Et si l’Afrique avait accueilli la fondation d’un État juif ?

Avec Aucune terre n’est promise (Éditions Mnémos/Mu), l’écrivain d’origine israélienne Lavie Tidhar livre une uchronie audacieuse dans laquelle un auteur de polars médiocres retourne dans son pays d’enfance, la Palestina. Coincé entre l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie, cet état a été fondé pour donner corps au rêve sioniste de Theodor Herzl : offrir un « asile de nuit » pour les Juifs du monde entier. Un roman aussi tortueux et déconcertant que magistral.

 « Les peuples vont, la terre reste » : s’il fallait n’en sélectionner qu’une, cette sentence serait probablement la plus apte à décrire la conduite et les choix du personnage principal de ce roman uchronique surprenant, à l’intrigue et à la construction astucieuses. Lior Tirosh est un exilé, qui vit à Berlin, bien loin de la ferme où il a grandi, au Nord du lac Victoria. Il écrit des romans de gare, entre fantasy et polar, qui ne sont guère brillants et qui se vendent peu, avec des titres aussi alléchants que La mort rôde dans le cimetière… Selon une agente secrète qui lui file le train, Tirosh aurait même publié une nouvelle de science-fiction, devenue introuvable. Intitulée Aucune terre n’est promise, son scénario se baserait sur le récit d’ un holocauste survenu en Palestine et sur la destruction pure et simple de Jérusalem…  

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Le personnage principal semble avoir bien des points communs avec son créateur, l’écrivain Lavie Tidhar : une vision du monde nourrie de l’errance des voyages et des traversées de frontières, visibles ou non. D’origine israélienne, Lavie Thidar est un « écrivain-voyageur », qui a vécu entre le Royaume-Uni, l’Afrique du Sud et le Laos. Dans ses notes en postface, on découvre qu’il écrit des histoires et invente des mondes pour se consoler de cette seule vérité : il faut se résoudre au fait qu’il n’y a qu’un seul monde, et vivre dedans, « car l’imagination ne permet pas d’y échapper ».

Quant à Lior Tirosh, il a décidé de quitter Berlin pour se rendre au chevet de son père malade, en Palestina, ce pays-refuge bâti par les Juifs pour servir d’« asile de nuit » à tous les immigrants fuyant les persécutions à travers l’Europe, et notamment au Reishland. Après la grande guerre entre les empires allemand et britannique, dans les années 1940, et après l’assassinat d’Hitler en 1948, on pensait avoir éliminé le nazisme… Mais pourrait-il resurgir, y compris dans cette région de l’Afrique, entre l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya ? 

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L’idée de la « Palestina » est née d’une expédition remontant à 1904, lorsque le théoricien du sionisme Théodore Herzl était en quête d’une terre pour abriter les Juifs de la diaspora. Les débats étaient alors virulents entre les « territorialistes », pour qui n’importe quelle terre ferait l’affaire, et les partisans de la « Terre Sainte », pour qui une nation juive ne pouvait s’établir qu’en Palestine. 

Dans le fil de l’Histoire recréé par Lavie Thidar, c’est finalement la première option qui a prévalu : la Palestina, qui appartenait à l’Empire britannique, s’est affranchie et est devenue une nation juive, en rivalité avec les états frontaliers. Un conflit avec l’Ouganda a entraîné l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés, notamment des Nandis, alors privés de leurs terres. La Palestina est d’ailleurs entourée de camps de « Déplacés » ougandais, faits de bidonvilles et devenus des foyers de révolte où l’on fomente des attentats… « La Palestina, c’est un mélange de pluie tropicale et de gaz d’échappement, de frangipanier, de jasmin, et de nourriture frite ». Lavie Tidhar, auteur de « Aucune terre n’est promise »

Quand Lior débarque à Ararat-City, il découvre une mégalopole moderne avec des gratte-ciels et, au loin, des troupeaux de girafes de la savane venues s’abreuver aux points d’eau avec les gazelles. Il n’y a plus beaucoup de lions, chassés parce qu’ils dévoraient les troupeaux des éleveurs. Dans les rues, on capte des mots d’arabe qui se sont glissés dans le swahili. La musique est omniprésente ; on y entend, pêle-mêle, du reggae du Malawi, du klezmer, du kwasa kwasa du Congo et du classique. Et l’on y croise de nombreux soldats en patrouille… Lior se remémore les mots -détournés ici- du poète Natfali Hertz : « Tant que la Palestina n’aura pas ses propres voleurs juifs, ses propres prostituées juives, elle sera une nation comme une autre ».

