Et si l’orgueil national français venait du Moyen Age ?

Pour l’historien Jacques Krynen, un « complexe de supériorité » français a traversé les régimes. Et son soubassement est à rechercher au tournant des XIIIe et XIVe siècles, durant le règne de Philippe le Bel.

Comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron sacrifie régulièrement à une rhétorique très gaullienne, selon laquelle la France aurait un rôle spécifique à jouer dans le monde et un « rang » à y tenir qui la distinguent d’autres puissances moyennes. Mais De Gaulle lui-même n’aurait pu être habité par la « certaine idée de la France » qu’il aimait à invoquer, s’il n’avait pu l’adosser à des conceptions et des hauts faits historiques faisant partie de son bagage culturel.

Où donc faut-il trouver les origines de cette tendance, repérable par-delà des régimes différents, à ce que la France « se voit et […] se pense plus grande que les autres nations » ? La réponse à cette question, affirme Jacques Krynen dans un récent essai, ne nous ramènerait ni aux temps de la domination impériale et coloniale que notre pays a exercée, ni à la retentissante Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pendant la Révolution française, ni même aux prétentions absolutistes du Roi-Soleil Louis XIV.

Selon cet historien du droit, il faudrait plutôt remonter jusqu’au Moyen Âge. C’est la thèse qu’il défend dans son ouvrage, Philippe le Bel. La puissance et la grandeur, dont le sous-titre annonce la couleur. Dans la culture populaire, ce monarque (1285-1314) est resté à la postérité pour avoir été l’un des protagonistes des fameux Rois maudits, la saga romanesque de Maurice Druon, adaptée deux fois à la télévision, qui narre la fin crépusculaire de la dynastie des Capétiens.

Durant le règne de Philippe IV, affirme Jacques Krynen, un certain nombre de « constructions institutionnelles, intellectuelles, spirituelles » auraient dessiné « la personnalité d’une France supérieure et dominatrice ». « Sous l’autorité d’un roi encore médiéval, écrit-il en avant-propos, a été opéré un modelage idéologico-politique de la France, une formidable œuvre, puisqu’en ont résulté chez nous de saillantes lignes de conduite du pouvoir jusqu’à l’époque contemporaine. » Une thèse cohérente avec ses travaux anciens — et reconnus — dans le champ de la formation des États à la fin du Moyen Âge, et des idées politiques qu’ils mobilisent.

Pour la défendre, Krynen ne propose pas une biographie de Philippe le Bel. Il montre plutôt comment ce dernier et son entourage ont fait franchir un seuil irréversible à la construction d’un État royal, dans un contexte de développement des universités et de mise en circulation de savoirs antiques et arabes (bien avant la Renaissance). Théologiens et légistes jettent alors les arguments fondateurs d’une puissance publique dégagée des rapports féodaux, jalouse de son indépendance par rapport à la papauté, et revendiquant le monopole de l’autorité politique sous la forme d’un pouvoir « suprême ».

« L’État royal a fait son nid, comme le coucou, dans des dispositifs élaborés par la papauté romaine. »

Julien Théry, historien

Si l’histoire des idées consacre classiquement Jean Bodin comme le théoricien de la souveraineté en France, Krynen souligne que « théoriser n’est pas inventer ». À ses yeux, Bodin « reste débiteur de la science juridique de ses prédécesseurs de la fin du Moyen Âge », c’est-à-dire ceux qui « ont donné le branle à une réflexion politicodoctrinale [consistant à] mettre en évidence la supériorité du royaume et du roi ». Dès cette époque, la France est de fait le pays où le pouvoir central manifeste le plus d’emprise sur le clergé et l’aristocratie.

Le roi cherche à lever l’impôt de manière régulière, à contrôler l’usage de la violence par la noblesse, à étendre le champ de la juridiction laïque aux dépens de la juridiction ecclésiastique, etc. Et il le fait à travers un activisme législatif inédit, dont Krynen montre l’importance du style rédactionnel. Les textes s’ouvrent par des préambules justifiant le fait de légiférer, au nom de justes causes que l’on n’appelait pas encore « l’intérêt général » ; et se poursuivent par des dispositions annoncées avec une très forte assurance.

Dans ces textes, sont notamment invoquées ensemble « l’autorité » et « la plénitude de puissance » du roi. Or, ces termes sont sciemment empruntés à la papauté, afin de contester les prétentions de cette dernière à subordonner le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. « Les grands argumentaires de l’entourage royal, à partir de 1290-1330, sont des pastiches des grands textes pontificaux, confirme à Mediapart Julien Théry, professeur d’histoire à l’université Lyon 2. L’État royal a fait son nid, comme le coucou, dans des dispositifs élaborés par la papauté romaine. »

Il est positif que Krynen évoque cette dimension religieuse dans les débuts de l’État à la française, poursuit-il. Mais il faudrait selon moi aller jusqu’au bout et reconnaître qu’il y a un fondement religieux essentiel au pouvoir d’État, et au type de normativité juridique qui le fonde. »

Sacralisation du pouvoir et « mission élective » de la France

Ce que fait en revanche Krynen, et qui appuie son diagnostic sur les sources de l’orgueil national, c’est de mettre en évidence la façon dont Philippe le Bel est allé jusqu’à concurrencer le pape dans sa mission propre.

C’est au nom du « service de la foi » qu’il passe à l’attaque contre Boniface VIII, tenant de la théocratie papale, et cherche à le faire comparaître à Paris devant un concile (une assemblée d’évêques censée le juger). C’est au nom de la lutte contre l’hérésie qu’il met en cause l’ordre des Templiers, dont le grand maître périra sur le bûcher — épisode durant lequel aurait été jetée la fameuse « malédiction » contre les derniers Capétiens.

