend […].

Aujourd’hui, les emprunts que nous faisons sont surtout issus de l’anglais. Faut-il craindre les anglicismes?

[…] c’est un problème, parce qu’on a des mots bien formés en français et préexistants qui se retrouvent évincés par des termes anglais moins précis. Souvent, l’anglicisme remplace plusieurs mots et il entraîne un appauvrissement de la langue. Prenons le mot coach. Il n’existait pas il y a encore trente ans. Aujourd’hui, on l’emploie à toutes les sauces. Nous vivons à une époque où la diffusion d’un mot étranger se fait extrêmement rapidement par les réseaux sociaux et les médias. Or, certains de ces anglicismes superflus empêchent une pensée précise […]. Mais ces mots n’ont pas forcément d’utilité en français. D’autant que certains d’entre eux ont la fâcheuse tendance à remplacer des mots français qui leur ressemblent mais qui n’ont pas le même sens. Supporter en français signifie «endurer», «subir». Donc «supporter une équipe», ne veut pas dire «encourager, soutenir», mais «subir une équipe»…

… on sait que lorsque le vocabulaire se réduit, la pensée se construit moins bien et devient plus pauvre.

Pensez-vous que la langue française soit devenue trop compliquée?

La langue évolue au gré de l’usage. Par exemple, je pense que, dans moins de trente ans, la règle d’accord du participe passé avec le COD antéposé («la faute que j’ai faite», «la robe que j’ai mise») aura disparu. Cette règle n’est déjà presque plus respectée. C’est dommage parce qu’en découvrant son histoire, on exerce sa réflexion sur la langue et on comprend son utilité. De la même façon, je trouve qu’il est indispensable de conserver l’accent circonflexe, trace mémorielle d’une histoire de 2000 ans qui remonte jusqu’au latin. Ce qui me gêne foncièrement, ce n’est pas tant qu’on écorche la langue, c’est ce mouvement général qui va vers l’effacement de la complexité. Plutôt que de s’élever vers la difficulté, on préfère la supprimer. Au lieu de soigner le malade, on casse le thermomètre. Pourtant, il y a un minimum à respecter pour comprendre le monde d’aujourd’hui: pour construire une pensée, il faut employer des mots nuancés, maîtriser des structures linguistiques… Se couper de certaines règles de français comme de son histoire, c’est ne plus comprendre le monde d’aujourd’hui. Or, la langue épouse et accompagne les changements de notre histoire. Le français, par ses évolutions et ses soubresauts, c’est, en creux, l’histoire de la France et du monde.

Le Figaro