Le périple de Lior se révèle diablement agité, avec des péripéties dignes de ses propres romans… Il découvre d’abord que sa nièce Déborah, la fille de son frère Gédéon, un héros de la guerre contre l’Ouganda, a disparu. Elle s’intéressait à la construction de ce grand mur, le long de la frontière avec l’Ouganda, destiné à protéger l’État des attaques terroristes. Militante pour la paix, exigeant plus de droits pour les populations déplacées, elle semblait porter une attention particulière à une zone précise du chantier, près du Mont Elgon, où aucun ouvrier ne veut travailler car elle serait taboue : une sorte de « hachure » ; un lieu de passages entre les mondes.

Suite à un attentat contre un bus perpétré par un terroriste portant une ceinture d’explosifs, Lior est arrêté. À peine libéré, il tombe sur un vieil ami, qui meurt sous ses yeux, empoisonné. Il comprend que c’est lui qui était la cible… Tout au long de son enquête pour retrouver sa nièce, il est suivi et épié par un agent des services de renseignements, Bloom, qui croit autant en la justesse de sa mission – protéger la Palestina par tous les moyens- qu’il se fiche des dommages collatéraux auxquels ses obsessions pourraient conduire. Et Lior ne cesse de retarder ses retrouvailles avec son père.

 Les activistes qui s’opposent à la politique du gouvernement de la Palestina, que Lior rencontre dans un pub, affirment : « En les empêchant d’entrer, nous nous enfermons et créons un ghetto des temps modernes. (…) ». Lior, à qui son entourage reproche de n’avoir jamais fait de politique et de ne pas prendre position, semble constamment se tenir, lui, à l’écart de la marche de l’Histoire… Son histoire personnelle et intime, qui inclut sa femme et son fils, prend toute la place. Jusqu’à la rencontre finale avec son père, qui a développé des idées et des projets inquiétants.   « Nous sommes tous de bons soldats. Voilà ce que sont les Juifs, désormais. Voilà ce que nous sommes devenus. Des soldats ».

Le choix d’une telle uchronie est en soi une magnifique trouvaille, qui lie entre eux des faits d’actualité que l’on aurait jugés plutôt éloignés de notre monde « réel ». Lavie Tidhar nous rappelle ainsi que l’Histoire se tisse à partir de sources et de ramifications géographiques multiples,et que la théorie du battement d’ailes du papillon n’est pas qu’une simple boutade. Les guerres africaines trouvent ici une étrange et troublante résonance avec le conflit israélo-palestinien. Lior observe et décortique, avec ironie parfois, acuité souvent, ce qui ressemble à des identités bricolées et surjouées de façon artificielle, où plus rien n’a vraiment de sens, à commencer par le découpage aléatoire des frontières opéré par la police, par l’arbitraire et la violence qui dominent partout, et se traduit par une inquiétante acculturation parmi les populations.

Si l’implantation d’un État juif en Afrique relevait bien, au départ, d’un réel projet, envisagé au début du XXème siècle par Théodore Herzl et baptisé alors le « Projet Ouganda », Thidar nous donne le sentiment d’avoir restitué brillamment, même par des biais imaginaires, un regard réflexif salutaire sur l’histoire contemporaine de son pays natal, tout autant que sur cette partie de l’Est de l’Afrique. Sans jamais être démonstratif, et encore moins tenté par le « roman pamphlétaire », l’écrivain réussit un tour de force en redonnant finalement tout son sens à la causalité et à la continuité historiques, quels que soient les faits – exacts ou non – qui définissent cette continuité. Ce livre se pose alors comme un plaidoyer pour l’avenir, qui laisse à penser que celui-ci ne peut passer que par le fameux « métier à métisser » cher au poète haïtien René Depestre.

Usbek & Rica