Sur le plan intellectuel, l’entourage de Philippe le Bel joue à fond la carte de la christianisation de la royauté, en s’appuyant notamment sur la canonisation de son grand-père, Louis IX (1214-1270), devenu Saint-Louis, ou sur la légende selon laquelle une colombe aurait apporté une ampoule d’huile sainte lors du baptême de Clovis (466-511), le premier roi mérovingien, unificateur des royaumes francs en Gaule.

Autrement dit, la monarchie française aurait acquis au fil des siècles un statut exceptionnel, la rendant supérieure aux autres et justifiant la notion de « Roi Très Chrétien » employée jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

« Les années 1300 marquent une offensive publique effrénée de sacralisation maximale de la monarchie française », écrit Jacques Krynen, selon qui « une authentique théocratie royale » aurait ainsi été opposée aux velléités de « théocratie pontificale ».

« Aucune autre monarchie ne s’est à ce point pensée comme ayant ontologiquement vocation à être supérieure au pape et à assumer un leadership au sein de la chrétienté, abonde Julien Théry. Les souverains se sont pensés comme des vicaires du Christ, en concurrence, voire en supériorité avec les vicaires spirituels qu’étaient les papes. »

Décisive sur le plan intérieur, cette opération a aussi coloré la politique extérieure de Philippe le Bel et des souverains suivants, lorgnant la couronne du Saint-Empire romain germanique, et rêvant d’une manière plus générale à une unité européenne sous domination française. « C’est sous son règne qu’est proclamé au grand jour […] que la France est promise, Dieu aimant tant ses rois, à l’invincibilité, et au-delà à la suprématie dans le monde chrétien », affirme Krynen.

Sans doute cette approche par les idées a-t-elle ses limites. Hors du champ de la pensée, des épisodes expriment une lutte sans merci pour le pouvoir et une monopolisation au forceps de l’autorité politique. Ils sont cités, mais sans s’y attarder. Soucieux de ne pas sacrifier à l’émotion des anecdotes historiques, Krynen est avant tout fasciné par les « gens du savoir » qui se sont mis au service de la monarchie, et par la façon dont une « alliance de la puissance et de la connaissance » a durablement imprimé sa marque sur les conceptions du politique en France.

Or, il est tout de même impressionnant de voir rappeler les mauvais traitements subis par le fameux pape Boniface VIII, mort un mois après avoir échappé aux troupes françaises venues le chercher jusque dans sa résidence d’été. De même, la force nue de l’arbitraire s’est donnée à voir au cours du procès fait aux Templiers, un complot monté de toutes pièces, ayant débouché sur une instruction inique entachée par le recours à la torture.

On ne peut manquer, à cet égard, de repenser à une scène de la saga culte Game of Thrones. Face à un ambitieux conseiller prétendant que « le savoir, c’est le pouvoir », la reine Cersei réagit en menaçant de lui faire trancher la gorge par ses gardes afin de lui rappeler que « le pouvoir, c’est le pouvoir ». « Certes, le droit contribue à mettre en forme des rapports de force, admet Julien Théry. Mais il est vrai que Krynen euphémise la violence radicale de cette époque-là, la brutalité par laquelle l’État royal s’impose. »

L’historien n’en rejoint pas moins son émérite collègue dans la conviction que le XIII° siècle aura été le berceau de prétentions universelles de la France, avec des traces palpables jusqu’à nos jours. Jacques Krynen n’en administre pas véritablement la preuve dans son court essai, suggérant seulement que « le capital de supériorité historique » intellectuellement forgé dans « l’ancienne France » a été réinvesti dans la France nouvelle de la Révolution, de l’Empire et même de la V° République (sans mentionner la durable entreprise coloniale, pourtant à son acmé au cours d’un régime… républicain).

Certains y verront un risque d’essentialisme, que réfute Julien Théry. « Il s’agit justement d’une construction, qui s’explique et a perduré à travers plein d’avatars. Les sources du XIIIe siècle sont claires : des Français, mais aussi des Italiens ou des Flamands, sont alors convaincus que la royauté française, dont il faut rappeler qu’elle est à cette époque un mastodonte démographique, est supérieure aux autres et porte en elle une mission élective. Si De Gaulle a fait ce qu’il a fait, c’est aussi parce qu’il était imprégné par la connaissance de cette histoire. »

À tout le moins, un substrat culturel porte la marque de ce passé, dont des échos apparaissent encore dans la parole publique. Si l’on se souvient de l’affirmation d’Emmanuel Macron selon laquelle le peuple français n’aurait pas réellement voulu la mort du roi, il faut aussi rappeler ces phrases incroyables rapportées par le Journal du dimanche : « Je ne sépare pas Dieu du reste. Je fais le lien entre la transcendance et l’immanence. » Et plus loin : « La dimension christique, je ne la renie pas. »

Il est d’autant plus intéressant d’explorer la profondeur de l’orgueil français qu’il se trouve plus que jamais en butte à des difficultés de lui donner corps dans la « réalité effective », en raison du décalage entre les ambitions affichées et des ressources à disposition. De Gaulle avait partiellement réussi à dépasser l’humiliation de 1940, mais selon un volontarisme ayant rapidement trouvé ses limites.

Stanley Hoffmann, politiste états-unien bon connaisseur de la France, a un jour écrit à son propos qu’« il existe un nationalisme de nostalgie, dont le projet consiste essentiellement à se démarquer des autres, et à rêver d’une diplomatie et d’un rôle, nationaux ou européens, que les circonstances objectives semblent s’ingénier à rendre impossibles. » C’était en 1974.

Jacques Krynen, Philippe Le Bel. La puissance et la grandeur, Coll. « Des hommes qui ont fait la France », Éditions Gallimard, Paris, 2022. 17€.

Mediapart